‹ Chroniques des petits théâtres de ParisChapitre 8 sur 40 · GRANDE DISPUTE · texte numérisé non relu

GRANDE DISPUTE

DE FICHET ET d'uN MARCHAND DB COLI*

FICHETS.

Air : Monsieur le prévôt des marchands.

Un marchand de colifichet, Un jour qu'on affichait Fichet, Dit, Toyant Fichet sur Taffiche:

Quoi ! toujours afficher Fichet !

Du public ra£Bche se fiche, Moi je me fiche de Fichet !

Au marchand de colifichet Alors, d*un ton poli,F'ichet Dit : De vos cris Fichet se fiche ; Car il faut bien, foi de Fichet, Lorsque Fichet est sur l'affiche, Avaler Taffiche et Fichet.

Le marchand de colifichet.

Fichant Pafficheur sur Fichet, Chiffonna Fichet et Taffiche Et dit : Fi donc ! fichu Fichet !

Fiche-moi le camp de l'affiche ; Car tu n'es frais qu'au lit, Fichet !

Je n'ai donné ces couplets que parce

qu'ils appartiennent à l'histoire du Vau« IL 6

r22 Petits Théâtres de Paris.

deville. L*auteur est trop connu comme chansonnier pour que je me dispense de rappeler ses^ titres. Armand Gouffé joint la pureté de Panard à la malice de Collé. Le Corbillard^ la Mort subite, Diogène^ la Lanterne magique. Plus on est de fous plus on ritj et beaucoup d'autres chansons, ont depuis longtemps fait sa réputation.

Jusqu'en 1814, ce théâtre marcha dans les voies que nous venons de dire, mais de grands événements durent alors l'en faire dévier. Les étrangers avaient envahi le territoire, Talarme était générale, le Vaudeville comprit que sa mission était de relever Tesprit public, et le Vaudeville se montra fidèle à sa mission. Malheureusement il est plus facile de chanter que de vaincre; la France devait céder au nombre; la Providence avait résolu qu'un peuple qui avait deux fois envahi toutes les capitales de TEurope, devait) à son tour, voir l'Europe en armes déborder chez lui. Les rois et les peuples reçoivent souvent de grandes leçons I...

Théâtre du Vaudeville. i23

Cependant Barré, se faisant vieux, nous disait souvent en riant : « Mes amis, il c est temps que j'abdique; j'ai bonne en- « vie de faire comme Charles-Quint, non « pas de me faire moine, mais bon bour- « geois de Paris. » Désaugiers fut désigné en 1 8 1 6 pour succéder à Barré ; cela devait être. On ne pouvait placer à *la tête d'un théâtre chantant un homme plus capable d'y entretenir le feu sacré ; toutefois, ayons le courage de le dire, nous qui avons été son ami, Désaugiers, homme d'esprit s'il en fût, mais faible, bon, insouciant, n'avait point cette volonté ferme, cette assiduité, cette persistance de tous les instants, qui sont indispensables à un directeur de spectacle, il ne savait rien refuser, pas même un congé aux acteurs dont il avait le plus besoin.

Heureusement M. Scribe vint, et avec lui une nouvelle génération d'auteurs* MM. Mélesville, Delestre-Poirson, Carmouche, Frédéric de Courcy, Saintine, Bayard, Gabriel, Dupeuty, de Villeneuve, Wanderburch , de Lurieu , Th. Sauva-

1 24 Petits Théâtres de Paris,

ge, etc. Une actrice venue de province, madame Perrin, débuta avec un succès prodigieux. Gontier, qui n'avait pas pu se faire distinguer aux Français ni à Feydeau, faute de rôles où il pût développer les germes de ce talent varié dont il a donné tant de preuves, Gontier, ennuyé de doubler des acteurs qui souvent valaient moins que lui, se présenta au Vaudeville, et devint en peu de temps un des comédiens les plus remarquables de cette époque. Il créa, ainsi que madame Perrin, le Petit Dragon^ le Nouveau Pourceau^ gnac^ le Fou de Péronne^ les Montagnes russes^ le Comte Ory et beaucoup d'autres ouvrages d'une physionomie neuve et originale. On se rappelle aussi avec quel talent il jouait les vieux soldats. Ce théâtre, sous la Restauration, a été surtout remarquable par les pièces faites sur nos victoires passées. Gontier, Philippe, Joly, Lepeintre aîné, Fontenay, ont eu pen« dant dix ans l'entreprise des vieux grognards ; ils en ont tant joué qu'ils auraient pu demander une haute paie pour

Théâtre du Vaudeville, i25

frais de catogans, éperons, moustaches, croix d'honneur et autres objets d'équipement. Il était rare qu'une pièce ne renfermât pas une douzaine de couplets sur la gloire, la victoire, les guerriers, les lauriers. C'est au point que sur les derniers temps on finissait par dire aux auteurs : Votre vaudeville est reçu, mais à condition que vous ferez de votre notaire un maréchal-des-logis, de votre calicot un lancier-polonais, et de votre mère-nôble une vivandière. Du reste, il est juste de reconnaître ici que le vaudeville cherchait dès lors à se rapprocher de la comédie. M. Scribe commença à la rue de Chartres cette révolution qu'il a plus tard achevée au boulevard Bonne-Nouvelle.

En 1819, M. Delestre-Poirson ayant en effet obtenu le privilège du Gymnase, y attira l'auteur à réputation, et plus tard il enleva à Désaugiers Gontier et madame Perrin. Privé de ces deux appuis, le petit temple de la rue de Chartres trembla sur sa base.

Le public parisien, inconstant de sa

126 Petits Théâtres de Paris.

nature, prit le chemin du boulevard Bonne-Nouvelle, et le Vaudeville devint une effrayante Thébaïde. Désaugiers, sentant les pertes qu'il avait faites, essaya, mais en vain, de les réparer : le coup était porté. Les actionnaires cherchèrent alors mille tracasseries au directeur, qui, lassé d'une guerre que sa gaieté et son in< souciance ne lui permettaient pas de soutenir longtemps, céda sa place à M. Bérard. Le nouveau directeur ne manquait ni d'esprit ni de moyens administratifs : sa gestion fut assez heureuse pendant la première année ; mais ayant eu une affaire d'honneur avec un jeune auteur, il reçut une blessure grave qui mit ses jours en danger et le retint pendant un an éloigné de son théâtre.

Les actionnaires redemandèrent une seconde fois Désaugiers au ministre de l'intérieur, qui le leur rendit après un an de procès et de querelles, et accorda à M. Bérard le privilège d'un nouveau spectacle, sous le titre de Théâtre des Nou^ veautés, Désaugiers avait à peine repris

Théâtre du^ Vaudeville, 127

ses fonctions directoriales, qu'il ressentit les premières atteintes de la maladie cruelle à laquelle il succomba, le 9 août 1827, vers une heure de Taprès-midi.

Quelques mois 'avant sa mort, il avait composé, entre deux crises, cette épita-

phe facétieuse, digne de Scarron :

Ci-git, hélas ! sous cette pierre, Un bon vivant mort de la pierre ; Passant, que tu sois Paul ou Pierre, Neva pas lui jeter la pierre.

En parlant de Désaugiers, que Ton me permette ici de venger sa mémoire du re. proche qu'on lui a fait de s*être montré éteignoir. A la mort de mademoiselle Raucourt, dont les obsèques furent un sujet de scandale, Désaugiers composa une chanson charmante dont voici quelques couplets :

Faut êtr' dévot, pas trop ne Tfaut, L'excès en tout est un défaut.

Comme vous, j'connais TÉvangile, Et j'n*y ai jamais vu qu'dans Tciel, Arlequin, Cassan'dre, ni Gille, Soient damnés par Tpère Eternel.

laS Petits Théâtres de Paris,

Faut étr' dévot, pas trop ne lïaut, L'excès en tout est un défaut.

Pourquoi donc Tcorps de c'te pauvr'femme, Del*églises'rait-il banni ?

Puisqu'huitjours avant d'rendre l'âme Elle avait rendu l'pain béni.

Faut ôtr' dévot, pas trop ne Tfaut, L*ezcès en tout e&t un défaut.

Voyez un peu Tdanger dTexemple :

rapprends, au moment où j'écris, Que le chien de saint Roch, du temple Vient d'fair* chasser Vchien d'Montargis. Faut étr' dévot, pas trop ne Ffaut^ L'excès en tout est un défaut.

Désaugiers n'était pas aussi éteignoir qu'on voulait bien le dire.

MM. de Guerchy et Bernard- Léon lui succédèrent jusqu'en 1829, époque à laquelle la direction passa entre les mains de M. Etienne Arago.

A peine M. Arago était-il au pouvoir, que la révolution de i83o éclata. Le jeune directeur improvisa, avec M. Duvert, une pièce de circonstance, appelée

Théâtre du Vaudeville. 129

Les 27, 28 et 2g Juillet, Ce vaudeville, véritable manifeste politique, brillait par beaucoup d'esprit et de gaieté, mais aussi par beaucoup d'exaltation ; né des barricades, il devait sentir la poudre à canon. Le Vavideville prit alors le titre de Théd^ tre national. C'est à peu près la seule pièce politique de cette époque qui mérite d'être mentionnée.

Comment se fait-il que le Vaudeville, qui a chanté la révolution de 89, la république, le consulat, l'empire, la restauration, n'ait pas trouvé un seul refrain pour le pouvoir de i83o? C'est une question que je laisse à résoudre à nos hommes d*état; il y aura une lacune dans l'histoire du Vaudeville. Les circonstances n'étant pas plus de nature à échauffer sa verve qu'à l'égayer, le Vaudeville changea bientôt de genre. Possédant déjà Lafont, acteur brillant; Lepeintre aîné, acteur habile ; Fontenay, acteur correct ; Guillemin, acteur utile ; il engage Arnal et Volnys, deux contrastes ; à des talents

comme ceux de mesdames Dussert-Do- IL 6.

i3o Petits Théâtres de Paris,

che *, Thénard, Guillemin et Brohan, il annexe madame Albert, actrice à passion nerveuse, douée de cette électricité dramatique qui remue irrésistiblement un auditoire.

Plus tard la troupe se recruta du jeune Emile Taigny, qui tient aujourd'hui tout ce qu'il avait promis à ses débuts. Une pépinière de jolies femmes apparut ensuite : mesdames Balthazar, Mayer, Anaïs Fargueil; avec Volnys, Taigny et madame Albert, le Vaudeville va se faire drame actuel, il portera la toque de velours et la bonne dague de Tolède.

Henri II, Henri III, Charles IX, Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, vont défiler un à un devant le peuple qui a si souvent comparu devant eux. M. Ancelot **, homme de talent, va exhumer le

* Elle vient de mourir jeune encore; c'est une perte pour ce théâtre.

♦♦ A côté de M. Ancelol, depuis quelques années,Ies auteurs qui ont obtenu de grands succès au Vaudeville sont MM. Mélesvilie,

Théâtre du Vaudeville, i3i

xviii^ siècle, cet extravagant xyiii® siècle qui descendit de voiture pour monter en charrette!... il nous fera assister aux orgies de la régence, aux saturnales du cardinal Ehibois... il nous montrera ce noble Cazotte qui mourut si bien, et cette pauvre Dubarry qui mourut si mal! Puis les courtisanes arriveront à leur tour : Ninon, Marion Delorme^ Marie Mignot^ la Camargo^ et toutes ces folles seront bien accueillies.

Puis viendra Faublas^ cette spirituelle saturnale des boudoirs, puis enfin le livre

de Laclos, les Liaisons dangereuses!

sujet triste, mais qui n'est point aussi immoral qu'on a voulu le dire. Tout ce pêle-mêle attirera de nouveau la foule à la rue de Chartres; la plupart de ces ouvrages , visant plus aux larmes qu'au rire, on chantera peu désormais au Vaudeville, oif^pour mieux dire, on n'y chantera plus du tout. On se contentera d'un

Bayard, Paul Duport, Lockroy, Fournier, Arnould, Duvert, Duverger, Varin^ etc., etc.

1 32 Petits Théâtres de Paris.

chœur de la Ga^^a pour faire entrer les acteurs en scène, et d'un air de Robin des bois pour les faire sortir.

Mais alors la direction se souviendra d'Arnal; Arnal!... le niais de la feshion, Arnal qui joue si spirituellement la sottise en gants jaunes. Et à côté d'Arnal, prince des fous, on trouvera un acteur introuvable, un phe'nomène vivant, un vrai morceau d'histoire naturelle, Lepeintre jeune, puisqu'il faut le nommer, Lepeintre, prince des niais. Et alors Arnal prendra Lepeintre jeune par la main, il le posera en face d'une brillante société, l'expliquera, l'analysera, le disséquera, et il dira au parterre, en montrant le gros Lepeintre :

« Ce que vous voyez là, on pense que « c'est peut-être un homme; cette ex- « croissance de chair que vous apercevez « entre les yeux et la bouche Vous sem- « ble devoir être un nez ; ceci ressemble « à des bras, cela pourrait bien être des « jambes. »

Et alors un colloque s'établira qui ne

Théâtre du Vaudeville, i33

ressemblera plus à quoi que ce soit d'humain, ce sera presque un cours d'anatomie comparée. Le gros compère de la rue de Chartres, le Falstaff français, se prêtera à toutes ces folies avec une bonhomie surnaturelle, une bêtise divine... Et enfin, pour arriver d'un mot jusqu'au sublime du genre, Lepeintre jeune dira à Arnal : Comment vous portez-vous?...

Et Arnal . lui répondra devant quinze cents personnes : Vous en êtes un autre.

Or, ces extravagances seront écrites et débitées de la façon la plus exhilarante qu'on ait jamais imaginée. Le vaudeville, né français, ne parlera plus aucune langue, et cependant tous les exotiques riront : l'Anglais rira, l'Italien rira, l'Allemand rira; car si l'étranger ne peut les comprendre, il les verra du moins, et c'est assez. Gloire vous soit rendue, ô Arnal, ô Lepeintre!... vous avez agrandi le domaine de la folie, vous avez reculé les frontières de l'absurde 1

Telle est en abrégé l'histoire du théâtre de la rue de Chartres. Au moment où

1 34 Petits Théâtres de Paris.

j'achève, ce théâtre est menacé de démolition pour cause de sûreté publique ; il n'y a rien à dire à cela, si ce n'est que voici tantôt quarante-cinq ans qu'il menace ainsi la sûreté publique, sans que personne s'en soit aperçu jusqu'à présent, pas même le pouvoir. Enfin, n'importe !... Mais quel sera ton refuge, ô mon cher vaudeville?... où iras-tu?... que deviendras-tu?... je l'ignore, mais sois-en sûr, oii tu planteras ta tente, où tu feras élection de domicile, là, mes vœux te suivront toujours. La chanson, c'est la vie pour moi... vétéran du couplet; c'est l'air, c'est la santé, c'est la joie, c'est tout ! Riez de moi si vous voulez, riez de moi tant que vous voudrez, mais j'ai bien peur de mou* rir dans la peau d'un vaudevilliste.

THÉÂTRE DES VARIÉTÉS

THÉÂTRE DES VARIÉTÉS

AU PALAIft-SOTAL, A LA CtTé BT AU BOULEVAAO

MONTMAmTKK.

PEU d'entreprises théâtrales ont subi autant de vicissitudes que celle du Théâtre des Variétés, situé maintenant boulevard Montmartre.

La chronique de ce spectacle sera longue, mais curieuse et amusante (je Tespére) ; pour récrire complètement il me faudra remonter ë près de soixante ans.

Une femme dont la réputation fut euro-

i38 Petits Théâtres de Paris.

péenne, et qui s'appelait mademoiselle Montansier, bien que son véritable nom fût, je crois, Brunet, acheta en 1789 à un sieur Delomel les Beaujolais^ petite salle de spectacle qui avait été bâtie pour des comédiens de bois : c'étaient des marionnettes qui paraissaient sur le théâtre, et des acteurs chantaient et parlaient pour eux dans la coulisse.

Voulant remplacer les acteurs de bois par des acteurs en chair et en os, la demoiselle Montansier fit faire des travaux à la salle par un architecte nommé Louis, qui agrandit la scène de manière à ce que Ton pût y jouer la comédie, la tragédie et l'opéra.

Baptiste cadet créa sur ce théâtre le fameux DasnièreSy et le diamant de la Comédie française, mademoiselle Mars, y joua, étant enfant, celui du petit frère de Jocrisse, créé aussi par Baptiste cadet.

Damas, Caumont et d'autres qui ont brillé sur la scène française y parurent aussi. Les deux comédiens Grammont père et fils ignoraient, en y jouant leurs

Théâtre det Variétés. t5<)

rôles, que le dénoûment pour eux aurait lieu sur Técha^iud *• Ce théâtre, qui avait pris le nom de Théâtre de la Mon^ tagne en 1793, reprit celui de Variétés en 1795.

Vers 1798, Brunet ayant quitté la salle de la Cité, débuta chez la Montansier • c'est de rentrée de Brunet que date la vogue dont cet établissement a joui si longtemps... Je vais emprunter k un de mes spirituels collaborateurs, M. Merle, un passage sur le foyer de ce théâtre h cette époque :

« Le foyer Montansier était l'arsenal d'où sortaient les traits décochés au gouvernement directorial ; les rédacteurs des petites feuilles légères, les plus hostiles au pouvoir d'alors, en étaient les habi« tués. Les vaudevillistes sont par nature de Topposition ; les pièces de circonstances de cette époque étaient la critique la plus mordante des événements et des

* Tous les deux ont été guillotinés.

hommes les plus haut placés ; elles ne devinrent louangeuses que sous Bonaparte. On avait loué le général par admiration, on loua le consul par reconnaissance, et l'empereur par intérêt. Le vaudeville perdit sa malice, il ne sut plus tourner que de fades madrigaux, et c'est à la servilité de la plupart de ses confrères que Béranger a dû depuis la popularité de ses succès...

< Tout dans cette réunion servait de prétexte à la gaieté et au plaisir, tout devenait un spectacle, jusqu'à cette galerie en forme de tribune qui dominait le foyer ; c'était la place d'honneur des plus jolies habituées de l'endroit, on lui avait donné le nom d'un quai de Paris, dont la désignation exprimait spirituellement, mais d'une façon un peu triviale, l'idée qu'on y attachait. Chaque soir un nouvel épisode arrivait à point pour soutenir la joie intarissable des amateurs. Tantôt c'était la publication d'un nouvel ana sorti de la boutique du libraire Barba, tantôt une nouvelle parade de Brunet ou de Tierce-

Théâtre des Variétés, 141

lin qui faisait fortune dans Paris, ou bien un bon tour joué au commissaire de police Robillard, que ses soixante ans, sa corpulence pansue, ses lunettes larges comme des roues de cabriolet, sa coiffure de 87 et ses boucles d'argent à la Chartres, ne mettaient pas à Tabri de quelque mystification ou des espiègleries de quelquesunes de ses administrées.

« Dans ce foyer, on vit se réunir successivement tout ce que la littérature du Directoire et de TEmpire, composée de tout ce que Paris renfermait alors de jeunes gens pleins de verve, de talent, d'esprit et d'avenir. La plupart n'ont point failli à leur vocation insouciante et désintéressée, à leur vie utile et imprévoyante d'artiste, ils ont conservé^ la modeste redingote du poète, que d'autres plus adroits, mais peut-être aussi moins heureux, ont échangée contre l'habit brodé du conseiller d'état, la robe du magistrat, le froc du préfet, ou, ce qui est plus affligeant, contre le chapeau à plumet du courtisan, qu'ils ont laissé traîner sur les

142 Petits Théâtres de Paris.

tabourets des antichambres ministérielles de tous les régimes et de toutes les dynasties. »

Le théâtre des Variétés est celui qui a joui de la vogue la plus longue et la plus méritée ; on sortait d'une affreuse tourmente qui avait assombri tous les esprits, on avait besoin de rire comme on a besoin de pain, comme on a besoin d'air, et Ton était certain de trouver la gaieté franche et communicative en allant voir jouer Brunet et Tiercelin. Ces deux comédiens excentriques ont à eux seuls soutenu la gloire et la fortune de ce théâtre pendant plus de vingt ans.

Si je fais l'éloge des acteurs, je ne ferai pas toujours celui de certaines pièces dans lesquelles ils attiraient constamment la foule ; c'étaient des canevas décousus, des scènes à tiroirs où abondaient les calembourgs, genre d'esprit que j'ai toujours trouvé déplorable (bien que j'en fisse comme les autres], et j'en demande mille pardons à feu M. le marquis de Bièvre.

Théâtre des Variétés, 14.3

La troupe était excellente ; aux noms de Brunet et Tiercelin, ajoutons ceux de Cretu, César, Amiel (qui étaient directeurs avec la demoiselle Montansier), Poignet père, Simon, puis Bosquier-Gavaudan, rhomme de France qui a le mieux chanté le vaudeville; Dubois, Cazot, Lefèvre, et ce bon M. Duval, qui a donné son nom à une création dramatique ; je veux parler des fameux Jocrisses de Dorvigny, dans lesquels l'acteur Duval jouait toujours le rôle de M. Duval, Je ne laisserai point passer Jocrisse sans lui dire un adieu mêlé de larmes!... Jocrisse m'a toujours paru une délicieuse création ; je trouve Jocrisse plein de poésie (pour me servir de l'expression des modernes).

La familiarité du maître et du valet ne vous paraît-elle pas ravissante ? Jocrisse s'appuyant sur l'épaule de M. Duval 1 Jocrisse causant familièrement avec M. Duval ! Jocrisse prenant du tabac dans la tabatière de M. Duval ! Et Jocrisse maître et valety et Jocrisse grand-père^ Jocrisse changé de condition^ et son désespoir!,,.

144 Petits Théâtres de Paris.

son £ftiiieux désespoirl,,. Est-ce que ce n'était pas à poufifer, à mourir de rire? Puis, à côté de cela, Cadet-Roussel inventé par Aude, autre création sublime et du même genre. Eh bien ! avec ces titres4à sur Taf&che, le nom de Brune t en vedette, tout Paris défilait au Palais- Royal. On ne parlait que de Brunet, on se demandait avez-vous vu Brunet ? connaissez-vous le dernier calembourg de Brunet ? M. de Chateaubriand, dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem y a écrit que les petits Bédouins connaissaient le nom de Bonaparte, qu'on les entendait crier dans le désert : En avant^ marche ! eh bien 1 je puis affirmer que le nom et les calembourgs de Brunet ont été répétés sur les bords du Nil dbmme sur ceux de la Bérésina.

Je me souviens qu'au 3i mars 1814 j'étais de garde à la barrière Saint-Martin ; les premiers mots que m'adressa un jeune officier kalmouck qui parlait à peine français, furent pour me demander le Palais-Royal et le théâtre de Brunet.

Théâtre des Variétés. 145

Brunet a été un acteur parfait de naturel et de naïveté, son jeu était non seulement simple et vrai, mais encore il était chaste, et je n'exagère pas. Brunet apportait sur la scène cet air timide et embarrassé qu'il garde à la ville : c'est peut-être à cette extrême timidité, à cette gaucherie modeste, qui ne le quittent pas dans le monde, qu'il a dû son succès au théâtre.

Brunet était aimé au point que Ton fit pour lui et une actrice nommée Caroline*, qui possédait une voix ravissante, une pièce intitulée Brunet et Caroline, M. le comte de Ségur en était l'auteur.

Aujourd'hui, si l'on met dans un petit journal une plaisanterie politique, on imprime : Tousez a dit telle chose, Odry a dit telle autre, ou bien « comme dit Amal. » Dans ce temps-là où un journal n'aurait pas osé écrire un mot contre le plus mince personnage de l'état, on met-

* Cette comédienne est morte en 1807.

146 Petits Théâtres de Paris,

tait tous les calembourgs politiques sur le compte de Brunet. Un jour,'t>a disait: Est-il vrai que Brunet a été ajrrêté pour avoir dit dans la pièce du Sourd, au papa Doliban :

« Vous ne savez pas, papa Doliban ?

avant de songer à épouser votre fille, je pensais à me faire nommer tribun, — Pourquoi cela ? — Cest que j'aurais épousé une tribune^ et nous aurions fait des petits tribunaux. Une autre fois, Brunet avait été, soi-disant, demandé à la police pour avoir dit à propos de la descente en Angleterre que Bonaparte voulait tenter... Bah I nos soldats passeront la Manche aisément, et avoir chanté tout bas : Les canards l'ont bien passée^ etc. Enfin, pas un mot, pas une farce contre le pouvoir d'alors, sans que Brunet ne fût censé les avoir imaginés. Dans les salons, dans les cafés, dans les coulisses, on le faisait arrêter régulièrement deux ou trois fois par mois ; on ajoutait qu'on le conduisait aux répétitions entre deux gendarmes, et que le soir on le rame-

Théâtre des Variétés. 147

naît en prison de la même manière.

Or, vous saurez que le bon Brunet n'a, Dieu merci, jamais couché en prison de sa vie... A quoi lui eût-il servi de se compromettre?... Aussi, quand on était quinze jours sans répandre le bruit qu'il avait été conduit à la préfecture* il disait en riant : — Vous ne pourriez pas m'apprendre si j'ai été arrêté hier soir?...

Tiercelin, qui avait partagé le sceptre avec Brunet, était un acteur peuple des pieds à la tête, son jeu était délirant... ivre... c'était la gaieté en débraillé; dans les rôles grivois, les forts de la halle, les mariniers, il montrait une étonnante vérité. Dans une pièce appelée Cricri^ ou le Mitron de la rue de VOursine^ quand il disait à Brunet : Prends garde^ grain de sel j ou je fégruge!,,. on avait peur pour Brunet...

Dans le Suicide de Falaise^ M. Cré'dulej le Vieux berger^ les Vendanges de Champagne^ et beaucoup d'autres rôles, il a déployé un talent, une verve qui ne seront pas remplacés de longtemps; mais

148 Petits Théâtres de Paris.

dans les savetiers surtout, on se frottait les yeux pour chercher l'acteur, on ne trouvait jamais que le personnage. Pr^ville et Taconnet^ de MM. Merle et Brazier, a mis le sceau à sa réputation ; aussi lorsque Lepeintre aîné jouant Pré ville, disait à Nicolet en montrant Tiercelin :

Tout Paris en est idolâtre, Et chez vous c^est à qui viendra.

Pour l'honneur de votre théâtre.

Conservez bien cet homme-là!...

l'allusion ne manquait jamais son effet, et le^vers était souvent bissé... Tiercelin est du petit nombre de ces comédiens de genre qui ne surgissent pas coup sur coup... il a, ainsi que quelques autres, donné son nom à son emploi... On dit d'un acteur aujourd'hui : Il joue les Tiercelin comme on dit : Il joue les

Trial

En femmes, la troupe était composée des dames Granger, Elomire, Flore , Drouville, Mengozzi, et la bonne, l'excellente, la verveuse Barroyer, qui fut

Théâtre des Variétés» 149

une des- meilleures duègnes de la capitale. La littérature, dans ce temps-là, était assez bonne fille, les vieux encourageaient les jeunes, Dorvigny çerrait la main à Désaugiers, Dumaniant riait avec monsieur Etienne, le vicomte de Ségur, le grand-maître des cérémonies de Fempire causait amicalement avec Tournay, tandis que son frère, qui se faisait appeler Ségur sans cérémonie^ tenait bras dessus bras dessous Dubois ou Chazet, Henrion offrait des bouquets aux nymphes du foyer en cherchant le plan de Manon la Ravaudeuse.., Servières, qui ne pensait pas à devenir référendaire, cherchait un couplet de facture avec Coupart ; et au milieu de ces groupes animés, on entendait souvent une voix qui couvrait celle des autres, c'était celle de ce Martainville, de spirituelle et fougueuse mémoire... Martainville si gai, si vif, si provençal!... mais si turbulent, si mauvaise tête !... Thomme qui avait, comme on disait alors, tant d'esprit en petite monnaie... tout ce pêlemêle était vivace... pittoresque... on riait,

i5o Petits Théâtres de Paris.

on faisait des bons mots... on racontait les anecdotes du jour...

Le théâtre des Variétés, et principalement le foyer, étaient le rendez-vous des militaires ; la république, le directoire, le consulat et Tempire y ont traîné leurs éperons et leurs grands sabres; c'était là qu'on faisait halte entre deux victoi* res, ce n'était qu'un bivouac, car le grand abatteur de trônes ne laissait pas à ses capitaines le temps d'y faire élection de domicile; j'y ai vu bien des scènes tumultueuses, car c'est toujours le Palais» Royal qui a donné le signal des révolutions, depuis celle de 1789 jusqu'à celle de i83o, depuis Camille Desmoulins atta> chant une feuille verte à son chapeau et criant : à la Bastille!... jusqu'aux premiers groupes qui protestèrent contre les ordonnances de juillet. J'ai vu bien des fois le théâtre cerné, le jardin fermé, mais on y était habitué, et le commissaire Robillard nous connaissant tous, nous n'avions pas à craindre d'aller coucher à la Préfecture.

Théâtre des Variétés, i5i

Les pièces de cette époque n'offraient guère d'intérêt, elles étaient en général assez mal faites. Un rôle pour Brunet, une douzaine de calembourgs, et Ton allait aux nues. Vers i8o5, des auteurs voulurent voir si le public, qui courait à des niaiseries, goûterait un ouvrage d'un genre un peu élevé. M. Francis et feu Moreau firent jouer les. Chevilles de maître Adam : ce vaudeville eut un succès extraordinaire et fit d'abondantes recettes; dès lors on ne parlait plus que des Chevilles de maître Adam^ c'étaient des pièces dans ce genre qu'il fallait dorénavant, on n'en voulait plus que de jetées dans le même moule... Cet ouvrage voulut essayer de faire réaction. Bru net devait jouer quelques jours après une parade appelée Sauvageon, ou le Jeune Iroquois; voilà qu'une cabale épouvantable est montée contre la pièce et Facteur; à peine la toile est-elle levée, que les sifflets partent de tous les coins de la salle ; Brunet paraît en sauvage^ c'est alors que le tumulte redouble; il veut parler, on le

i52 Petits Théâtres de Paris,

hue; il veut danser, on jette sur la scène des pommes et des marrons; des cris partent de toutes parts: à bas Brunet!... à bas le pantin ! ... à bas les calembourgs ! . . . vivent les Chevilles de maître Adam!,,, On brise les banquettes... on déchire les affiches, une centaine de jeunes gens dansent en rond dans le foyer. La salle est évacuée par ordre du commissaire, et les groupes des cabaleurs parcourent le jardin du Palais-Royal en criant toujours : vivent les Chevilles de maître Adam! k bas Brunet 1... La cabale était patente, car j'ai de bonnes raisons pour affirmer que cette parade n'était ni meilleure ni plus mauvaise que beaucoup d'autres qui avaient eu un meilleur sort.

Les comédiens français et ceux de rOpéra-Comique, fatigués d'un voisin comme Brunet, et ne cessant de se plaindre de ce qu'il remplissait tous les soirs la salle de la Montansier, tandis que les leurs étaient vides trois fois par semaine, attaquèrent, non seulement l'acteur, mais le genre. Un hourra se fit entendre, les

rhiaire de» Variétés. i^3

joumaux reçurent Tordre de crier à la

morale, au bon goût ; Fouchc s'éleva avec indignation contre un théAtre qui corrompait les saines doctrines littéraires.

Enfin, on fit tant que l'empereur rendit un décret qui obligeait les directeurs des Variétés à quitter la salle du Palais- Royal le i" janvier 1807. Toutefois, on leur permettait de bâtir sur le boulevard Montmartre. La consternation fut générale dans le quartier, les adieux furent touchants; tous les acteurs vinrent, après la dernière pièce du specucle du 3i décembre, chanter chacun un couplet» dans le costume du rôle où il avait brillé... Ces couplets se rattachent trop à l'histoire des Variétés et du Vaudeville pour que je ne les cite pas *•

Vous qui chaque soir à nos jeux, Depuis dix ans, veniez sourire ; Daignez recevoir nos adieux.

En partant, notre joie expire.

* lis furent improvisés en quelques heures par Désaugiers, Moreau et Francis.

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