‹ Chroniques des petits théâtres de ParisChapitre 7 sur 40 · ADRESSE DE CHAPELLE · texte numérisé non relu

ADRESSE DE CHAPELLE

Cassandre du vaudeville et épicier, rue

Saint-Honoré.

Air : Toujours debout^ toujours en route,

Grippardin, * Castandre, Chapelle, Vend dans sa boutique nouvelle

* Nom d'un personnage de la Botme Au' baine^ pièce de Radet.

Du miel, du soufre et des pruneaux, Des anchois et de la ficelle, Des macarons, de la chandelle.

Des fruits, vieux et nouveaux, Des cornichons petits et gros, Brugnons, asperges, sel d'oseille, Sirops d'orgeat et de groseille, Moutarde, sucre raffiné.

Vinaigre, thé, thon mariné, Des olives, de la pommade, Huiles pourquinquets et salade.

De Tempois^ du locre, du lard.

Bons bombons et merde-à-gaillard^ Œil de perdrix et pain d'épice, Cire à frotter, jus de réglisse; Il vend du vermicelle à l'un, A Tautre du riz, de Talun, Du fromage, des avelines, Des pipes ou bien des pralines, Fort bon savon, fort bon tabac.

Gomme, guimauve, rhum et rack.

Sucre d'orge, amandes, cigares.

Liqueurs communes, liqueurs rares.

Petits- verres sur le comptoir; Fil blanc, fil gris, fil bleu, fil noir; Bon chocolat à la vanille, Muscade, girofle et pastille ; Il vend aussi, pour les friands, Mignon nette et quatre mendiants ; II fournit, à toutes les dates.

Théâtre du Vaudeville, fyj

Canelle, jujubes et dattes^ Ànisette et macaroni; De plus, il est très bien fourni De cornes-de-cerfs, de bougies^ D'iris, de cafés, d'eau-de-vie.

De poivre, d'huile de Vénus, Enfin, sans vous en dire plus, Tout ce qu'un épicier peut vendre^ Chez Chapelle, venez le prendre, Vous lui ferez un grand plaisir ; Il est logé, pour vous servir.

Rue Honoré, tout juste en face, Où s'assemblaient les Jacobins, Grands aboyeurs, méchants voisins ; Mais pour la sûreté publique, On a démoli leur boutique.

Et Chapelle en rend grâce aux dieux.

Car la sienne s'en trouve mieux.

Une scène touchante arriva au théâtre du Vaudeville, à propos de Facteur Carpentier, dont j'ai déjà parlé. Sur les derniers temps de sa carrière dramatique, ce comédien, d'un talent réel, avait contracté l'habitude du café, et souvent sa tête se ressentait des excès qu'il avait faits : Barré, dont la brusquerie égalait la bonté, avait essayé tous les moyens pour le cor- II. 5

gS Petits Théâtres de Paris.

riger d'un penchant qui nuisait à sa profession et à sa santé. Par malheur, Carpentier n'en tenait compte, si bien que d'année en année, la mémoire de cet auteur en souffrit à tel point, que l'on n'osait plus, non seulement lui confier de nouveaux rôles, mais qu'il avait même de la peine à jouer les anciens. Barré, malgré lui fut obligé de se priver d'un sujet que le public avait applaudi pendant vingt ans... Carpentier en était donc réduit à jouer des bouts de rôles et des accessoires, on lui laissait faire à peu près ce qu'il voulait, afin de pouvoir lui conserver de petits appointements sans blesser sa délicatesse. Depuis un an cependant, il avait à peine paru quelquefois sur la scène.

Un soir, à l'une des représentations de l'Ile de la Mégalantropogénésie ou les Savants de naissance^ Carpentier monte dans sa loge sans rien dire, prend le costume d'un perruquier gascon, emploi dans lequel il excellait, et lorsque, à la fin de la pièce, tous les corps de métiers

Théâtre dm VmiâemOe. 99

défilaient sur le théâtre, chacun arec Tinsigne de sa profession, Carpentier, le peigne à Toreille, tenant une boite à poudre sous son bras, une houpe à la main, passe devant le parterre et salue ; toute la salle le reconnaît... un rire universel s'empare des spectateurs, des ap»

plaudissements le suivent jusque dans la coulisse. Là le pauvre Carpentier se met à pleurer en disant à ses camarades, avec autant de joie que de modestie : c Mes c amis, mes amis... ils m'ont reconnu 1... c ils m'ont reconnu !••• >

Dans la pièce de Jean Monnet^ Carpen* tier avait un couplet de facture à chanter dont voici les premiers vers :

« Un acteur a Qui veut de l'auteur • Suivre en tout c L'esprit et le goût,

c Doit d*abord c De savoir son rôle « Faire, au moins, le petit effort. •

A cet endroit il demeura court, recom« mença et ne put aller plus loin ; c'est de

ce jour que le chagrin s'empara de lui et qu'il alla toujours en déclinant. Carpentier s'est suicidé en se jetant par une croisée ; cet acteur fut regretté du public et de ses camarades.

Parmi les actrices qui ont brillé au Vaudeville dans son origine, on remarquait mesdames Duchaume, Blosseville, Molière, Cléricourt, Bodin, et surtout une charmante femme nommée Sara Lescaut.

Pendant la période révolutionnaire, le Vaudeville eut à soutenir des luttes continuelles ; il fallait qu*à l'exemple des autres théâtres, il jouât des pièces composées dans l'esprit du moment. Or, chaque auteur croyait devoir y mettre des restrictions selon ses propres opinions, ce qui valut aux opposants des scènes tumultueuses • et parfois même la prison. C'est ce qui arriva à Barré, Radet et Desfontaines au sujet de leur Chaste Su^anne^ où l'on crut voir des allusions au procès futur de Marie-Antoinette. Au moment où le juge dit aux deux vieil-

-Théâtre du Vaudeville. loi

lards, accusant Suzanne : « Vous êtes ses « accusateurs, vous ne pouvez pas être < ses juges, » des applaudissements et des sifflets se firent entendre, et bientôt le tumulte devint tel que Ton fit évacuer la salle, et les trois auteurs furent arrêtés quelque temps après. On les engagea à faire un vaudeville de circonstances. Ils composèreiit Au Retour^ pièce qui fut représentée pendant qu'ils étaient encore en prison. C'est dans ce vaudeville qu'une charmante actrice nommée Jeannette Laporte chantait le couplet que voici :

Si j*fais un amant, dit Manon,

Je veux qu'ce soit un bon luron,

Qui soit bon patriote :

L*âge et la mise n'y fraient rien.

Mais pour son bien comm' pour Tmien,

J' Taimerais mieux sans-culotte.

Et puis :

Claquez et Pacteur et Fauteur, Car ils sont sans-culottes.

Radet et Desfontaines expièrent par six mois de prison le mot courageux : Vous

I02 Petits Théâtres de Paris.

êtes ses accusateurs, vous ne pouvej pas être ses juges... Comme on craignait pour eux, leurs amis les engagèrent à faire quelques couplets. Ils improvisèrent sous les verroux ceux que voici, qu'ils envoyèrent au président de la commune avec la lettre suivante :

a Citoyen président,

a Nous avons lu avec autant de plaisir « que de reconnaissance, dans le journal « du Décadi, la mention civique faite au a Conseil général de la commune de no- « tre pièce intitulée : Au Retour.

< En attendant l'expédition qui doit « nous en être remise, et que nous dési- « rons avec la plus vive impatience, nous c te prions, citoyen président, de com- « muniquer au Conseil nos joyeux re- < merciements. Reçois, citoyen président, « la salutation fraternelle de tes concia toyens *•

« Signé : Radet et Desfontaines. »

* Le lecteur aura remarqué, comme nous, combien cette lettre est digne et mesurée ;

Théâtre dm VmidepiiU. lo)

L'aristocrate incarcéré, Par le remordi ett déchiré ;

C'est ce qui le désole.

Mais le patriote arrêté.

De l'âme a la sérénité ;

C'est ce qui nous cooiole.

Des mesures de sûreté Nous ont ravi la liberté ;

C'est ce qui nous désole.

Mais dans nos fers nous Tadorons, Dans nos chants nous la célébrons;

C'est ce qui nous console.

Des lieux témoins de nos succès, Hélas ! on nous défend Paccès ;

C*est ce qui nous désole.

Mais dans nos vers, c'est là le hic^ Nous propageons Tesprit public ;

C*estce qui nous console*

Pour nous encor la vérité N'éclaire pas Tautorité, C'est ce qui nous désole*

les deux vaudevillistes ne s'humilient pas devant un pouvoir qui pouvait disposer de leur vie et de leur liberté... Ils chantaient gatment en face de la mort: c'est l'esprit fran« çais.

I04 Petits Théâtres de Paris.

Mais en attendant ce beau jour.

Vous applaudirez au retour; C'est ce qui nous console.

Ces couplets composés en prison , me rappellent ceux que Laujon fît pour ne pas y aller... et qu'il avait signés avec malice : Par le citoyen Laujon, sans-culotte pour la vie...' Henri IV disait : Paris vaut bien une messe^ Radet et Desfontaines pouvaient dire : La liberté vaut bien quatre couplets.

A cette époque, il n'y avait point de censure, mais on s'en prenait à l'auteur, et quelquefois aux comédiens, si un mot ou un couplet provoquait une allusion.

Déjà, en 179a, à la première représentation de V Auteur d'un moment^ où Léger, auteur et acteur, jouait un rôle, un couplet dirigé contre la tragédie de Charles IX finissait par ces vers :

11 faut renvoyer à Técole Celui qui régente les rois.

Tkédire dm VamdeHtle. loS

Quelques personnes ayant demandé 6i5, d'autres s'y opposèrent ; on Toulut forcer Léger à faire des excuses. Il se sauva par le théâtre avec son costume et son rouge, et la salle fut évacuée.

Le lendemain» un exemplaire de la pièce de Léger fut brûlé sur le théâtre.

Les pièces de cette époque étaient en général très légères de fond et très faibles d'intrigue ; il suffisait de trois ou quatre jolis couplets pour en assurer le succès ; du reste, si cette époque ne fut pas la plus gaie ni la plus littéraire du vaude* ville, elle n'en fut pas certainement la moins spirituelle. On y entendait souvent des couplets bien tournés. Dans VHeu* reuse Décade^ un enfant chantait celui-ci :

Ami, mets la main sur mon caur ; Tu sentiras que j'ai la utile.

Tout comme toi, rempli d*ardeur, J*grandirai Tjour de la bauille.

Les plus petits corn m* les plus grands, Savent combattre les despotes; C'est à leur hain' pour les tyrans Qu*on doit m'surer les patriotes.

io6 Petits Théâtres de Paris,

Un usage qui subsista longtemps au Vaudeville, ce fut de faire chanter, avant chaque pièce nouvelle, un couplet d'annonce ; ce couplet servait souvent à célébrer telle ou telle circonstance : c'est aussi ce qui arriva à la première représentation de René Le Sage ou voilà bien Turcaret. On apprend, au moment de lever le rideau, que Bonaparte vient de ratifier le traité d'Amiens ; Laporte chante aussitôt au bruit du canon, qui résonnait en dehors, le couplet suivant que les auteurs venaient d'improviser dans la coulisse :

Pour éviter certaine guerre Entre le public et l'auteur.

Par un couplet préliminaire On vous engage à la douceur.

En conséquence, moi, Importe, ^allais vous demander la paix ; Le canon a la voix plus forte.

Il vous l'annonce, et je me tais.

Un autre soir, on sait que le général Moreau est dans la salle, on improvise le couplet que voici :

Théâtre du VamdemîU. 107

Du Danube c*est le Tainqoeur, Sage et modeite en ta conduite, II exécute a vecTaleur Ce qu*ayec prudence il médite ; Par le plus noble monument, Rappelant Tu renne à notre ftge.

Il sait encore en l'imitant Le rappeler bien davantage *•

Moreau venait de fiiîre élever un monument à la gloire de Turenne.

Puisque j'en suis aux couplets d'an« nonce, )e dois en citer un qui produisit un effet électrique. Le jour de la première représenution de /.-/. Rousseau ou la Vallée de Montmorency^ on n'avait mis sur l'affiche que le second titre. Laporte chanta le couplet que voici :

Arlequin ne vous a promis Que le tableau d^une vallée.

Mais d^un de vos meilleurs amis L'ombre s'y trouvera mêlée.

* Enfin nous y voilât par les auteurs des Dîners du Vaudeville.

io8 Petits Théâtres de Paris.

Si le titre que Fauteur prend N'est qu'un titre faux et postiche, Le véritable était trop grand Pour la petite affiche !

Je n'essaierai pas de décrire Tenthousiasme qu'il fit naître ; ce n'étaient plus des applaudissements, c'étaient des cris, des trépignements ; il fut bissé, trissé, je crois, je l'ai retenu, et depuis trente ans il ne m'est jamais sorti de la mémoire.

Lorsqu'en 1804, Bonaparte alla au camp de Boulogne s'asseoir dans le fauteuil du roi Dagobert pour faire la première distribution de croix d'honneur, le directeur du Vaudeville fut convié à cette grande fête militaire et s'y rendit avec l'élite de sa troupe ; on vit le vaudevilliste Barré célébrer les victoires de Napoléon comme cinquante ans auparavant on avait vu le chansonnier Favart chanter celles du maréchal de Saxe à ses avant-postes. L'empereur paya largement les frais du voyage, il dota chacun des trois auteurs d'une pension annuelle de 3, 000 francs. A partir de ce moment, le Vaudeville ne

Théâtre du Vaudeville, ioq

fera plus d'oppositioa peadaat tout le reste de Tempire. Une police inquîsîtohale, une censure ombrageuse ne lui eussent pas laissé prendre une pareille licence. Faute de mieux, il se jette dans les pièces dites de galeries ; alors tous les grands hommes défilent successivement, en robe de chambre, sur sa petite scène : Corneille, Racine, Molière, Rousseau, Voltaire, Duguesclin, Condé, Turenne, Lavater. Il n'est pas jusqu'à Young, le poète des tombeaux, Tami des cimetières, qui ne vienne y chanter aussi :

Fion, flon^ flon, lariradondaine, Gai^ gai^ gai, lariradondé.

Il est une pièce qui mérite une mention particulière en raison du prodigieux succès qu'elle obtint ; je veux parler de Fanchon la vielleuse ^ de cette jolie Savoyarde qui fit fortune, à ce qu'on prétend, dans son temps, rien qu'à vendre des cahiers de chansons à deux sous. Je ne suis pas détracteur des femmes, il s'en faut de beaucoup, mais en vérité, \& pense

I lo Petits Théâtres de Paris.

que l'héroïne de MM. Bouilly et Joseph Pain a dû en vendre un certain nombre d'exemplaires pour amasser une fortune de trente mille livres de rentes. Fanchon allait, au Cadran-Bleu et chez Bancelin, jouer de la vielle ; elle était si jolie que les mousquetaires et les abbés la faisaient chanter à table, lui permettant quelquefois de tremper un biscuit dans le Madère ou le Malvoisie. Si nous en croyons le drame très historique de MM. Bouilly et Pain, Fanchon non seulement conserva son honneur intact, mais encore veilla sur celui de plus d'une jeune fille, qui lui dut le bonheur et la fortune... Chose singulière ! cette pièce contraria beaucoup l'autorité. Napoléon, qui commençait à rêver de nouveaux écussons, ne voyait pas avec plaisir la vieille noblesse immolée à une courtisane; toutefois, on laissa la pièce poursuivre sa vogue ; mais, de ce moment, la censure se montra plus méticuleuse encore quand il s'agissait de mettre en présence le populaire et Taristocratie. Fanchon était d'ailleurs une pièce bien

Théâtre dm Vaméewltte, 1 1 1

conduite, qui offrait un mâange de gaieté et d'intérêt. Julien, dans le rôle du marquis de Saint-Luce, déployait de la grâce et de l'élégance. Il était assez difficile de jouer les roués de bonne compagnie, à côté d'Elleviou qui était alors la coque* luche de tout Parb. Madame Belmont était tout ce qu'il était possible d'être dans le rôle de Fanchon; la nature avait £ût la moitié de l'œuvre, son talent fit le reste. Enfin, pour que rien ne manquât au succès de la Vielleuse^ le célèbre abbé Geoffroy, qui rédigeait à cette époque le feuilleton officiel du Journal de Vempire^ qui s'était appelé et qui s'appelle encore aujourd'hui Journal des Débats^ l'abbé Geoffroy poursuivit cette pièce avec acharnement, et fit au moins vingt articles contre la Vielleuse^ qui n'en continua pas moins d'attirer la foule. A madame Belmont succéda plus tard une excellente comédienne, madame Hervey, qui quitta ensuite le Vaudeville pour la Comédie-Française, où sa place était marquée depuis longtemps.

Parmi les actrices mentionnées dans cette chronique, je ne dois point oublier une charmante femme, mademoiselle Rivière : cette actrice a joui longtemps d'une vogue et d'une réputation méritées. Elle jouait les grandes dames et les officiers de cavalerie avec un égal succès. Une de ses créations les plus brillantes fut Jeanne d'Arc; il était impossible de se montrer plus belle, plus noble, plus touchante; aussi la foule se porta à ce drame, plus attirée par les charmes de l'actrice, que par esprit national. Mademoiselle Rivière, par sa beauté, l'éclat de son armure, son œil jetant du feu, a pu donner une idée de rhéroïne dé Vaucouleurs. Je crois même que Tactrice avait quelques-uns de ses traits, j'ai vu des portraits de Jeanne d'Arc qui lui ressemblaient. Beaucoup de comédiens se retirent souvent trop tard du théâtre , mademoiselle Rivière Ta quitté beaucoup trop tôt.

Les parodies, les revues surtout, eurent le privilège d'amuser les Parisiens. Dieu* lafoi, Gersin, Désaugiers, Moreau, Fran-

Théâtre du Vaudeville. 1 1 3

ds^ Rougemont, Dumersan, Théaulon, Dartois, Dupaty, Merle, De Jouy, Tournay, Dupin et beaucoup d'autres en firent jouer de très piquantes.

Le genre poissards'/ montra également, mais de loin en loin : Une Matinée du Pont-Neuf^ Jean Monnet^ une Journée che^ Bancelin, la Famille des Lurons^ amusèrent beaucoup, mais il est juste d'ajouter que ce n'était plus le langage grossier de la foire Saint-Germain. C'était bien, comme auparavant, le peuple qui parlait, qui chantait, mais le peuple libre, franc dans son allure, émancipé, vif, malin, spirituel, non plus ce peuple abruti des Porcherons et de la Courtille, mais ce peuple tel que Charlet et Bellangé nous l'ont montré depuis.

Deux comédiens se distinguaient alors dans le genre grivois : d'abord Joly, acteur soigneux, mais un peu froid, se peignant bien le visage, s'habillant avec esprit et goût ; on se rappelle combien il était vrai dans Lantara et les Deux Edmond. Citons ensuite mademoiselle

1 14 JPetits Théâtres de Paris.

Minette, jouant au Vaudeville l'emploi de Bninet et de Potier, petite actrice pleine d'esprit, de finesse, de malice et de comique; mademoiselle Minette est de plus une vaudevilliste, elle aurait le droit d'assister à l'assemblée générale des auteurs, et de nommer des commissaires.

Elle a donné au Vaudeville Piron au café Procopey à elle seule, non qu'elle eût manqué de collaborateurs; au contraire, elle en aurait eu presque autant que M. Scribe, si elle l'eût bien voulu.

Citons encore Vii^inie Déjazet, qui jouait avec esprit la fée Nabote dans la Belle au bois dormant, et Jenny Vertpré, qui s'était déjà fait remarquer par cette rare intelligence, cette espièglerie, cette gaieté communicative qui devaient un jour la ranger parmi les premières comédiennes de son temps.

Dans le bon temps du Vaudeville, il s'élevait souvent de petites querelles entre théâtres, mais la guerre se faisait au bruit des chansons, tout devenait motif à couplets : ainsi, la Comédie-Française ayant

Théâtre dm VûMâe^îlle. iiS

voulu donner une pièce mêlée de chants, le théâtre de la rue de Chartres fiut jouer aussitôt la tragédie au Vaudeville^ disant, avec raison et malice, que si les comé* diens français chantaient le vaudeville, le vaudeville avait bien le droit de chanter la tragédie.

Le grand Opéra annonce un oratorio appelé la Création du monde; deux jours après, le Vaudeville affiche la Récréation du monde,,. Messieurs Etienne, Nanteuil et Moras, improvisent pour TOpéra-Co* mïqwt la Confession du Vauderille: Barré, Radet, Desfontaines ripostent par une pièce intitulée Après la confession la pénitence»

£h bien I toutes ces choses, qui paraissent des niaiseries, étaient alors de petits événements littéraires... On en parlait un mois d'avance, on s'en entretenait dans les salons, dans les cafés, dans les foyers, dans les coulisses. Les temps sont bien changés!... Aujourd'hui, si Ton donne par an trois cents pièces qui ne laissent pas trace de passage... c'est que l'on ne

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croit plus à rien, et qu'alors on croyait au théâtre, au talent, à la critique, à l'esprit, à la gaieté, au plaisir... Je ne me fais pas pessimiste : dites si je mens...

La société du Caveau moderne se rattache à l'histoire du théâtre du Vaudeville, car presque tous les auteurs qui en faisaient partie y ont donné grand nombre d'ouvrages. Cette société fut fondée en ]8o5, par Capelle et Armand Gouffé. Voici la liste de ses convives depuis son origine jusqu'à son extinction arrivée en 1817:

Capelle (i), fondateur et membre, car il y payait aussi son écot par de jolies chansons et de petits contes remplis d'esprit ; Laujon *, président ; Armand Gouffé, secrétaire; Piis*, Désaugiers*, Grimod de la Reynière*, Marie de Saint- Ursins *, la Réveillère, qui signait Clytophon, Antignac *, Francis , Béranger, Moreau * , Tournay, Philippon de la

(i) J'ai marqué d'un astérisque les noms de ceux qui sont morts.

Théâtre du Vaudeville. 117

Madelaine *, Demeautort *, de Jouy, de Chazeti de Rougemont, Dupaty, Longchamps*, Ducray-Duminil *, Eusèbe Salverte, aujourd'hui député ; Ourry, Gentil, Cadet-Gassicourt, qui signait Charles de Sartrouvilie*; Théaulon, Bailleul (jour-* naliste); Brazier, Coupart, Jaquelin*; parmi les membres honoraires et comme artistes, Mosin, Alex. Piccini, Frédéric Duvernoy, Doche * , Chenard * , Baptiste.

A la mort de Laujon, arrivée en 181 1, il fut décidé que tous les membres du Caveau se rassembleraient pour payer à la mémoire de son président un tribut d'éloges en flonflons. Il fut arrêté que Ton composerait une pièce intitulée :

Laujon de retour à Vancien Caveau^ que cette pièce serait jouée au théâtre de la rue de Chartres, et que le montant des droits d'auteur servirait à donner une fête à laquelle seraient invités les comédiens qui auraient joué dedans. Le direc^ teur Barré s'associa de cœur et d'esprit à cette bonne idée-; dès que le vaudeville

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fut achevé, il le mit en répétition, et le joua immédiatement. La pièce, montée par l'élite de la troupe, obtint un grand succès, trente représentations de suite prouvèrent que le public avait compris l'intention des membres du Caveau mo^ deme.

Un mois après la représentation de la pièce, le 20 janvier 18 12, Baleine ayant été prévenu qu'il y aurait grand gala au Rocher de Cancale, donna des ordres en conséquence. Un vaste salon fut décoré d'une manière somptueuse, des bouquets avaient été mis à de certaines places, car les actrices qui avaient joué dans l'ouvrage avaient été aussi invitées ; c'étaient mesdemoiselles Hervey, Rivière, Des« marres, Vertpré, Saint-Léger, Lenoble, Isambert, Hippolyte, Chapelle, Fontenay, Joly, Edouard, et par une attention délicate, les artistes avaient désiré dîner à midi, afin qu'ayant fêté Laujon à table, son nom fût encore fêté le soir au théâtre de la rue de Chartres. Barré, Radet et Desfontaines, comme les doyens du Vau-

Théâtre du VaudevitU. 1 19

deville, avaient reçu du maître des céré* monies des lettres closes.

On pense bien que toutes les chansons de ce dîner avaient trait à Laujon ; jamais les voûtes du Rocher de Cancale n'avaient retenti de chants aussi vrais; les regrets donnés à Laujon étaient sincères ; sa vie avait été si douce, si bonne, si gaiel M. Etienne, qui le remplaça à TAcadé* mie française, avait une tflche facile à remplir : aussi a-t-il résumé en peu de mots toute la vie de TAnacréon fran* çab* « Il n'a connu, disait M. Etienne, ni la haine ni l'envie, et la saillie, qui est si souvent l'arme de la médisance, ne fut jamais chez lui que l'éclair de la gaieté; ami du plaisir, il respecta la décence; chantre de TAmour, il n'effarouche point les Grâces. Ses goûts s'annoncèrent dès son enfance ; il parlait à peine qu'il chantait déjà; sa vie ne fut, pour ainsi dire, qu'une longue fête. Parvenu à son dix-septième lustre, il tirait encore des sons mélodieux de sa

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« lyre octogénaire ; enfin , les Muses « avaient présidé à sa naissance, et les « Muses ont reçu son dernier soupir. »

Son vieil ami Philippon de la Madelaine composa ces vers pour être mis au bas du portrait de Laujon :

Un seul trait peint diaprés nature Ses écrits, sa vie et ses mœurs ; C'est le ruisseau dont Tonde pure Roule en se jouant sur des fleurs.

Piis fut nommé président du Caveau à la place de Laujon ; plus tard, Désaugiers a rempli aussi les mêmes fonctions.

Un acteur nommé Fichet, qui doublait Carpentier, n'a guère été connu au Vaudeville que par les couplets qu'Armand Gouffé fit en plaisantant sur son nom. Fichet en riait lui-même... Ces couplets ont été imprimés, mais on les trouve difficilement.

TkétUre dm VoMJepilh. m

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