MADAME DE SABRAN
Saint-Simon même en fait un portrait charmant. « Cette daine, dit-il, s'était d'abord échappée de chez sa mère, pour épouser un homme d'un grand nom, mais sans bien et sans mérite, qui la mit en liberté. Il n'y avait rien de si beau qu'elle, et de plus régulier, de plus agréable, de plus touchant, de plus noble, sans aucune affectation; l'air et les manières simples et naturelles, laissant penser qu'elle ignorait sa beauté, sa taille, qui était la plus belle du monde, et quand il lui plaisait, modeste à tromper. Avec beaucoup d'esprit elle était insinuante, plaisante, débauchée, point méchante, charmante à table ; en un mot, elle avait tout ce qu'il fallait à M. le duc d'Orléans, dont elle devint bientôt la maîtresse sans préjudice des autres. Comme elle ni son mari n'avaient rien, tout leur fut bon, et aussi n'y firent-ils pas grande fortune. »
Un des chambellans du duc d'Orléans, nommé de Montigny, épousa madame de Sabran, quoiqu'il n'eût que six mille livrer de rentes. Sa femme en faisait peu de cas; et, par une dérision infamante, elle l'appelait son mâtin. Soupant un jour avec le duc et ses roués, elle dit au prince, dans un moment de boutade : « Que les princes et les laquais avaient été faits de la même pâte, et que Dieu l'avait dans la création séparée de celle dont il avait tiré les autres hommes. »
La comtesse de Sabran tourmentait beaucoup un jour le
régent pour savoir de luî un secret d'État important : elle voulut profiter d'un moment d'ivresse pour le lui arracher; mais le prince prenant sa maîtresse et la plaçant devant une glace, il lui dit : « Regarde-toi, vois si c'est à un aussi joli visage qu'on doit parler d'aflFaires. »
MADEMOISELLE D'UZÉE
Jolie actrice de l'Opéra, dont le duc d'Orléans fit connaissance au spectacle; il se trouva enchanté de ses manières et de sa tournure; il voulut la voir dans sa loge; elle vint l'y trouver : cette jeune personne lui plut par sa beauté, sa fi'aîcheur et sa complaisance extrême. Ce dernier point
était le plus important pour le prince. 11 la fit déshabiller pour voir si le reste répondait à la figure de son nouveau caprice ; il ne trouva rien à en rabattre, et fut transporté de plaisir. La petite s'y prêta de la meilleure grâce du monde. Mais une chose qui surprit assez le duc, au rapport des bruits du temps (ce qui peint assez bien le libertinage effréné alors en vogue), c'est que la belle Uzée, lui présentant le plus joli temple de la Vénus grecque, l'engagea gracieusement à y faire un sacrifice, qu'elle regardait, disait-elle, comme un plaisir digne d'un prince.
Si l'on s'en rapporte aux Lettres de madame de Bavière, il paraît que cette actrice a été fon en faveur auprès du duc d'Orléans; mais l'engouement n'a duré que peu de temps, ce qui, au reste, n'est pas très étonnant.
Cette fille est morte en 171 5, à l'âge de vingt-trois ans.
La même madame Charlotte de Bavière, mère du régent, remarque encore, qu'après la mort de la belle Uzée, on
trouva que ni elle, qui avait eu beaucoup d'enfants, ni sa mère, ni sa grand'-mère, n'avaient été mariées.
Elle a été pendant le temps de sa faveur auprès du duc d'Orléans une des plus jolies habituées de ses orgies et parties de débauche.