‹ Chroniques des petits théâtres de ParisChapitre 6 sur 40 · THEATRE DU VAUDEVILLE · texte numérisé non relu

THEATRE DU VAUDEVILLE

DB LA RUE AB OURTftBt.

LE décret de TAssemblée nationalefqui proclamait la liberté des théAtres, fit naître à Piis et Barré Ftdée d'en fonder un qui fût consacré spécialement au Vaudeville. Piis qui avait obtenu avec son ami Barré de si brillants succès à la Comédie italienne» se joignit à son collaborateur pour l'alimenter de pièces. Un nommé Monnier leur offrit de mettre des fonds dans l'entreprise ; d'autres personnes y concoururent aussi de leur fortune.

90 Petits Théâtres de Paris.

Il existait, dans la rue de Chartres, une salle de bal appelée Wauhall d'hiver, plus connue sous celui du Petit- Panthéon. L'architecte Lenoir, le même qui dans les temps orageux sauva du vandalisme tant de vieux monuments, construisit le théâtre actuel du Vaudeville sur cet emplacement. L'ouverture eut lieu le 12 janvier 1792, par une pièce en trois actes, de Plis, intitulée les deux PanthéonSy ce qui fit dire plus tard :

Dans le siècle où nous sommes Je vois qu'il existe à Paris, Et le Panthéon des grands hommes.

Et le Panthéon des petits.

Aujourd'hui, les grands hommes devenant plus rares de jour en jour, nous n'aurions plus besoin que d'un seul Panthéon, on devine lequel. 1.

Jamais salle de spectacle ne s'était d'ailleurs inaugurée sous de plus brillants auspices. Piis, Barré, Radet, Desfontaines, les deux Ségur, Prévost d'Iray, Deschamps, Desprez, Demeaufort, Davrigny,

Théâtre ém Vaudemiie, 91

Boui^eil, Armand Gouffé, Georges DuYal 7 donnèrent leurs premiers ouvrages.

La Revanche forcée^ Piron arec ses amiSj le Prix, la Lettre^ la Matrone d'Ephèscy Arlequin afficheur^ Colombine mannequin^ le petit Sacristain^ composèrent le répertoire de la première année. La troupe était excellente, bien qu'elle fût presque improvisée. L'histoire de ce théâtre est l'une des plus curieuses, car elle embrasse à elle seule quatre époques bien distinctes : 93, Tempire, la restaura* tion, et la révolution de i83o.

Rosières, ancien acteur de la Comédie italienne, fut nommé instituteur de la nouvelle troupe, qui se composait de Vertpré, comédien d'un excellent ton ; de Dachaume, acteur à la face joyeuse, et qui chantait le couplet avec un entrain dont les vieux amateurs ont gardé la me* moire ; Carpentier, qui }ouait les Gilles , les Valets, les Gascons, et qui se montrait si bon comédien dans le Mariage de Scarron\ Henn, amoureux un peu musqué.

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prétentieux, rappelant Técole des Clairyal et des Michu , mais ne manquant point d'une certaine élégance ; enfin de Chapelle, le Cassandre inimitable, dont on raconte des anecdotes fort plaisantes.

Chapelle était gras et court; ses yeux, qui s'ouvraient et se fermaient continuellement, étaient couronnés d'un épais sourcil noir ; sa bouche, toujours entr^ouverte, lui donnait un air stupide, ses jambes ressemblaient à des pieds d'éléphant ; si vous ajoutez à cela une tournure pesante, vous aurez une idée de Chapelle.

On aurait pu croire, en le voyant, que la nature, après l'avoir formé, lui avait dit : ff Je voulais te faire homme, je t'ai fait « Cassandre ; pardon. Chapelle ! > La crédulité de cet homme est devenue proverbiale au théâtre. C'est lui qui disait à l'un de ses amis qui lui serrait la main avec tristesse, en apprenant qu'il venait de manquer dans son commerce d'épicerie du marché des Jacobins :

fl Oui, mon ami, c'est la vérité, je viens < de faire banqueroute» foi d'honnête

Théâtre du Vaudeville. g3

c homme ! » On lui avait fait croire que l'on venait de construire des diligences en gomme élastique, et que, au fur et à mesure que Ton rencontrerait des voyageurs, on les prendrait en route, si nombreux fussent-ils.

Laporte, ce spirituel Arlequin, lui ayant dit un jour que le pape devait venir à Paris avec sa femme et ses enfants, le malheureux Chapelle alla s'installer à la barrière, et là, demandait à tout le monde si le pape et sa femme allaient bientôt venir.

Séveste, le père de M" Séveste, directeurs des théâtres de la banlieue, était spirituel et assez bon mystificateur.

En revenant d'une tournée qu'il avait faite à Rouen, il racontait que pendant son séjour dans cette ville, il était parvenu à élever une carpe qui le suivait partout comme un chien... et il ajoutait qu'il avait eu beaucoup de chagrin de sa perte. Chapelle, présent dans le foyer, lui demanda comment il avait perdu cette carpe ?... Mon Dieu, dit Séveste, un soir

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que je l'avais amenée daas ma loge, il survint un orage épouvantable après le spectacle. Ma petite carpe m'avait très bien suivi jusque dans la rue ; mais sur la place de la comédie, la pauvre bête se noya en voulant sauter un ruisseau.

« Quel malheur! s'écria Chapelle, « je croyais que les carpes nageaient c comme les poissons... n Bref, on lui avait fait croire tant de choses, que sur les derniers temps il était devenu le plus sceptique dont l'histoire de la philosophie ait pu conserver le souvenir.

Quand un garçon de théâtre lui disait : « Monsieur Chapelle,vous répétez demain « à midi ; » il répondait : « Va te pro- « mener... » Quand on lui demandait comment il se portait, il vous tournait les talons en disant : « Farceur 1... à d'auff très 1... je ne donne plus là-dedans i... »

Chapelle se retira en i8i6, chez un de ses oncles qui était chanoine à Versailles. Un jour, je le rencontre à Paris, il semblait triste, je lui en demande la cause ; il me dit que l'on voulait envoyer son

Thiatrt dm VaudevilU.

oncle chanoine à Chartres, que cela le contrariait beaucoup... •Ehbien,luidit-|e, qu'il n'y aille point Oh I si fitit, il ira, me répond Chapelle, il fisiut qu'il y aille... Et puis, a)outa-t*il ingénuement, \e devine la pensée de mon oncle le chanoine^ c'est un homme qui veut travailler encore cinq ou six ans, et se retirer ensuite. ■ Ce bonhomme et ce bon acteur est mort à Chartres dans les premiers jours de janvier 1824.

Lorsque Chapelle prit un fonds d'épicerie, Armand-Gouffé lui fit une adresse en chanson, qui fut imprimée et distribuée au théâtre ; la voici :

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