PREMIÈRE PARTIE
N 1715, après la mort de Louis XIV, son testament fut cassé par le parlement, et la régence confiée à Philippe d'Orléans, fils de Monsieur, frère unique de Louis XIV, et de Charlotte de Bavière, sa seconde femme, mon en 1723.
Cette époque de notre histoire est cé- >re par une altération sensible dans les ceurs et par les événements singuliers l'on vit naître; te duc d'Orléans lui- ^ fut une sorte de phénomène par sa lite et son caractère à la iob noble et
vicieux, grand et faible, aimable et débauché; les institu* tions, les actes de l'administrationi mais surtout la vie privée des Français et des gens de la cour se ressentirent de la dépravation et de l'exemple dy prince.
Tout devint ^objet du sarcasme, de la plaisanterie; les femmes, les magistrats, l'église,; les courtisanes, les financiers furent également cbansonnés, applaudis ou diffamés selon que les modes, les goûts, les événements les rendaient odieux, ridicules ou importants.
Les pièces que nous rapporterons plus loin sont des monuments irrécusables de cette vérité. Elles ont été faites dans le temps, par des hommes qui jouaient un rôle alors, et qui ont pu pemdre les personnages d'après nature.
Elles ne sont pas toutes également de bon goût; mais elles montrent le caractère firançais disposé à tout calomnier, bafouer, et à louer avec excès, selon les temps et la mode.
Elles exigent, pour être entendues, que nous donnions quelqu'idée des personnes qui en sont l'objet, et des circonstances qui les ont fait naître; nous en prendrons occasion de rapporter plusieurs faits peu connus, qui ne pourront qu'ajouter au méritç et à l'intérêt de ces mélanges.
Il parait que l'amour du plaisir» l'esprit et la faiblesse faisaient le fond du caractère du régent : cette manière d'être, réunie au pouvoir suprême dont il fut revêtu, explique tout ce qui s'est passé à sa cour; bon, généreux, libertin, il n'estimait pas assez les honimes pour mettre de l'importance à leurs opinions et aux. usages respectés par eux; il ne croyait ni aux mœurs, ni à la sincérité, et pensait que tous les hommes éuient les mêmes à cet égard ;
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mais la faiblesse et l'irrésolution formaient le fond de son caractère.
Il n'en était pas moins très heureusement né. On remarquait en lui les agréments de l'esprit et les charmes du langage; de la justesse, de la précision, de la clarté dans les idées; le don de les développer, qui lui rendait tout facile et simple; U force de conception et une sûreté de mémoire à laquelle rien n'échappait; une éloquence naturelle et beaucoup de grâce dans les discours; une. sagacité dans les détails et une grande facilité à saisir l'ensemble des choses. Il avait, upe valeur franche et modeste, digne du sang de Henri IV, auquel il se flattait de ressembler dans ses vertus copame dans ses faiblesses, et dont il avait réellement la simplicité^ la bonté^ l'affabilité populaire, la douceur et l'excessive facilité à oublier l'injure ; enfin .les qualités de l'homme aimable, d'une âme généreuse, les germes du grand homme en. un mot> excepté le courage d'esprit, ou, pour mieux dire, la vigueur de l'âme, sans laquelle il ne peut y avoir de suite dans les actions, ni de constance dans les grandes choses. ... .^
Son précepteur, le plus bas et le plus corrupteur des hommes, l'abbé Dubois, depuis cardinal, ne pouvait que rendre inutiles les belles, qualités du jeune prince, et ajouter à la faiblesse de Sion âme par les exemples, les conseils et les habitudes méprisables dont il l'entoura : c'est à ce vil prêtre que Ija France doit une partie des malheurs qui ont longtemps pesé sur elle, .triste sujet de réflexions pour les peuples dont la dignité et le bonheur dépendent des impressions que l'on donne aux princiss.
«Le caractère d'un valet fourbe, dit Marmontel (ÏZïj/(w>^ de la Régence)^ serait le beau côté de Tabbé Dubois. Assez
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d'adresse dans Tesprit pour un intrigant subalterne, assez d'habileté pour un agent obscur de politique frauduleuse, nul talent distingué pour racheter ses vices, nul agrément pour les embellir, Tâme d'un scélérat; le cœur d'un vil esclave; mais sur le front toute l'insolence de la bassesse protégée ; et, ce qui contribua le plus à son élévation, une complaisance servile et dévouée à l'infamie, soutenue d'un profond mépris pour toute espèce d'honnêteté, de bienséance et de pudeur ».
n fut facile à un pareil instimteur de faire de son élève un libertin de cœur et d'esprit, d'eflfacer de son âme les impressions de bien que son premier précepteur Saint-Laurent y avait laissées, de lui apprendre à regarder la bonté comme une faiblesse, la vertu comme une folie, la religion conmie une chimère, l'art de mentir, de tromper, de se jouer de sa parole comme l'essentiel dans l'art de régner.
Mais cette doctrine infernale, observe gracieusement le même auteur, qui d'une âme ardente et vigoureuse aurait fait ua monstre à étouffer, n'ayant trouvé dans l'âme de ce prince, naturellement indolent et léger^ ni la vigueur ni le resson que les atrocités demandent, n'en fit qu'un homme vicieux, nonchalamment livré à des passions douces^ se jouant de l'opinion, comptant pour peu de chose l'estime et le blâme, cherchant le bruit pour s'étourdir, le mouvement pour dissiper le pénible ennui de lui-même, la singularité bb:arre des débauches les plus outrées ou des plus infâmes plaisirs pour ranimer ses goûts éteints et ses plaisirs rassasiés ; mais aussi éloigné des grands crimes que des hautes vertus; bon sans estime pour la bonté, incapable de se venger par faiblesse ou par indolence, n'aimant de sa grandeur que la facilité de vivre au gré de ses caprices^ réservant
toute faveur au mérite de l'amuser, laissant échapper de ses mains des libéralités ruineuses pour s'épargner la peine d'en modérer l'excès, et si ennemi de la gêne qu'une couronne même l'aurait. importuné s'il en avait senti le poids.
A ces causes de corruption s'en joignaient d'accidentelles qu'il est utile de faire connnaître, parce qu'elles expliquent le motif des satires et des pièces scandaleuses prodiguées contre lui. '
Le duc d'Orléans avait épousé mademoiselle de Blois, fille que Louis XIV avait eue de madame de Montespan; cette alliance fut regardée comme au-dessous du rang d'un premier prince du sang; il chercha, par une vanité de jeune homme, à rétracter par le mépris ce que la déférence et la séduction lui avaient fait faire, et tout ce qui l'environnait l'encourageait à ce mépris. Toute la maison d'Orléans semblait se plaire à voir humilier la fille du roi pour se venger de l'inutilit'é et de l'oubli où Louis XIV avait laissé Monsieur, père du duc d'Orléans, dont nous parlons.
D'un autre côté, madame d'Orléans qui, avec moins d'esprit Jet d'agrément que madame de Montespan sa mère, en avait toute la hauteur, et à qui son orgueil avait persuadé que la bâtarde de Louis XTV honorait trop le petit-fils de Louis Xin, au lieu de chercher à ramener son mari, le rebutait sans cesse par sa dédaigneuse froideur. L'accueil sévère que le roi faisait au prince, peine due à ses égarements, ne servait qu'à Ty replonger davantage, en le renvoyant de la cour plus passionné que jamais pour une vie obscure et libre. Cependant soit que Louis XIV se reprochât d'avoir contribué au dérèglement de son neveu par un mariage qui lui déplaisait, et qu'en dissimulant les chagrins de sa fille il espérât les adoucir et lui ramener son
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éponx, soit qu'il connût le fond du naturel de ce prince qu'il appelait un fanfaron de crimes^ et que, passionné pour l'honneur de son sang et la gloire de son règne, il ne voulût pas rebuter un jeune libertin né pour être un grand homme peut-être, ce roi parut d'abord vouloir le ménager; il l'avait mis jeune encore à la tète de ses armées.
Mais quelques fausses démarches et les calomnies qui les exagèrent firent penser que le duc d'Orléans avriit cherché, lorsqu'il fut envoyé en Espagne, à mettre sur sa tète la couronne de ce royaume au préjudice du petit-fils de Louis XIV.
n aimait mademoiselle de Sery qui avait de l'ambition, et qui aurait voulu lui voir une couronne sur la tète, quoique peut-être elle n'y eût rien gagné en bonheur et en satisfaction. On ajoutait que l'intention du prince avait été que, du moment qu'il serait sur le trône d'Espagne, il ferait casser son mariage comme indigne et iaxx par contrainte ; qu'il épouserait la veuve de Charles H, roi d'Espagne, pour complaire à la cour de Vienne; qu'il la répudierait ensuite pour cause de stérilité j et qu'il couronnerait sa maîtresse.
On ne borna pas à ces soupçons ceux que l'on affectait d'accréditer contre ce prince; il fut accusé sourdement d'avoir voulu empoisonner sa femme, parce qu'elle éprouva réellement de violentes coliques qui paraissaient être l'effet du poison; mais la santé de la princesse, bientôt rétablie, prouva que ce bruit n'était qu'une calomnié répandue par les ennemis du duc. H rentra en grâce auprès du roi, et le mariage de sa fille avec le duc de Berri acheva la réconciliation. Cependant la mort du dauphin, du duc et de la duchesse de Bourgogne qui se succédèrent au tombeau, re-
nouvela le bruit de poison; le duc du Maine et madame de Maintenon les accréditèrent. Le duc d'Orléans, universellement détesté comme un empoisonneur, se vit plus d'une fois insulté par la populace qui le menaçait, et lançait contre lui mille imprécations.
Le prince se défendit en homme faible ; il se présenta devant le roi, et au lieu d'étonner ses ennemis par la fierté de sa défense, il demanda, comme un humble accusé, d'être reçu à la Bastille, et qu'on y renfermât Homberg, son chimiste, avec ceux de ses gens que l'on pouvait soupçonner. Le roi, humilié de voir le premier prince de son sang se dégrader ainsi, n'avait pas daigné lui répondre; enfin, pressé par ses instances, il lui dit que ^i Homberg se présentait à la Bastille, il y serait reçu; réponse dont le roi rougit dans son cabinet, et qu'il rétracta le jour même; car Homberg se présenta à la Bastille, et n'y fut point reçu.
Après cette scène, le duc d'Orléans perdit toute considération à la cour, et crut s'en dédommagnr en se livrant à des amusements convenables à ses mœurs et à ses goûts.
Le duc de Berri mourut en 17 14; il est certain qu'il fut empoisonné en buvant d'une eau de cerises que la duchesse, sa femme, ^sait elle-même. Il lui prit des vomissements de sang et des convulsions qui le mirent au tombeau en peu de jours.
Ce crime, qui ne peut être contesté, et qui, s'il n'était pas l'ouvrage du duc, l'était au moins de sa fille, la duchesse de Berri, lui aliéna tout à fait le cœur de Louis XTV; madame de Maintenon en profita pour engager le roi à favoriser, par son testament, le duc du Maine au préjudice du duc d'Orléans. H fallut auparavant obtenir l'édit de 17 17, qui donnait aux enfants bâtards du roi les droits de prince du
sang ; il fut obtenu et enregistré au parlement ; mais cassé ensuite sous la régence, lorsque le prince eut repris les droits qui lui étaient ôtés par le testament.
Ces détails expliquent la cause de l'animosité des partis, et de la virulence des libelles publiés de part et d'autre.
Les partisans du duc du Maine qui espéraient voir à ce prince tous les pouvoirs de la régence, traitaient avec amertume, et de la manière la plus injurieuse, le duc d'Orléans, à qui ils reprochaient sa vie désordonnée, ses débauches et sa légèreté. Le duc et ses amis se plaignaient hautement de l'injustice des édits sur les bâtards, et de l'outrage fait par le testament du roi au premier prince du sang, à qui il était le gouvernement du royaume pendant la minorité du jeune roi Louis XV, pour la donner à un bâtard, le duc du Maine, protégé de madame de Maintenon.
Ces levains de haine se développaient suivant que les circonstances les favorisaient ; et tandis qu'il y avait des gens qui attribuaient la perte rapide du dauphin, du duc et de la duchesse de Bourgogne, du duc de Berri, au duc d'Orléans, d'autres en jetaient le soupçon sur le parti de Maintenon et du duc du Maine, parce qu'en vertu de l'édit qui appelait les bâtards aux droits des princes du sang, celui-ci aurait pu monter sur le trône à défaut de prince plus près du roi.
Hdis quand la mort de tant de princes eût été naturelle, il n'en est pas moins vrai que madame de Maintenon avait le plus grand intérêt à ce que son élève, le duc du Maine, eût la régence, parce qu'elle prévoyait bien que si elle était donnée au duc d'Orléans, elle perdrait son autorité, et verrait finir son règne.
Ce prince mourut le 25 décembre 1723, dans la 50* année de son âge, d'une attaque d'apoplexie.
a Ses vices avaient insulté l'honnêteté publique et soulevé les gens de bien, dit Marmontel *; son irréligion lui avait aliéné les dévots et les hypocrites ; les uns le haïssant par zèle, les autres par un dépit secret de le voir échapper à leur domination. Les parlements ne l'avaient trouvé ni assez sage dans son gouvernement pour se passer de guide et de modérateur, ni assez docile pour vouloir être conduit et redressé par eux. L'émulation éteinte dans tout le militaire par de folles promotions et par une prodigalité avilissante de distinctions et de grâces lui avait fait perdre la bienveillance des troupes. La marine était consternée de l'abandon où il la laissait, soit par complaisance pour l'Angleterre, ou l'aveugle sécurité que lui inspirait Dubois pour son alliance.
» Un petit nombre de gens de cour se rappelaient avec quelque regret l'accueil obligeant, la politesse, l'attention, la patience inaltérable qu'on était sûr de trouver en lui lorsqu'on avait à lui parler; l'air de bonté, la douceur, l'agrément qui accompagnaient ses réponses; le charme qu'il savait mêler, dit le duc de Saint-Simon, jusques dans ses refus ; mais le plus grand nombre, et ceux même qu'il avait gorgés de richesses, n'espérant plus de lui les mêmes prodigalités, ne voyaient dans sa mort qu'un changement avantageux; un nouveau ministère était pour eux une enchère nouvelle, où ils pourraient se présenter pour se vendre encore. Le peuple ne songeait qu'à ce système frauduleux qui avait ruiné tant d'honnêtes familles, et ne
* Marmontel, Hist. de la Régrence, tom. II, p. 333.
voyait dans le duc d'Orléans que le complice de Lass, ou un prince étourdi et néglig^t que cet étranger avait trompé. Les étrangers furent plus justes ; et à travers ce qu'il avait été, considérant ce qu'il pouvait être, ils parurent sentir le prix de ses talents, éclairés par de grandes fautes, et enlevés dans l'âge de la maturité.
Le duc d'Orléans ne fut marié qu'une fois avec mademoiselle de Blois, fille naturelle de Louis XIV et dé madame de Montespan; ses enfants furent mademoiselle d'Orléans, qui devint duchesse de Berri ; mademoiselle de Valois, depuis duchesse de Modène, et le duc d'Orléans, son successeur.
Mais il eut diflférentes maîtresses, parmi lesquelles on n'en voit briller aucune par une grande célébrité de mérite, ou de qualités aimables.
La duchesse de Berri, sa fille, parait aussi avoir été aimée de lui plus que ne lui permettaient les liens du sang, ou, pour mieux dire, on a toujours cru qu'il se livrait avec elle à des actes de libertinage dont il ne faisait point mystère, n lui trouvait, disait-il, les plus belles mains du monde, et cette expression peint le genre de familiarité qu'il avait avec elle.