DUC D'ORLÉANS, RÉGENT
Monsieur le duc d'Orléans, régent, a eu plusieurs maîtresses en titre qui lui ont toutes fait infidélité. On ne parlera pas de celles de passage, et dont il n'a fait que l'essai; la litanie serait trop longue.
La première fut mademoiselle de Sery de la Boissière, fille du marquis de la Boissière, ambassadeur en Hollande ; elle était fille d'honneur de feue Madame, et mère de Philippe d'Orléans, légitimé, connu sous le nom du chevalier d'Orléans, et depuis, sous celui de M. le Grand Prieur. Elle a ensuite porté le nom de comtesse d'Argenton; son amant fut le chevalier d'Oppède, fils du premier président de Grenoble, qu'elle a aimé Jusqu'à la mort du chevalier.
La seconde Ait madame de Parabère, demoiselle de la Vieuville, sœur des duc et comte de la Vieuville, dont l'amant de cœur était M. le chevalier de Beringhen,
La troisième a été madame la marquise de Sabran, demoiselle de Foix; elle a eu beaucoup d'amants; mais le plus chéri, avec qui elle a vécu jusqu'à ce qu'il soit mort (en février 1733), fiit M. Dekieux de Fafgis.
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La quatrième fut madame Daveme, demoiselle de Bregis, fille d'un conseiller au parlement, dont le mari était fils d'un lieutenant général d'artillerie, appelé Ferrand de Cossé. Ces amours commencèrent à être publiques au mois de juillet 1721, que le duc d'Orléans donna à M. Daveme le cordon rouge et le gouvernement de Navarreins, avec douze mille livres d'appointement, au lieu qu'il n'était que de six mille livres auparavant, et le roi avait fait donner quatrevingt mille livres à M. de Louville, qui s'en était démis. Le 28 du même mois de juillet, le régent donna une fête à Saint-Cloud à madame Daveme, avec grande illumination, qui commença à la nuit close, et un feu d'artifice à minuit, qui était dressé dans un bateau sur la rivière. La pluie fit que l'artifice ne réussit pas; cependant le spectacle fut fort beau; c'étaient les noces de Thétis et Pelée qu'on célébrait ce jour-là. A chaque fusée qui partait, les spectateurs criaient : voilà une action des Indes qui part. On avait dit aussi que chaque lampion devait être allumé avec un billet de banque.
Enfin cette intrigue finit au mois d'octobre 1722, que le régent quitta madame Daverne pour s'attacher à madame d'Orléans; mais madame Daveme n'avait pas cessé d'aimer M. Desalleurs l'aîné, et a encore vécu depuis avec lui.
U avait eu, mais plus anciennement, pour maîtresse, la Florence, actrice de l'Opéra, dont il a eu l'abbé de Saint- Albin, archevêque de Cambrai, qu'il n'a reconnu que sur la fin de la régence, et qui avait toujours été élevé chez Coche, valet de chambre de M. le régent.
La Desmares, comédienne du théâtre Français, a eu son rang avec ce prince, et une fille qu'il a aussi reconnue sous la régence, et mariée au comte de Ségur. Tandis que cette actrice était entretenue par le régent, elle n'avait pas cessé
d'aimer et de vivre avec Baron, fils du grand Baron, comédien, puis avec Hogguer, fameux banquier suisse; elle s'est mariée depuis avec le fils aine de Poisson, premier comédien du théâtre Français.
Les plus connues de ses autres maîtresses ont été Emélie, danseuse à l'Opéra, qui était de Rennes;
La duchesse de Phalaris;
La belle madame Dorvaux, de qui le régent (à qui elle ne continua pas de plaire) disait qu*elle était par trop blonde;
La dame Lévèque, qui le suivit au sacre à Reims, et dont il fit la description depuis la tète jusqu'aux pieds en présence de toute sa cour, le lendemain qu'il eut couché avec elle, et qu'il n'a plus revue depuis;
Et mademoiselle Houel, qui s'est mariée ensuite, et qui, dès le lendemain de sts noces, s'est battue avec son mari; mais après avoir plaidé ils se sont séparés à l'amiable.
Lorsque le duc d'Orléans tomba d'apoplexie, dont il est mort en décembre 1723, il était* avec madame de Phalaris, et l'on eut beaucoup de peine à trouver un chirurgien pour le secourir; il en vint pourtant un qui dans le moment qu'il allait saigner le prince fiit presque suspendu dans son opération par madame de Sabran, qui accourut aussi à la première nouvelle de l'accident, et qui criait : « Ne le saignez pas, monsieur, ne le saignez pas; ne voyez-vous pas qu'il sort des bras de cette catin-là », en montrant madame de Phalaris. Il était cependant vrai qu'il sortait du conseil.
Madame Charlotte de Bavière dit, en parlant de l'inclination du duc d'Orléans pour les femmes : « Un autre défaut de mon fils est d'avoir trop de goût pour les femmes^ ce qui lui fait souvent des querelles dans sa maison. Autrefois, ajoute-t-elle, il avait la taille jolie; mais à pré-
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sent il épaissit trop, car il e$t très petit (il avait quarantedeux ans lorsque Madame écrivait). Malgré sa laideur, toutes les femmes le courent; l'intérêt les attire; il les paie bien. »
Elle raconte à ce propos une anecdote plaisante arrivée au duc d'Orléans; une jeune femme fort aimable vint le trouver dans son cabinet; après en avoir eu les faveurs, il lui donna un diamant de deux mille louis et une boite de deux cents. La belle avait un mari jaloux,, et ne sut d'abord comment lui montrer ce présent; mais enfin elle s'avisa d'une ruse. Elle eut l'effironterie de lui dire qu'il y avait des gens qui, dans un besoin pressant d'argent, lui faisaient oârir un bijou à très bon marché; qu'elle le priait de ne pas laisser échapper cette occasion. Le mari la crut, et compta à sa femme l'argent qu'elle demandait. Elle prit l'argent, mit la boite dans sa poche et la bague à son doigt, et s'en alla dans une grande compagnie. On voulut savoir d'où venaient ces bijoux. « Mon mari me les ^. donnés, » dit-elle; il était présent, et dit : a Oui, je lui ai fait ce cadeau ; peut-on faire moins pour une femme de qualité qui n'aime uniquement que son mari? d Cela fit rire toute la compagnie, qui n'était pas la dupe,, et. le .mari seul ignorait où elle avait été vendanger*.
* Cette rouerie de femme a eu plus d'un exemple, comme on pense bien, depuis et avant celui du duc d'Orléans. Nous en ayons eu la preuve dans Madame R... D. Tout le mondei sait qu'ayant grande envie d'un collier de diamants, valant quinze à vingt mille francs, un richard le lui of&it à condition de coucher avec elle : accepté. Le lendemain on montre
le collier à M. le ., en disant qu'un Juif ofire de vendre pour une
somme de cinq à six mille francs cet objet, qui en vaut vingt ; le mari, après quelques objections, s'arrange pour donner l'aident, que la femme empoche, et s'en va rire du mari avec le donneur du collier, qui, ayant eu une fois ses entrées chez madame, a profité de son droit, car elle en vaut la peine. {Note d$ P auteur,)
LE RfiGENT ET SES MAITRESSES I9
On a cru qu'il y eut des liaisons secrètes entre le duc d'Orléans et la reine douairière d'Espagne; d'autres ont pensé tout uniment que ce n'était qu'un pur libertinage tant de la part de la reine que du prince. Madame n'est pas du même avis, et voici comme elle s'exprime à cet égard :
« Je puis assurer que la liaison entre mon fils et la reine douairière d'Espagne a été en tout bien et tout honneur. Je ne sais s'il a eu le bonheur de lui plaire; mais, pour lui, il n'a certainement pas été amouremc d'elle. U dit qu'elle avait un beau port, une belle taille ; mais que ni son visage ni ses manières ne lui plaisaient. Je ne le nie point, il est peu discret; il a de singulières fantaisies, toutes les personnes ne lui agréent pas. Une fenune le charme beaucoup moins par un air de grandeur et de. décence que par un air de débauche et dévergondé conune les. actrices de l'Opéra.
« Je ne saurais nier, répète encore cette princesse, que mon fils n'ait un goût excessif pour les femmes; mais il a une sultane favorite, madame de Phalaris. La mère de cette belle était dame d'atours de madame la duchesse de Berri ; c'est là qu'ils ont fait connaissance. Elle est grande, a la taille bien prise, le visage brun, car elle ne se farde point ; elle a de beaux yeux, une bouche charmante et peu d'esprit; en un mot, c'est un bon morceau de chair firalche. »
Entrons dans quelques détails sur chacune de ces diverses maîtresses du Régent.
MADEMOISELLE DE SERY
Depuis comtesse d* Argentan
lie fiit, comme nous l'avons dit, une des premières maîtresses dii duc d'Orléans; elle était belle, jeune et
décente; le prince l'aima beaucoup avant qu'il ne donnât dans les débauches extrêmes où on l'a vu tomber ensuite; cet amour ne fut point critiqué.
La duchesse d'Orléans sa femme avait quelque beauté ; mais elle n'était point aimable, et portait jusqu'à la déplaisance les réserves et les égards dus à la gravité du lien conjugal. Cette froideur contraria le prince, qui pensait qu'une femme mariée devait être encore bien plus docile aux désirs de son mari qu'une maltresse qui ne lui appartient qu'indirectement; il s'attacha donc à l'aimable mademoiselle de Sery; il en eut un fils qu'il reconnut, que l'on appela le chevalier d'Orléans, et qui a été grand prieur de France.
Madame remarque dans ses lettres que le duc d'Orléans, son fils, était fort joli à l'âge de quatorze ou quinze ans; mais que depuis le soleil d'Italie et d'Espagne l'avait tellement hâlé qu'il était resté d'un brun rouge; que le mal qu'il avait aux yeux le faisait loucher quelquefois. Â quoi elle ajoute « qu'elle l'aime de toute son âme; mais qu'elle ne conçoit pas comment une femme peut être amoureuse de lui; personne n'a moins que lui des manières galantes : il est très indiscret. »
U parait cependant que la jeune mademoiselle de Sery lui fut attachée avec sincérité; aussi madame ne pouvaitelle s'empêcher de témoigner de l'intérêt à cette aimable fille, quoique son fils fût marié, et qu'un attachement aussi public dût choquer les convenances aux yeux d'une princesse aussi vertueuse qu'elle. -
Elle dit elle-même que cette maîtresse de son fils est aimable et fort amusante; mais qu'elle n'a point de beauté; qu'elle est sans taille et sans traits, ce qui parait contradictoire avec les détails qu'on en a.
Le duc d'Orléans, qui n'aimait les femmes que matériellement, se brouilla avec celle-ci, parce qu'elle exigeait qu'il l'aimât dans le genre pastoral, en berger qui soupire, comme le dit la princesse sa mère dans les fragments de Lettres que nous avons déjà cités. Elle ajoute : « J'ai souvent ri quand il se plaignait à moi de ce travers de Sery, Pourquoi vous affliger, lui disais-je en plaisantant? si cela ne vous accommode pas, laissez-la en paix. Vous n'êtes point du tout obligé de feindre un amour que vous n'avez pas. On voit par là, continue-t-elle, que mon fils est incapable de devenir ce qu'on appelle amoureux. Il boit, mange, chante et couche avec ses maîtresses; voilà tout. »
Le chevalier d'Orléans, fils de mademoiselle de Sery, ne ressemblait ni à son père ni à sa mère, ni à frère, ni à sœur; ce fut cependant le seul de ses enfants naturels que le duc d'Orléans ait voulu légitimer, parce que, sans renier nullement les autres, il prétendait que celui-ci était plus sûrement à lui, sa mère étant fille d'honneur de la duchesse d'Orléans, et d'ailleurs estimée fort sage. U lui acheta la charge de général des galères, et le fit chevalier de Malte, afin qu'il ne se mariât pas; il a été, comme nous avons dit, grand prieur de France, dignité première dans l'ordre de Malte en France.
Mademoiselle Sery a été faite comtesse d' Argenton ; elle épousa dans la suite le chevalier d'Oppède, neveu du cardinal Janson : c'était un homme qui n'avait de fortune qu'une belle figure; ce mariage a été tenu secret, mais n'en est pas moins certain.
Le duc d'Orléans ne cachait point son inconstance et son indiscrétion. Étant un jour à la comédie, il y vit un rôle de Valère bien excédé de sa maîtresse : « Voilà,
se mit-il à dire à la princesse sa mère, comme je me suis très souvent trouvé. »
Rien n'était moins dans son caractère que ce que l'on appelle une passion, et il ne put aimer longtemps la même femme. Il n'eut jamais cette politesse insinuante qui sert à persuader qu'on aime ; il n'avait qu'un seul but, et contait un moment après toutes sqs aventures. Lorsque la princesse sa mère lui disait qu'elle ne concevait pas comment les femmes pouvaient le souflFrir, qu'elles devaient le fuir et le détester, il répondait : « Vous ne connaissez pas les femmes du temps d'à présent; dire qu'on couche avec elles, c'est leur faire plaisir. »
Le régent n'avait que dix-sept ans, lorsqu'il épousa mademoiselle de Blois, fille de Louis XIV et de madame de Montespan; elle avait beaucoup de crédit auprès de lui; il aimait tendrement ses enfants, et sa fille aînée surtout. Lorsqu'elle était encore en bas-âge elle tomba dangereusement malade, et fut abandonnée des médecins; le prince au désespoir entreprit de la guérir lui-même; il la traita à sa façon; il eut le bonheur de réussir et de la sauver; depuis ce temps il l'a toujours chérie plus que ses autres enfants : c'est la célèbre duchesse de Berri, avec qui on ne peut douter que le prince n'ait eu des familiarités très grandes, et telles que l'on peut les soupçonner au milieu des orgies qu'ils partageaient ,ensemble. Nous en parlerons ailleurs.
Il ne savait pas ce que c'est que d'être jaloux de ses maîtresses, et voyait d'un œil d'indifférence qu'elles couchassent avec d'autres hommes; il prétendait que la tendresse et la jalousie n'existaient l'un et l'autre que dans les romans.
Ce trait peint bien le caractère des mœurs de la régence ; il s'étendait aux obligations morales comme au commerce des affections réciproques .