FOIRES SAINT-GERMAIN ET SAINT-LAURENT
DES FOIRKS SAINTH»BIUf AIN
ST SAINT-LAURBHT.
VOICI deux théâtres dont l'hittoire est, sans contredit, fort amusante. J'aTats d'abord eu l'intention de les traiter chacun séparément; mais j'ai réfléchi que, contemporains, ayant joué le même genre de pièces et compté mêmes auteurs et mêmes acteurs, ces deux spectacles n'en formaient qu'un, et que leurs annales devaient marcher sinon conjointement, au moins parallèlement. Je ne remonte-
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rai point, du reste, à leur origine, qui date du règne de Louis XI. Bien avant qu'il y eût des spectacles dans les deux localités d'où ces deux-là ont tiré leur nom, on y montrait des marionnettes, et le fameux Brioché y établit les siennes qui sont, à ce que Ton prétend, les premières que Ton ait vues à Paris. Il trouva bientôt des imitateurs, et Polichinelle se fit naturaliser Français.
Polichinelle a joué un grand rôle aux foires Saint-Germain et Saint-Laurent, cela devait être ; il est si peuple, il signor Polichinelle^ avec son nez tortu, son menton de galoche, ses petits yeux brillants, ses joues rubicondes, sa perruque de laine et son rire moqueur ! Si vous ajoutez à cela que Polichinelle est égrillard, qu'il jure, s'enivre, bat le commissaire et la patrouille, vous ne serez point surpris qu'ayant mis le pied chez nous il y ait si bien pris le droit de cité. On a voulu comparer Mayeux à Polichinelle 1 je proteste de toute mon indignation contre une pareille calomnie. Et d'abord Mayeux
Tkéâtre$ da Foirti.
n'a qu'une bosse, et Polichinelle en a deux; Polichinelle mystifie, et Mayeux est mystifié; Polichinelle est brare, et Mayeux est poltron; les petits enfants rient au nez de Mayeux et se découvrent devant Polichinelle, gloire donc à Polichinelle !
Après Polichinelle vinrent les animaux sauvages, les lions, les léopards, les tigres, les ours, etc. Les nains ont succédé aux géants (cela se voit encore)» puis enfin sont venus les chats, les chiens, les rats et les singes.
Il est encore d'autres bêtes que j'aurais peut -être dû nommer les premières, comme les plus spirituelles.
On a vu à la foire Saint-Germain des rets danser en cadence sur la corde au son des instruments, se tenant debout sur leurs pattes de derrière, et portant de petits contrepoids, comme de véritables danseurs de corde.
Il y avait une troupe de huit rats qui dansaient un ballet figuré sur une grande table, au son des violons et avec autant II, 3.
58 Petits Théâtres de Paris.
de justesse que des danseurs de profes* sion.
Mais ce qui émerveilla surtout les Pa-
risiens, nos bons aïeux, ce fut un rat blanc de Laponie qui dansa une sarabande avec autant d'aplomb et de grâce qu'aurait pu le faire un Espagnol ou Louis XIV lui-même. A la foire Saint- Laurent, il y avait un singe qu'on appelait le Divertissant; il jouait du bilboquet et apprenait à jouer du violon. Certes, voilà des prodiges !...
Mais je ne me fais pas illusion; ami du progrès, que j'aime à constater partout où je le rencontre, en rendant justice aux animaux des temps passés, je pense que nos Munito, nos serins savants, nos puces travailleuses, nos lapins qui jouent aux cartes, et surtout notre jeune orang *, étonneraient leurs devanciers.
Tout ce qu'on peut dire de mieux en
* Il vient de mourir (1837) ; les journaux ont assez parlé de lui pour que je sois dispensé de faire son éloge.
Théâtres des Foires. Sç)
fiveur des anciennes bêtes, c'est qu'elles ne manquaient pas d'esprit pour leur époque.
Ce fut à peu prés vers Tannée iSgS que l'on commença à voir des acteurs à la foire Saint-Germain. Les frères de la Passion voulurent les en chasser, mais une sentence du lieutenant civil, du 5 avril iSgS, maintint le nouveau théâtre de la foire, à la charge par lui de payer aux frères de la Passion deux écuspar an,
La foire Saint -Laurent était située entre les rues du Faubourg-Saint- Denis et du Faubourg-Saint-Martin, dans un emplacement- nommé encore aujourd'hui Enclos de la foire Saint-Laurent. Ces deux rues ont longtemps porté le nom de faubourg de la Gloire. On ignore Torigine de cette ancienne dénomination. En 1609, c^ deux foires offraient déjà deux ^es de spectacle. On obligeait les acteurs à finir leurs jeux, en hiver à quatre Wes et demie du soir, à ne pas recevoir plus de cinq sous au parterre, et ^uzesous aux premières; et de plus, à
6o Petits Théâtres de Paris.
n'y rien jouer et n'y rien chanter sans l'autorisation et le visa du procureur du roi. On voit que la censure date de loia. En 1697, il y eut plusieurs loges dans chacune desquelles était une troupe de danseurs de corde et de sauteurs. Le nombre des directeurs qui ont exploité ces établissements est considérable. Les principaux sont les frères Alard, Maurice, Bertrand, Saint-Edme, Nivelon, le chevalier de Pellegrîn, Ponteau, Restier, Francisque, Jean Monnet, l'Ecluse, Nicolet, Audinot, Favart.
Dans l'origine^ les pièces dans lesquelles on chantait des couplets étïùent jouées par des marionnettes. Les loges de la foire ne ressemblaient en rien aux théâtres actuels. Une loge était un lieu fermé par des planches où l'on dressait un échafaudage pour les spectateurs. Une simple corde était tendue pour les dan« seurs ; on n'y voyait ni peintures ni déco* rations. Elles ressemblaient aux baraques que les bateleurs construisent maintenant pour courir les fêtes de villages.
TTkiatrtt de$ Foirts. 6i
Elles se montaient et se démontaient k ▼olonté : c'est une fiurilitë que doit singulièrement regretter le théâtre actuel de la rue de Chartres, que Ton menace de démolir*.
Avant d'avoir des auteurs connus, ces deux théâtres commencèrent par repren* dre quelques-unes des pièces qui avaient été jouées par les Italiens, bien avant leur suppression, ordonnée en 1597. Quelques sauteurs de corde composaient aussi des canevas qu'on ne pouvait représenter qu'en y mêlant des tours de force et d'agilité. Un poète nommé Lorei^ qui composait des gazettes en vers au commencement du règne de Louis XIV, parle ainsi de la foire Saint*Ijaurent :
Je fus en carrosse à la foire
De Saint-Laurent, et dit l'histoire.
Environ cinq jours il y a
Où Ton voit miraHlia.
Savoir, avec leurs indiennes.
Quantité d*aimablei chrétiennes;
* Paragraphe supprimé dans ta deuxième édition. o* d*h.
62 Petits Théâtres de Paris.
Votre même de qualité.
Et comme à présent c'est Tété,
Les plus mignonnes, les plus belles.
N'y vont que le soir aux chandelles.
La foire était alors :
Quatre assez spacieuses halles, Où les marchandes, les marchands, Tant de la ville que des champs, Contre le soleil et Torage - Ont du couvert et de Tombrage...
On y vendait :
Citrons, limonades, douceurs.
Arlequins, sauteurs et danseurs, Outre un géant dont la structure Est prodige de la nature ; Outre les animaux sauvages, Outre cent et cent batelages.
Les fagotins et les guenons, Les mignonnes et les mignons.
On voit un certain habile homme, (Je ne sais comment on le nomme) Dont le travail industrieux.
Fait voir à tous les curieux.
Non pas la figure d*Hérodes Mais du grand colosse de Rhodes, Qu'à faire on a bien du temps mib.
Les hauts murs de Sémiramis,
Où cette retae fait la wtmàc ; Bref, lesiept menreillesdu monde.
Dont très bien les jeux sont turprit.
Ce que Ton roit à iuste pris * .
Malgré ce qu'écrit Loret en 1664, je lis dans les Mémoires pow servir à Fkistoire des spectacles de la foire ^ qu'il serait difficile de trouver des renseignements bien clairs pour les sauteurs et danseurs de cordes avant l'année 1672 ou 1675. Cette assertion est fondée sur l'avertissement qui se trouve à la tète d'une espèce de pièce, intitulée : Les forces de l'amour et de la magie, qui fut représentée au jeu de paume d'Orléans, pendant le cours de la foire Saint -Germain de l'année 167H. Les personnages de cette pièce sont : Zoroastre, magicien, amant de Grésinde ; Grésinde, bei^ère; Merlin, valet de Zoroastre; plus, quatre sauteurs sur des piédestaux, quatre sauteurs en démons^
* Gazette du 22 février 1664.
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quatre sauteurs en bergers, quatre sauteurs en polichinelles...
Merlin paraît seul dans la forêt, et dit aux spectateurs : < Amour, amour ! chien
« d'amour ! coquin d'amour! maraut
tt d'amour! pendard d'amour! quoi, ja- « mais de reposa.. Dieu! faut-il être né « sous une planette si malheureuse, pour « être né valet, et valet d'un maître plus
« diable que le diable! qui passe son
« temps à lire des grimoires, qui n'a de « divertissements que des sorciers ; pour « son manger, les ragoûts sont friands : « force vipères, crapauds et crocodiles... « il me semble que je ne suis entouré que « de ces messieurs (un crapaud paraît), « Dieu 1 voilà un crapaud qui me prie à « dîner! Ah! monsieur le crapaud, je « vous remercie de tout mon cœur, je « n'ai nul appétit {un démon paraît en « tourbillon). En voilà un qui m'invite à « la promenade. Monsieur Astaroth, je « vous rends mille grâces, mon médecin « m'a défendu l'exercice. »
Bientôt Grésinde parait, ensuite Zo-
TTiédtres des Foires. 65
roastre. Merlin est continuellement tourmenté par des sortilèges, et finit par dire qu'il veut obtenir tout par amour et rien par force. Là-dessus il danse une sarabande à neuf postures. On voit que ces pièces n'étaient faites que pour y mêler des tours de force et des danses de corde... Cette parade était d'un des sauteurs de la troupe, qui en composait souvent.
C'est donc à partir de 1708, que ces spectacles forains donnèrent des pièces &ites exprès par des auteurs en réputa-^ tion. Les ouvrages étaient appelés opérascomiques mêlés de vaudevilles.
La Comédie française et la Comédie italienne, qui avaient bien des fois tourmenté les acteurs forains, leur suscitèrent alors de nouvelles chicanes. Vers 1710, jalouses des succès qu'ils obtenaient, elles leur firent défendre de jouer « au- < cune comédie par dialogue, ni même « par monologue. «
Les auteurs qui ont le plus travaillé pour r Opéra-Comique, sont : Fuzelier, Domeval, Laâichard, Carolet, Panard,
66 Petits Théâtres de Paris.
Gallet, Legrand, Autreau, Laujon, Fayart, Vadé, etc. Mais ce qu'il faut proclamer bien haut, c'est que René Le Sage, l'auteur de Gil-Blas, René Le Sage, ce si grand observateur, cet écrivain si distingué, ce moraliste si profond, qui nous a laissé l'un de ces livres les plus beaux, les plus spirituels, les plus complets qui soient sortis d'un cerveau humain, René Le Sage a commencé par être vaudevilliste; oui, vaudevilliste 1 Ne riez pas!
Lorsqu'il vit les persécutions dont de pauvres comédiens allaient devenir victimes. Le Sage se fit leur protecteur, c'està-dire leur auteur. Le Sage était jeune, sans fortune, sans appui. Il fallait bien qu'il vécût d'abord, pour devenir immortel. Ensuite, le beau livre de GiUBlas n'avait pas encore paru ! Le Sage fit donc parler Arlequin, tout en rêvant à son archevêque de Grenade.
C'est ainsi que Le Sage donna à TOpéra-Comique cent et une pièces, dans l'espace de vingt-six ans, c'est-à-dire de lyiS à 1739. On compte de nos jours
Tkéétret éet Foirtt. 67
beaucoup de vaudeTillistes qui ont lamé Le Sage bien loin derrière eux par le nombre de leurs vaudevUles, mais je n'en sache pas qui aient fiût un Gii-^Blas. On a donné à Tauteur de Turcarei le nom de fondateur de rOpéra-Comique, c'est une erreur. Le genre existait avant que Le Sage travaillât pour les théâtres forains. Le cardinal d'Estrées a longtemps prot^é les acteurs de la foire Saint-Germain dont ils étaient les locataires.
Ces petits spectacles cherchaient sans cesse quelque ingénieux moyen d'échapper aux exigences du pouvoir, qui les brutalisait. Panard Ta dit dans un vaudeville :
Les lois ne sont qu'une barrière vtine Que leshommei franchissent tous,
Car par-de»8U8 les grandi passent sans peine Les petits par-dessous.
On ne saurait se faire une idée de Tachar* aement que mettaient les comédiens du roi à poursuivre les acteurs forains. Il ne se passait pas de mois sans qu'ils envoyassent verbaliser chez eux.
68 Petits Théâtres de Paris,
Le 2 août de l'année 1708, deux huis* sîers du parlement nommés Rozeau et Gîrault, à la réquisition des comédiens français, se transportèrent au Jeu de Dolet et de Laplace, et dressèrent le procès^ verbal suivant (il est assez curieux) :
« Les chandelles ayant été allumées et une toile levée, aurait été fait un jeu de marionnettes, lequel fini Ton aurait encore levé une autre toile. Il a paru un théâtre fort long, composé de plusieurs ailes et décorations, et un enfoncement en perspective, alors a paru d'abord un acteur sous T habit d'Arlequin^ qui a fait un dialogue ; ensuite il est venu un autre acteur habillé eaScaramouche, et un autre habillé en docteur^ lesquels, l'un après l'autre parlant seuls, se faisaient des dialogues les uns aux autres, et se répondaient tantôt par signes, et tantôt à demi-bas : auquel cas, celui qui parlait haut achevait d'expliquer ce qu'on pouvait n'avoir pas entendu du discours de l'autre, et après plusieurs autres scènes de même nature, danses et chansons, qui compo-
Théâtre» de» Foire». 69
seat ensemble une comédie en trois actes sous le titre de Scaramouche pédant »eru* puleuxy ^Arlequin écolier ignorani^ et la pièce étant finie par une machine en forme de dragon qui a été tué par un des acteurs et Arlequin. L'acteur qui était habillé en Scaramouche serait venu audevant du théâtre annoncer pour le lendemaip samedi la comédie intitulée le Triomphe de l'amour *.
c Le samedi 20 février 1709, le spectacle fini, et tout le monde qui y assistait étant sorti, la loge de Holt2 fut entourée de plusieurs escouades du guet à pied et à cheval ; et dans le même temps, qua* rante archers de la robe-courte, comman* dés par les exempts, Pftnetier et Leroux^ qui accompagnaient les sieurs Rozeau et Girault, huissiers du parlement, et porteurs de son arrêt, entrèrent dans la loge, ayant à leur suite Pelletier, menultier de la Comédie française, et plusieurs garçons
* Spectacles de la foire. Tom, i.
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portant haches, scies, marteaux et autres outils propres à leur profession.
ff Le sieur Rozeau fît demander Holtz, Dolet et Laplace. Le premier s'étant présenté, lecture lui fut donnée de l'arrêt du parlement qui ordonnait la démolition de son théâtre et de celui de Godard. Alors survint un arrêt du grand conseil qui cassait celui du parlement, et défendait aux comédiens français et aux forains de pro* céder en nulle autre juridiction que la sienne. Grande dispute entre les deux justices ; les sieurs Rozeau et Girault se consultèrent et allèrent prendre Tavis du sieur Burette, procureur, qui demeurait derrière la loge de Holtz. Là ils trouvèrent les sieurs Dancourt et Dufay.
< Girault et Rozeau ayant instruit le commissaire Chevalier et Burette de ce qui venait de se passer dans le jeu de Holtz, conclurent à faire retirer leurs gens, ne voulant pas désobéir à l'arrêt du grand conseil. Les sieurs Dancourt et Dufay signèrent une indemnité aux huissiers du parlement pour qu'ils exécutas-
nédtres des Foires» 71
sent Tarrêt dont ils étaient chargés.
Rozeau et Girault, munis de cette pièce, reTinrent dans la loge de Holtz, où, malgré tout ce que put leur dire le sieur Hesselin et le procès-verbal qu'il dressa à ce sujet, ils firent abattre une partie du théâtre et des loges, rompre les décorations, les bancs du parquet; ensuite ils se retirèrent avec tous ceux qui les avaient accompagnés.
( Lorsque cette exécution militaire, ce siège opéré dans toutes les règles de la stratégie fut achevé, Holtz, Dolet et Laplace rétablirent tout ce qui avait été brisé. Le lendemain, à dix heures, on jeta de nouvelles affiches dans Paris, et le public qui avait appris le désastre de cette troupe, se porta en foule à la foire Saint-Germaiti. Cette aventure produisit aux directeurs associés une excellente recette. On pense que les comédiens français ne s'en tinrent pas là, ils renvoyèrent le menuisier du théâtre avec ses ouvriers au jeu de Holtz, avec ordre d'abattre de nouveau tout ce qui était propre aux re«
7^ Petits Théâtres de Paris.
présentations dramatiques. Alors , les loges du parquet, les amphithéâtres, tout fut défait et rompu ; on déchira les décorations et machines, on brisa les chaises et banquettes, et pour anéantir ces débris, douze archers, qui restèrent en garnison pendant plusieurs jours, eurent soin de s'en chauffer amplement. »
On procédait alors à la fermeture d'ua petit spectacle comme s'il se fût agi du gain de la bataille de Marengo ou de la prise d'Alger. Maintenant, un arrêté municipal ou un jugement de police correctionnelle supprime un petit théâtre non autorisé, sans qu'il soit besoin d'une compagnie d'archers pour le réduire, ni de marteaux pour l'abattre.
Ces scènes se sont souvent renouvelées; mais les directeurs ne se rebutaient point et rebâtissaient leurs loges dès Tannée suivante. Ils apportaient d'ailleurs la même ténacité en toute circonstance.
Quand on défendait aux acteurs de paiw 1er, ils jouaient des pièces toutes en chansons.
TTiédtres des Foires. 73
Les chansons étant proscrites à leur tour. Le Sage, Domeval et Fuzelier imaginèrent les écriteaux. Chaque acteur avait son rôle écrit en gros caractères sur un carton, qu'il montrait aux spectateurs. Ces inscriptions parurent d'abord en prose ; on les a mises plus tard en chan-*sons. Voici de quelle manière on employait les écriteaux :
Dans Arlequin roi de Sérendib, Arle* quin paraît seul après avoir fait naufrage sur la côte de Sérendib ; il s^avance dans Tile, il tient une bourse, se montre consolé de sa disgrâce, et l'exprime par un écriteau qui descend du cintre, porté par deux amours, et déroulé par eux devant les spectateurs. Dès que Técriteau était déroulé, l'orchestre jouait d'abor4 l'air du couplet, un compère placé dans la salle le chantait, et le public faisait chorus, tandis que Tacteur, qui était sur le théâtre, en mimait l'intention.
On voit combien de peines on avait pour faire comprendre une pièce tout entière. Car s'il y avait dedans cinquante IL 4
74 Petits Théâtres de Paris.
couplets, il fallait cinquante écriteaux.
Eh bien 1 le public se portait en foule à ce spectacle, tant il est vrai que Topposition a toujours intéressé en France.
Comme on savait toutes les persécutions que ces comédiens éprouvaient de la part du pouvoir, le public les en dédomma-* geait en courant à leurs représentations. Les auteurs, qui, de leur côté, soufifraient beaucoup de ces entraves, ne négligeaient rien pour se venger des grands théâtres. Dès qu'il paraissait un opéra, une tragédie, un drame, les écriteaux en faisaient prompte et bonne justice.
Les plus hautes questions de littérature étaient justiciables des marionnettes. C'est ainsi qu'à propos de la fameuse querelle des anciens et des modernes, on joua à la foire Saint-Laurent Arlequin défenseur d'Homère. Dieu sait les épigrammes qui furent lancées contre Dacicr, sa femme et La Mothe-Houdart l
En 1722, un arrêt signifia aux directeurs forains, et notamment à un sieur Francisque qui devait ouvrir une loge à
Théâtres des Foires. 7S
la foire Saint-Germain, qu'il eût à se renfermer dans les danses de corde et de toI* tige. Francisque venait d'être miné par un incendie à Lyon : à force de solliciter et en raison de ses malheurs, il obtint, pour toute grâce, un seul acteur parlant. 11 fallait donc qu'il trouvât un auteur as* sez spirituel pour lui faire une pièce raisonnable en un seul monologue, et un acteur capable de le bien jouer à lui seul. Le Sage, Fuzelier et Domeval avaient bien préparé des pièces pour l'ouverture de rOpéra-Comique aux foires Saint- Laurent et Saint-Germain ; mais connais* sant l'interdiction lancée contre ces deux théâtres, ils conçurent l'idée de louer une loge sous le nom de Laplace, où ils firent jouer par les marionnettes des pièces de leur composition; ils donnèrent, entre autres. Pierrot RomuluSy parodie du Ro»
mulus de La Mothe. Le succès de ce vau« deville fut si prodigieux que le duc d'Orléans voulut le voir et le fit représenter à deux heures après minuit. Francisque ne pouvant donc rien obtenir du triumvirat
76 Petits Théâtres de Paris.
chantant, se souvint qu'on lui avait parlé d'un nommé Piron; il courut chez ce dernier et se présenta d'un air désespéré : «Je suis Francisque, entrepreneur de « rOpéra-Comique, lui dit-il; la police « me défend de faire paraître plus d'un « acteur. Le Sage et Fuzelier m'aban- « donnent : si vous ne venez k mon se- « cours, je suis un homme perdu!... Vous « êtes le seul auteur qui puissiez me sau- « ver : vous faites de si jolies chansons !... « Tenez, voilà cent écus; travaillez et « comptez que cent écus ne sont pas les « seuls que vous recevrez. » En achevant ces mots, il dépose la somme sur le bureau de Piron, et s'enfuit à toutes jambes. Piron, qui en voulait aux comédiens français de ce qu'ils laissaient moisir la Métromanie dans les cartons du comité, Piron, qui, comme Le Sage, n'avait d'autre ressource que sa plume, se mit aussitôt à l'œuvre : il composa en huit jours Arlequin Deucaliofiy qui eut un succès non interrompu de cent représentations.
Dés ce moment, Francisque s'attacha
Thédire$ de$ Foire$. 77
Piron, qui ainsi travailla longtemps pour rOpéra-Ckimique et fit le couplet suivant, contre Le Sage, Fuxelier et DomevaL qui travaillaient alors pour les marionnettes :
Le Sage et Doraeval ont quitté du haut style
La beauté ; Et pour Polichinelle ont abandoim^ Ciêèê
La rareté !
Il ne leur reste plus qu'à montrer parla ville
La curiosité.
Les auteurs de ces théâtres se jalousaient également entre eux, comme Tont fait depuis et comme le firent toujours ceux que Tamour- propre et l'intérêt mettent en présence. Les acteurs de bois se moquaient des acteurs vivants ; les acteurs vivants crossaient les acteurs de bois. On habillait de petites marionnettes de manière à ce que Ton reconnût les acteurs qu'elles voulaient contrefaire ; elles imitaient leur voix, leurs gestes, et se moquaient ainsi des comédiens français.
Une charmante actrice nommée made-
78 Petits Théâtres de Paris.
moîselle Maillard, femme de Maillard^ qui jouait les Scaramouche, a été la meilleure Colombine de cette époque. Les scandales ne manquaient pas plus alors qu'aujourd'hui. Maillard, mari de cette Colombine, était un jour à la foire Saint-* Laurent, dans la boutique d'un sieur Dubois, limonadier; la demoiselle Maillard vint à passer pour se rendre au théâtre, et le salua. On demanda à Maillard s*il connaissait cette jolie actrice. « Eh! cadédis, répondit-il, je suis pour « le moins son amant I — Touchez là, « lui dit un jeune officier qui ne le con- « naissait pas, je puis vous en dire autant. » Maillard quitta le ton plaisant pour apprendre à l'indiscret qu'il parlait au mari même de cette actrice. « Ma foil reprit « l'officier, je suis fâché d'avoir été si « sincère, mais j'ai dit la vérité. » Maillard
se battit et fut blessé, comme cela devait être.
Un acteur forain nommé Hamoche,apr«s
avoir longtemps brillé à l'Opéra-Comique,
quitta ce spectacle pour débuter à la Co-
Thédirt» de$ Foirt»* 79
médie italienne, où il échoua complète^ ment. Il voulut reparaître sur son théâtre en 1723, et voici de quelle manière il y fut introduit : Scaramouche \*enait Tannoncer à la Foire personnifiée, et chantait :
Hamoche vous prie De le recevoir; 11 tempête, il crie* Voulez-vous le voir?...
La Foire répondait :
C'est ici son centre Qu*il entre, qu*il entre.
Le public ne fut pas si indulgent que la Foire, le public siffla le Pierrot qui Tavait amusé.. Hamoche, piqué du peu d'empressement que le public mettait à le recevoir, quitta le théâtre et mourut de chagrin quelque temps après.
Par suite des calculs dont nous avons parlé, les spectacles de la Foire restaient quelquefois fermés plusieurs années. Jean Monnet obtint, en lySi, la réouverture de Vopéra<omique.
8o Petits Théâtres de Paris.
Cette réouverture se fit le 3 février 1752. Vadé travailla beaucoup pour ce théâtre. C'est lui qui créa le genre pois^ sardy genre qui ne m'a jamais paru digne de notre scène, du moins comme on le faisait alors. J'aime tout ce qui peut châtier le goût du peuple, je repousse tout ce qui peut contribuer à le corrompre, et voici un échantillon de ce qui se disait en plein théâtre et devant les femmes les plus élégantes du temps :
Dit's donc, madame la comtesse, Comme vous trottez avec vitesse ?.•• Avec vot* gentillesse.
Vous n'allez point z*à confesse ?.•• N'faites pas tant votre princesse, On sait ce que vaut vofsagesse !
Ou bien des couplets comme celui-ci :
Sur l'port, avec Manon, z'un jour VVengueusais en façon d'amour.
Aisément cela se peut croire:
Un faraud 8*en vient près de nous En voulant lui faire les yeux doux.
(Ici on parle,) Sarpegué !... dame... moi qui suis jaloux, vouloir me souffler ma par«
Tkéâtrt» des Fwrts. Ht
sonnière ! c'ett me Ucker mom bemrrt... et me prendre pour un gon^e.
On dumte :
J'veuz t*étre un chien ; Y a coup d'pied, y t coup d'poing, Dis cassis la gueule et la mâchoire.
Vadé a donné un grand nombre d'ouvrages poissards. Vadé ne manquait ni d'esprit, ni de facilité, mais il est mort dans la mémoire des gens de goût; et sans son petit poème de la Pipe cassée et deux ou trois chansons, on ne saurait pas aujourd'hui s'il a existé.
Dans rhistoire des théâtres du Vaudeville et des Variétés, je reparlerai du genre poissard, je ferai Téloge de quelques pièces, mais ce seront des exceptions. Jean Monnet tenait, avant tout, à la vérité des costumes. C'est lui qui disait à ses comédiens : « Si vous n'avez pas toujours l'es-* • prit de votre rôle, faites en sorte d'en i avoir l'habit. » Une circonstance qui fait honneur à l'opéra-comique, c'est que Préville, ce grand comédien qui comprît
82 Petits Théâtres de Paris,
si bien Molière et toutes les larges compositions du grand siècle, Préville fut acteur forain. Ramené de Lyon à Paris par Jean Monnet, il joua quelques années à la foire Saint-Laurent, s'en retourna en province et revint débuter à la Comédie française, à laquelle il était si digne d'appartenir.
La foire Saint-Ovide avait aussi des baraques, deux jolies salles de spectacle, des marionnettes et des marchands de pain d'épices. En 1762, on y mit en vente des figures représentant un jésuite sortant d'une coquille d'escargot et y rentrant. Ces charges devinrent à la mode.
En 1 77 1 , la foire Saint«Ovide fîit transférée de la place Vendôme sur celle Louis XV; mais, dans la nuit du 22 au 23 septembre 1777, le feu prit aux baraques, aux boutiques et aux salles de spectacle : tout devint la proie des flammes. Audinot, 'Nicolet et d'autres directeurs donnèrent plusieurs représentations au profit des incendiés. Ce fut le premier exemple d'un acte de bienfoisance de cette nature; il a depuis été souvent imité.
Thédtrti de$ Fùirt$. 8S
Attdinot, auteur du Tomnelier et «aeur de la Comédie italienne, fit bâtir à la foire Saint-Germain un petit théâtre de marionnettes qui attiia longtemps la foule, et Nicolet, qui avait déjà le privilège des Grands danseurs du Roi^ allait pendant la quinzaine de Pâques donner des re»
présenutions à la foire Saint-Laurent.
L'Ecluse, qui était directeur d'un petit spectacle situé au coin de la rue de Lancry, menait aussi sa troupe jouer à TOpéra-Comique. Vers 1780, ces théâtres n'étant plus suivis comme ils Téuient auparavant, les troupes se dispersèrent, la foire fut abandonnée, et une ordonnance réunit l'Opéra-Comique à la Comédie italienne.
Voici quel était l'état de l'Opéra-Comique au moment de sa réunion à la Comédie italienne :
Directeurs, Corby et Le Moet ;
Répétiteur y M. Taconnet;
Acteurs, MM. Laruette, Delisle, Bourette, Paran, Saint - Aubert, Audinot, Clairval, Guignes;
84 Petits théâtres de Paris.
Actrices^ Mesdemoiselles Deschamps, Rosalie, Nessel, Arnould, Dezzi, Flori-
gny.
Ainsi ont fini ces théâtres qui avaient joui d'une si grande vogue aux xvii* et xviii® siècles. Ils ont servi à développer un genre qui, plus tard, devait occuper une place distinguée dans notre littérature dramatique.
Sous ce rapport, ils ont donc mérité que l'on recueillît quelques-uns de leurs fastes. Aujourd'hui, ceux qui passent dans le marché Saint-Germain, ou dans l'enclos de la foire Saint-Laurent, savent à peine que ces deux localités ont retenti de noms célèbres!... que là, il y eut du mouvement, de la joie, des plaisirs ; que là, on a ri, on a battu des mains; que là. Le Sage, Piron, Sedaine, Panard, faisaient applaudir leurs premières productions ; que Dominique et Préville y attiraient la foule ; que de jolies actrices y recevaient les hommages de grands seigneurs à talons rouges; que là, le duc d'Orléans et ses intimes allaient quelque-
Théâtres des Foires. Hb
fois incognito, rire ou cabalcr, selon leur bon plaisir. Il ne reste plus à l'heure qu'il est, de tout ce bruit, de toutes ces fêtes, de toutes ces joies, qu'un souvenir confus, un écho vague. Aujourd'hui, on dit : la foire Saint-Germain, la foire Saint- Laurent, comme on dit : la rue aux Ourv, la rue Quincampoix *•
* On s'occupe activement de réédifier la foire Saint-Laurent ; un vaste nurché vient d'y être construit; plusieurs jolies maisons s'y sont déjà élevées; il parait que Tinten* tion des propriétaires et de l'architecte est de rendre à la foire Saint-Laurent sa vieille célébrité. Je fais des vœux pour leur réussite et je désire que Ton y bâtisse un jour de jolies salles de spectacle, et que de bons acteurs et de bons auteurs nous rendent les plaisirs que nos pères goûtaient à voir jouer les pièces des Piron, des Fuzelier, des Dorneval; je souhaite aussi y voir débuter des Bourette, des Clairval, des Préville... Pourquoi pas ?.