‹ Chroniques des petits théâtres de ParisChapitre 26 sur 40 · II · texte numérisé non relu

II

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Je chantai une chanson que j'avais faite en 1809, et dont le refrain était : Comme on fait son lit on se couche. Lorsque j'eus chanté ce couplet :

Bravant la chance des combats^ Lorsque leur chef les accompagne, Voyez tous nos jeunes soldats En chantant faire une campagne !

Ils brûlent, ces braves guerriers, Jusqu'à leur dernière cartouche.

Puis ils dorment sur des lauriers :

Comme on fait son lit on se couche.

Jelaisse à penser l'efFet que produisirent guerriers et lauriers.,. : ce fut une explosion, un délire, une rage.. On criait : bis 1. . encore, encore L... Tous les convives parlaient ensemble, on m'entourait, on me serrait la main : tout le monde m'embrassa, même le charcutier, après s'être essuyé le front, bien entendu.

On proposa mon admission, séance tenante ; je répondis que j'étais très sensible à cette marque de bienveillance, mais que je craignais de ne pouvoir assister régulièrement aux séances. On me

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nomma associé libre; on me fit promettre de revenir quelquefois : je promis, mais )e jurai en moi-même de n'y jamais remettre les pieds.

J'avais assez bien supporté le vin et les chansons, mais je craignais les accolades ; les baisers fraternels me tenaient au cœur : longtemps après, j'en étais encore poursuivi, comme le père Sournois par un songe. Le charcutier, surtout, n'a jamais pu s^effacer de ma mémoire...

Après avoir cité avec orgueil les noms des maîtres de la gaie science , il est juste que je mentionne honorablement d'autres noms, moins grands sans doute, mais qui méritent aussi un souvenir.

Parmi les chansonniers qui brillaient dans les sociétés plébéiennes dont je viens de parler, on remarquait en première ligne Emile Debraux, Dauphin, Marcillac, et d'autres qui ont fait des chansons pleines de verve, de patriotisme et de gaîté. Je dois parler des chansonniers des rues^ des faiseurs de complaintes^ parmi lesquels on comptait les Duverny, les

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Cadot, les Âubert, les Collaud, poètes qui tous ont eu de la renommée dans leur temps, et qui nous ont laissé des successeurs.

Aujourd'hui la chanson des rues a suivi le torrent politique; elle a son côté gauche, son côté droit, et même son justemilieu. Si vous vouiez un échantillon de couplets contre les émeutes, en voici un de M. Lebret, que je copie textuellement :

Quoique consul, Bonaparte sut s'y prendre

Pour apaiser tout genre d'opinion :

De grands travaux il a fait entreprendre ;

L'on ne pensait qu^à son occupation.

Il appuya aussi des lois sévères,

En se montrant à la tête de tout ;

Mais il n^est plus cet homme qu'on révère..*

Pleurons, Français, nous avons perdu tout !

Je sais que, sous le rapport du style et de la versification, quelques critiques pourraient peut-être trouver à reprendre à ce couplet, bien des gens riront de l'ingénuité de ce vers :

L'on ne pensait qu'à son occupation.

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Eh bienl moi, j'y vois le secret de la politique de Bonaparte... et peut-être aussi de sa puissance... On ne pensait qu'à son occupation.,. Pesez bien ces mots l... On ne pensait qu'à son occupation.,, c'està-dire on ne se mêlait pas des affaires de TEtat, on ne critiquait pas le budget, la liste civile, on ne courait pas les rues comme des fous ; enfin, on ne pensait qu'à son occupation...

Une complainte sur le choléra^morbus^ par M. de Courcelle, me parait le chefd'œuvre du genre ; elle est sor Tair Fleuve du Tage :

Pleurons sans cesse De Paris les malheurs :

Quelle tristesse !

Tout le monde est en pleurs.

Partout, sur son passage, Le choléra ravage Rues et faubourgs.

Partout fixe son cours.

Hélas ! que de victimes A plongé dans l'abîme !

Implorons Dieu...

Qu'il fuie de ces lieux.

Cela me rappeUe la complainte des fameux chaufifeurs qui finissait par ces quatre vers :

Ils ont commis des crimes affreux^ Ils ont commis tous les délires...

Prions le Dieu miséricordieux QuMl les reçoive dans son empire.

A présent que j'ai rendu à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, je me résume.

Là chanson^ qui, à sa naissance, était gaie, frondeuse et presque toujours opjx)santé, a fini, avec le temps, par oublier son origine ; dans l'espace de cinquante ans, nous Tavons vu flatteuse, caustique, gaie, triste, impie, athée, bigote, pauvre, riche, cupide, désintéressée ; enfin elle a suivi tous les partis, porté toutes les couleurs et donné dans tous les excès.

Sous Louis XIV, ce monarque qui disait : « L'Etat, c'est moi ! » la chanson mettait des paniers, du fard et des mouches, pour assister aux fêtes de Versailles.

Pendant la Régence, elle allait aux

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orgies du Palais-Royal, comme une fille.., en bacchante..., échevelée, la gorge nue... ; elle faisait des yeux à un laquais, se vautrait sur les genoux d'un mousque« taire, mettait ses doigts dans l'assiette du régent, et trempait son biscuit dans le verre du cardinal Dubois.

La chanson a trouvé des refrains pour les vertus comme pour les crimes ; elle a célébré la bonté de Louis X VI et les massacres des 3 et 3 septembre^ la vertueuse Elisabeth à la Conciergerie^ et Marat dans son égout ; elle a vanté les grâces de Marie-Antoinette, de cette fille de Marie-Thérèse, qui n'a connu que les malheurs du trône... Quand cette reine donnait un dauphin à la France, la chanson s'habillait en poissarde, allait à Versailles, à Trianon, lui portait des bouquets, et lui chantait sur son passage :

La rose est la reine des fleurs, Antoinette est la rcin^ des cœurs.

Pauvre femme 1... pauvre mère il... pauvre reine III... elle croyait peut-être à ces

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cris de joie, à ces démonstrations d'amour!... Eh bien ! quelques années après, la chanson^ vêtue en tricoteuse, suivait la charrette à Sanson et criait à cette malheureuse princesse :

Madazn'Veto avait promis De faire égorger tout Paris ; Mais son coup à manqué, Grâce à nos canonniers.

Dansons la carmagnole !

Au bruit du son du canon !

Quand Napoléon se fit empereur, la chanson courut la première au-devant de lui, se jeta à son cou comme une folle, lui donna les noms les plus doux, les plus beaux I elle l'appelait César, Alexandre, Auguste, Trajàn ; c'était son Dieu, son héros, son idole,. son chéri.«. ; elle le flattait, le caressait, le baisait sur les deux joues, et lui cornait aux oreilles soir et matin :

Vive, vive Napoléon !

Qui nous baille De la volaille,

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Du pain et du vin à foison.

Vive, vive Napoléon !

Comme elle Tavait suivi à pied cii Egypte, en Italie, elle le suivit encore en Russie ; elle avait pris, pour le séduire, le costume d'une vivandière; elle riait avec les vieux grognards qui lui pinçaient la taille ; elle couchait au bivouac, sur l'affût d'un canon ; dînait à la table des officiers, et buvait la goutte avec les tambours. En 18 14 et 181 5, elle escorta le grand capitaine à Tîle d'Elbe, puis à Sainte-Hélène, en faisant entendre contre lui ce refrain ignoble :

Faut qu'il parte d'bon gré z*ou de force Nous nVoulons plus d* l'ogre d'ia Corse : A bas, à bas Togre d'ia Corse.

A la Restauration, la chanson se fit sentimentale et pleureuse ; elle fréquentait les salons du faubourg Saint-Germain, elle hantait les églises... Voyez* vous la Tartufe ! — Voyez-vous la jésuite !

Qui croirait que cette chanson si gaie, IL i8.

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si folle, si indépendante, a donné même dans les cantiques!... qui croirait qu'on Ta entendue, à Saint-Roch et à Saint- Etienne-du-Mont, psalmodier d'une voix douce et pieuse, sur un air de la Mar^ chande de goujons :

C^est Jésus (^^

Qu^on aime Plus que soi-même ; C'est Jésus {fer.)

Qu*il faut aimer le plus.

Le 20 juillet i83o, la chanson était encore dévouée à la branche aînée des Bourbons, elle redisait encore Vive Henri IV et Charmante Gabrielle; mais, les 27, 28 et 29, elle criait dans Paris, en faisant des barricades pour les chasser,

En avant, marchons Contre leurs canons, A travers le fer, le feu des bataillons, Courons à la victoire !

Pauvre chanson ! comme elle s'est prostituée !...

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On dit qu'en France tout finit par des chansons, même les révolutions... Voilà cinquante ans que nous chantons la nôtre, et elle recommence toujours. Que faire à cela ?... Attendre et chanter.

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