LA DUCHESSE DE BERRI
La duchesse de Berri est restée veuve en 17 14, et est morte en 17 19. Son mari l'avait d'abord aimée avec ardeur, comme tous ceux qui se marient fort jeunes; mais il paraît qu'elle ne tarda pas à abuser de la douceur et de la complaisance de ce prince. Il s'en aperçut bientôt; elle se piquait de n'avoir aucune religion, et le duc de Berri en avait beaucoup ; ses galanteries n'étaient pas moins révoltantes pour le mari; elles donnaient lieu à des scènes scandaleuses et bruyantes. Il prit le parti de se plaindre au roi de la conduite de sa femme; mais cela ne remédia à rien.
La duchesse mettait si peu de ménagement dans sa conduite qu'elle employa tous les moyens possibles, et du vivant de son mari, pour se . faire enlever au milieu de la Cour par un écuyer de M. de Berri, nommé de la Haye, qu'elle avait fait son chambellan; on surprit des lettres passionnées où ce beau projet était détaillé : on peut juger de la tête qui l'avait conçu.
Madame Charlotte de Bavière nous, a conservé dans ses Lettres plusieurs traits de la vie et du caractère de la duchesse qui la font bien connaître; mais elle se tait sur ses liaisons libertines avec son père le régent; il eût été par trop inconvenable à une mère aussi vertueuse de donner de la
consistance par son autorité à des bruits déjà trop bien fondés.
Madame de Berri était très grasse, mais elle avait de belles chairs et une grande fraîcheur; sa taille était belle, mais son visage grêlé; elle avait infiniment d'esprit, des passions vives, beaucoup d'incrédulité sur les matières de religion, un grand amour du plaisir et une imagination qui la dominait impérieusement.
Elle était haute en couleur, et d'un rouge très fort; elle se faisait souvent saigner pour diminuer cette rougeur, ce qui n'y faisait rien; elle ne savait point danser, haïssait même la danse, mais chantait joliment ; elle parlait avec une éloquence naturelle pleine de force et de concision.
Elle ne cherchait dans la multitude d'amusements auxquelles elle se livrait que des distractions et une occasion de changer de place. « Elle se divertit aussi bien qu'elle peut, dit Madame, un jour de chasse, sans se soucier de ce qu'on y fait; un autre jour la promenade; un troisième jour elle va à la foire, quelquefois aux danseurs de corde, à la comédie ou à l'Opéra; mais partout en écharpe et sans être lacée. »
La maladie dont mourut la duchesse de Berri commença par des ampoules aux pieds qui lui faisaient souffrir de grandes douleurs; la fièvre continue y succéda, et les médecins l'achevèrent en la faisant saigner trois fois.
Son père fut désolé de cette mort; il en perdit la raison plusieurs jours de suite; il voulut qu'on l'ouvrît; on lui trouva de l'eau dans la tête, un abcès dans les reins, la rate et le foie attaqués : par conséquent, les médecins ne l'ont pas tuée.
Cette malheureuse princesse était l'esclave de sa passion
il«rtBMfcMj*i«^ii— ^Éiè^M ' • '
de la manière la plus étrange ; elle était folle du comte de Riom, qui se moquait d'elle, et vivait avec une autre femme; elle fit mille extravagances pour cet homme qui la maltraitait, et s'enrichissait à ses dépens,
« Je ne peux concevoir, dit Madame, comment on peut aimer ce Riom. H n'a ni visage ni taille ; il a l'air d'un spectre ; les yeux et le nez comme un Chinois; on le prendrait plutôt pour une pagode que pour un garçon. Imaginez une grosse tète fourrée et enfoncée dans des épaules bien larges, et point d'esprit; mais il passe pour avoir un rare et solide mérite, fort estimé de certaines femmes.
» n n'est que trop vrai que Madame de Berri s'était mariée secrètement avec ce Riom; c'est la seule chose qui affaiblisse la douleur qu'elle m'a causée par sa mort. Pour se tirer de l'embarras que pouvait donner une oraison funèbre, on a pris le parti de n'en point faire du tout.
» Je savais très bien ce mariage dès le temps même où il s'est fait; j'en ai témoigné mon mécontentement à ma petite-fille. Madame de Berri, et j'étais fort curieuse de voir la contenance qu'elle aurait pendant cette conversation; mais elle me répondit, sans se déconcerter : « Eh ! madame, » n'ai-je pas assez l'honneur d'être connue de vous pour » que vous puissiez croire une telle sottise de ma part, moi, » surtout, à qui l'on reproche d'être si glorieuse ? »
Le duc de Saint-Simon nous a rapporté des anecdotes intéressantes sur cette princesse qui la peignent et donnent l'idée des mœurs d'alors *.
« Elle se piquait d'être fausse et très déterminée : elle se moquait de la religion, et raillait avec dédain son mari,
* Saint-Sîmon, suppl. aux Mémoires, p. 232, t. I.
parce qa'il en avait. Les galanteries furent si promptes, si rapides, si peu mesurées, qu'il ne put se les cacher; les particularités journalières et sans fin de la duchesse de Berri avec le duc d'Orléans son père, et où tout languissait pour le moins quand il était en tiers, le mettaient hors des gonds. H y eut entre eux des scènes violentes et redoublées.
» Cette princesse si superbe s'était enmourachée d'un gentilhomme, nommé Riom^ dont nous avons déjà parlé; elle faisait des repas avec lui et avec des gens obscurs : elle, avec qui nul homme ne pouvait manger s'il n'était prince du sang. Un jésuite, qui s'appelait le père Riglet, qu'elle avait connu enfant, et qui l'avait toujours cultivée depuis, était admis dans ses repas particuliers, sans qu'il en eût honte, et que Madame de Berri en fût embarrassée ; elle et Riom mandaient les convives et choisissaient les jours. La marquise de Mouchy, une de ses femmes, et qui était la maîtresse de Riom, raccommodait souvent la princesse avec son amant. Cette vie était publique ; tout au Luxembourg s'adressait à M. de Riom, qui, de son côté, avait grand soin d'y bien vivre avec tout le monde, même avec un air de respect qu'il refusait souvent en public à la seule princesse. Il lui faisait, devant tout le monde, des réponses brusques qui faisaient baisser les yeux aux spectateurs et rougir ceux de Madame de Berri, qui ne contraignait point devant eux ses manières soumises et passionnées pour lui.
» Le rare est que, malgré la licence de cette vie, continue le duc de Saint-Simon, elle prit un appartement aux Carmélites du faubourg Saint-Germain, où elle allait quelquefois les après-dînées, et toujours coucher aux bonnes
fêtes, et souvent y demeurait plusieurs jours de suite ; elle n'y menait que deux dames, rarement trois, presque point de domestiques ; elle mangeait avec ses dames de ce que le couvent lui apprêtait ; elle allait au chœur, ou dans une tribune, à tous les offices du jour, et souvent la nuit; et, outre les offices, elle y demeurait quelquefois longtemps en prière, et y jeûnait très exactement les jours d'obligation.
» Deux carmélites de beaucoup d'esprit, et qui connaissaient le monde, étaient chargées de l'y recevoir et d'être souvent auprès d'elle. Il y en avait une fort belle, l'autre l'avait été aussi; elles étaient assez jeunes, surtout la plus belle ; mais d'excellentes religieuses, et qui faisaient cette fonction malgré elles. Quand elles furent devenues plus familières, elles parlèrent franchement à la princesse, et lui dirent que si elles ne savaient rien d'elle que ce qu'elles en voyaient, elles l'admireraient comme une sainte; mais que d'ailleurs elles apprenaient qu'elle menait une étrange vie, et si publique, qu'elles ne comprenaient pas ce qu'elle venait faire dans leur couvent. Madame la duchesse de Berri riait et ne s'en fâchait pas ; quelquefois elles la chapitraient et lui nommaient les gens et les choses par leur nom, l'exhortaient à changer une vie si scandaleuse, et avec esprit et un certain tour poussaient ou enrayaient à propos, mais sans lui avoir jamais parlé ferme : elles contaient ensuite leur conversation à celles de ses dames qui étaient les plus propres à goûter leurs peines sur l'état de Madame la duchesse de Berri, qui ne cessait de vivre comme elle faisait au Luxembourg et aux Carmélites, et de faire admirer un contraste aussi frappant, mais qui du côté de la débauche augmenta toujours.
» Cette princesse qui, comme on voit, vivait fort libre-
34 LA RËGBNCE
ment, voulut apparemment passer des nuits â'étë dans le Luxembourg en liberté ; elle en fit murer les portes et ne conserva que la grille du bas de l'escalier du milieu du palais ; ce jardin, de tout temps public, était la promenade de tout le faubourg Saint-Germain, qui s'en trouva privé ; le bruit fut grand, et les propos sur les raisons de cette clôture peu mesurés.
L'on fit courir dans le temps le couplet suivant sur cette fantaisie de la princesse.
Chanson sur Madame de Berri, qui fit un soir et été fermer Us portes du Luxembourg, en sorte que le monde qui y était fut obligé cPy passer la nuit (1717).
Elle a £iit boucher les portes
Du palais du Luxembourg;
C'est cette grosse ragotte
Qui nous joue ce vilain tour.
Elle eût mieux fait, la drôlesse,
De faire boucher le trou
Le plus voisin de ses fesses,
Par où elle iait joujou.
Le comte de Riom était un cadet de la maison d'Aydie, petit neveu du duc de Lauzun; il avait peu d'esprit, une figure assez commune et un visage bourgeonné qui aurait pu répugner à bien des femmes. Il était venu de sa province pour tâcher d'obtenir une compagnie, n'étant encore que lieutenant de dragons, et bientôt il inspira à la princesse la passion la plus forte. Elle n'y garda aucune mesure et la rendit publique. Riom fut logé magnifiquement au Luxembourg, entouré de toutes les profusions du luxe; on allait lui faire la cour avant de se présenter chez la princesse, et l'on en était toujours reçu avec la plus grande politesse; mais il n'en usait pas ainsi lui-même avec sa maîtresse. II n'y a point de caprices, dit Duclos dans ses Mémoires y
qu'il ne lui fît essuyer. Quelquefois étant prête à sortir, il la faisait rester ; il lui marquait du dégoût pour l'habit qu'elle avait pris, et elle en changeait docilement. H l'avait réduite à lui envoyer demander ses ordres pour sa parure et pour l'arrangement de sa journée; et, après les avoir donnés, il les changeait subitement, lui faisait des brusqueries, la réduisait aux larmes, et à venir lui demander pardon des incartades qu'il lui avait faites. Le régent, père de la princesse, en était indigné, et fut souvent prêt à faire jeter Riom par les fenêtres ; mais sa fille lui imposait silence, lui rendait les traitements qu'elle recevait de son amant, et il finissait par faire à sa fille les soumissions que Riom exigeait d'elle.
Si ces difiérentes scènes n'avaient pas eu autant de témoins, elles seraient incroyables; ce qui était encore inconcevable, c'était la politesse de Riom avec tout le monde, et son insolence avec la princesse. Il devait ce système de conduite au duc de Lauzun, son oncle. Celui-ci s'applaudissant de voir son neveu faire au Luxembourg le même personnage qu'il avait fait lui-même avec mademoiselle de Montpensier, lui donnait des principes de conduite, et lui avait persuadé qu'il perdrait sa maîtresse s'il la gâtait par une tendresse respectueuse, et que les princesses voulaient être gourmandées. Riom avait profité jusqu'au scandale des leçons de son oncle. Cette princesse, si haute avec sa mère, continue Duclos, si impérieuse avec son père, si orgueilleuse avec tout l'univers, rampait devant un cadet de Gascogne. Elle eut cependant quelque goût de passage, notamment pour le chevalier d'Aydie, cousin de Riom, et qui fut l'amant aimé et constant de mademoiselle Aissé, dont il eut un enfant.
La princesse était de presque toutes les orgies et les bacchanales du duc d'Orléans; c'était dans de semblables occasions qu'elle se livrait au goût de son père pour elle, au moins sous quelque rapport, et comme nous l'avons fait connaître en parlant de ses belles mains.
La marquise de Mouchy, dame d'atours de la princesse, en était la confidente; elle vivait en secret avec Riom, comme la duchesse y vivait publiquement, et cette rivale cachée et commode réconciliait les deux amants quand la brouillerie pouvait aller trop loin.
M. l'abbé de Vauxcelles, dans ses Notes sur Duclos, dit que cet auteur lui a raconté que la duchesse de Berri avait sollicité madame de Mouchy de lui céder le comte de Riom. La Mouchy était une femme svelte; madame de Berri avait la taille épaisse. Quoique Ton ne pût guère les prendre Tune pour l'autre, il fut convenu que madame de Berri serait substituée dans le lit à sa dame d'atours. Celleci donna un rendez-vous au comte; la princesse en profita. Riom, étonné de cet embonpoint, disait le lendemain à un de ses amis : ce Voyez cette madame de Mouchy, qui a l'air grosse comme une mauviette; cela tient une place énorme dans un Ut. » Ce fut là le commencement des folies amoureuses de cette princesse pour le comte de Riom.
La duchesse de Berri avait parmi ses dames la marquise d'Arpajon, fille de Lebas, de Montargis, trésorier de l'extraordinaire des guerres, et mère de la dernière comtesse de Noailles. Avec une figure belle et noble, elle était encore distinguée par sa vertu et sa piété ; c'était d'elle et de la marquise de la Rochefoucauld, fille du financier Prondre, que la duchesse de Berri se faisait accompagner
aux Carmélites, à qui elle disait : « Je vous amène mes deux bourgeoises. »
On prétendait que le mal aux yeux que le régent eut alors venait d'un coup d'éventail qu'il avait reçu de la marquise d'Arpajon, avec qui il avait essayé de prendre toute liberté. Ces deux femmes figuraient mieux aux Carmélites qu'elles n'auraient fait dans les soupers que la princesse faisait avec les roués du régent, et dont elles avaient l'honneur d'être exclues.
La duchesse de Berri créa une charge de maître de la garde-robe qu'elle donna à un marquis de Bonnivet, bâtard de Gouffier, et grand spadassin. Elle était bien aise, disaitelle, d'avoir un homme de 'main dans sa maison, ce qui ne paraissait pas trop un meuble fait pour la première princesse de France.
L'ambassadeur de Venise étant venu pour rendre visite à la duchesse de Berri, elle s'avisa de le recevoir placée dans un fauteuil, sur une estrade de trois marches. L'ambassadeur s'arrêta un moment, s'avança ensuite avec lenteur, fit une révérence, tourna le dos, et sortit aussitôt sans avoir dit un mot. L'ambassadeur rit de la singularité; mais n'en parla pas moins aux autres ministres étrangers, qui résolurent de ne point mettre le pied chez cette folle si elle ne les recevait autrement.
Une religieuse carmélite qui accompagnait la princesse à tous les exercices du couvent, étonnée de la voir prosternée et priant avec ferveur, disait : « Bon Jésus ! madame, est-il possible que le public puisse tenir sur ,vous tant de propos scandaleux qui parviennent jusqu'à nous ? Le monde est bien méchant; vous vivez ici comme une sainte! » La princesse se mettait à rire. C'était au reste avec le' plus vio-
lent dépit qu'elle apprenait que Ton censurait sa conduite ; elle devint enfin grosse.
Quand elle approcha du terme de Taccouchement, elle se tint enfermée, et souvent au lit, sous des prétextes de migraines; mais les excès de vin et de liqueurs fortes qu'elle continua toujours lui allumèrent le sang. Dans sa couche une fièvre violente la mit dans le plus grand danger. Elle voulait cacher au public qu'elle fût accouchée. Il n'en* trait dans sa chambre que le comte de Riom, la marquise de Mouchy, dame d'atours, et les femmes absolument né* cessaires à son service. Le régent même n'entrait que par moments. Quoiqu'il ne fût pas possible de le supposer ignorant de l'état de sa fille, il feignait devant elle de ne s'apercevoir de rien, soit dans la crainte de l'aigrir s'il paraissait instruit, soit dans l'espoir que son silence arrêterait l'indiscrétion des autres. Tant de précautions n'empêchaient pas le scandale, et allaient bientôt l'augmenter. Le danger fut si pressant qu'il parvint à la connaissance du curé de Saint-Sulpice, Languet, et qu'il donna lieu à une des comédies les plus burlesques que jamais le zèle ecclésiastique ait produites.
Le curé se rendit au Luxembourg; il y vit le régent, lui parla de la nécessité d'instruire la princesse du péril où elle était pour la disposer à recevoir les sacrements, et ajouta qu'au préalable il fallait que le comte de Riom et la marquise de Mouchy sortissent du palais. Le régent n'osant ni contredire hautement le curé, ni alarmer sa fille par la proposition des sacrements, encore moins la révolter par le préalable du pasteur, essaya de faire entendre au curé que l'expulsion de Riom et de madame Mouchy causerait le plus grand scandale. Il chercha des tempéraments; le
curé les rejeta tous jugeant bien que dans une occasion d'éclat telle que celle-là, au milieu des querelles de la bulle, où il jouait un rôle, il se serait décrié dans le parti contraire s'il ne se montrait curé en toute rigueur. Le régeiit ne pouvant le persuader, offrit de s'en rapporter au cardinal de Noailles. Le cardinal prié de se transporter au Luxembourg y arriva, et sur l'exposé du régent approuva la conduite du curé, et insista à congédier les deux sujets de scandale.
La marquise ne pouvant se dissimuler le danger où était sa maîtresse, croyait avoir tout prévu en faisant venir un cordelier pour confesser la princesse, et ne doutait pas que le curé n'apportât ensuite le viatique. Elle ne soupçonnait pas qu'elle fût elle-même le principal sujet de la conférence lorsque le prince la fit demander; elle entr' ouvrit la porte, et le régent sans entrer ni la faire sortir, lui dit quelle condition l'on mettait à l'administration des sacrements. La marquise étourdie du compliment paya cependant d'audace, s'empona sur l'afiront que l'on faisait à une femme d'honneur, assura que sa maîtresse ne la sacrifierait pas à des cagots, rentra, et quelques moments après vint dire au régent que la princesse était révoltée d'une proposition si insolente, et referma la porte. Le cardinal, à qui le régent rendit la réponse, représenta que ce n'était pas celle qu'il fallait chasser que l'on dût charger de porter la parole; que c'était au père à s'acquitter de ce devoir, et à exhorter sa fille à remplir le sien. Le prince, qui connaissait le caractère violent de sa fille, s'en défendit, et sur son refus le cardinal se mit en devoir d'entrer et de parler lui-même. Le régent craignant que l'aspect du curé et du prélat ne causât à la malade une révolution qui la fit mourir, se jeta au-devant
du cardinal, et le pria d'attendre que Ton eût préparé la malade à une telle visite. Il se fit encore ouvrir la porte, et annonça à la marquise que Tarchevèque et le curé voulaient absolument parler. La malade, qui l'entendit, entra dans une égale fureur contre son père et contre les prêtres, disant que ces cafards abusaient de son état et de leur caractère pour la déshonorer, et que son père avait la faiblesse et la sottise de le souflFrir, au lieu de les faire jeter par les fenêtres.
Le régent, plus embarrassé qu'auparavant, vint dire au cardinal que la malade était dans un tel état de souffrance, qu'il fallait différer. Le prélat, las d'insister inutilement, se retira après avoir ordonné au curé de veiller attentivement aux devoirs de son ministère. Fort soulagé de la retraite du cardinal, le prince aurait bien voulu être aussi délivré du curé Languet; mais celui-ci, sans respect pour ce qu'on doit à la liberté et à la tranquillité domestiques, s'appuyant d'un zèle audacieux, s'établit à poste fixe à la porte de la chambre pendant deux jours et deux nuits ; lorsqu'il sortait pour se reposer, ou prendre quelque nourrimre, il se faisait remplacer par deux prêtres qui restaient en faction; enfin le danger ayant cessé, cette garde ecclésiastique fut levée, et la malade ne pensa qu'à se rétablir.
Malgré ses fureurs contre les prêtres, la peur de l'enfer l'avait saisie, dit Duclos dans ses Mémoires. Il lui en resta une impression d'autant plus forte, que sa santé ne se rétablissait pas facilement, et que sa passion était aussi vive que jamais. Riom, aidé des conseils du duc de Lauzun, son oncle, résolut de profiter des dispositions de sa maîtresse pour l'amener à un mariage qui tranquilliserait sa conscience, et assurerait ses plaisirs.
Us ne trouvèrent pas grande difficulté dans ce plan avec une femme perdue d'amour, effrayée du diable, et subjuguée de longue main. Riom n'avait qu'à ordonner pour être obéi; aussi le fut-il, et il ne se passa pas quatre jours du projet à l'exécution.
Le régent eut connaissance de ce mariage; il s'y était faiblement opposé ; il supposa que si sa fille retombait dans l'état où elle avait déjà été, une confidence faire au curé le rendrait plus flexible, et lui ferait éviter un éclat; la complaisance ce ce prince n'en parut pas moins inconcevable, et fit penser qu'il' y avait eu entre le père et la fille une intimité qui passait la tendresse paternelle et filiale, et que le père craignait un aveu de sa fille dans un accès de dépit fiirieux.
Quoi qu'il en soit, Riom, qui n'avait pas désiré le mariage par motif de conscience, ne pouvait satisfaire son ambition que par la publicité. Les plus grands établissements en devenaient une suite nécessaire. H échauffa làdessus la tête de sa maîtresse, et l'obligea d'en importuner le régent : ce prince lui opposait en vain des raisons; elle y 'répondait par des fiireurs.
Les altercations entre le père et la fille transpirèrent; Madame, mère du régent, et son altesse royale sa femme, duchesse d'Orléans, en apprirent la cause. La dernière n'était peut-être pas fâchée de l'humiliation d'une fille dont elle éprouvait continuellement des hauteurs ; à l'égard de Madame, elle n'y voyait aucun embarras; et outrée de colère, elle ne voyait rien de si simple que de finir tout en jetant Riom par la fenêtre ou dans la rivière.
Le régent était plus peiné; il aurait pu suivre le conseil de Madame, s'il n'eût craint la vengeance, et peut-être les
aveux d'une fille eflfrénée. Pour éviter ces persécutions, il la vit rarement, sous prétexte des aflFaires et de Téloignement de Meudon, où la duchesse de Berri s'était retirée après ses couches. Pour gagner du temps, il fit ordonner à Riom de joindre son régiment, qui était de l'armée du maréchal de Berwick. Il obéit sur-le-champ malgré les pleurs de sa maîtresse ; elle en fiit au désespoir, et déclara à son père, qui la vint voir quelques jours après, qu'elle était résolue de déclarer son mariage: qu'elle était veuve, maltresse de sa personne et de ses biens; qu'elle en voulait disposer à sa volonté, et répéta enfin tout ce que Riom lui avait appris de mademoiselle de Montpensier. Le régent, excédé des emportements de sa fille, lui donna des espérances^ lui demanda du temps, et la quitta bien résolu de ne plus y venir.
Au bout de quelques jours la princesse, inquiète de ne plus voir son père, craignant que cette rareté de visites ne parût une diminution de crédit, le fit prier de venir souper à Meudon, où elle voulait lui donner une fête : c'était dans les premiers jours de mai. Le régent n'ayant pu la refpser, elle voulut que le souper se fît sur la terrasse, quelques remontrances que Ton pût lui faire sur la fraîcheur de la nuit, et sur le danger d'une rechute dans une convalescence mal affermie; ce fut précisément ce qui la fit s'opiniâtrer, s'imaginant qu'une fête de nuit, et en plein air, détromperait le public de l'opinion qu'elle fût accouchée.
Mais ce qu'on avait prévu arriva ; la fièvre la prit et ne la quitta plus. Le régent s'étant excusé sur les affaires dé la rareté de ses visites, elle prit le parti de se faire transporter à la Muette, où la proximité de Paris engagerait son père à la voir plus fréquemment.
Le trajet de Meudon à la Muette parut aggraver les accidents de sa maladie, du moins elle se trouva si mal vers la mi-juiilet, que Ton commença à craindre pour sa vie, et à lui parler de la mort. Elle n'en fut point effrayée, fit dire la messe dans sa chambre, et reçut la communion à portes ouvertes, comme elle aurait donné une audience d'apparat. L'orgueil soutenait son courage ; car aussitôt que la cérémonie fut achevée, elle fit congédier les assistants, et demanda à ses familiers si ce n'était pas là mourir avec grandeur?
Le même jour elle fit retirer tout le monde, à l'exception de la marquise de Mouchy; lui ordonna d'apporter son baguier, qui valait plus de deux cent mille écus, et lui en fit présent. La marquise l'ayant reçu sans témoins, et craignant qu'on ne l'accusât de l'avoir volé, jugea à propos de le déclarer pendant que la princesse vivait encore, et alla en rendre compte au régent. Ce prince, pour toute réponse, demanda le baguier, le prit, examina s'il n'y manquait rien, le mit dans un tiroir, et la congédia, avec défense de retourner à la Muette.
La mourante ne parut pas s'apercevoir, pendant deux jours qu'elle vivait encore, de l'absence de sa favorite, uniquement occupée de son dernier moment; sans ostentation ni faiblesse, remarque Dudos, elle demanda les derniers sacrements, et fut administrée^ en présence du curé de Passy, par l'abbé de Castries, son premier aumônier, nommé dès lors archevêque de Tours.
Les médecins n'ayant plus d'espérance, on proposa l'élixir de Garus, qui était alors dans sa première vogue. Garus le donna lui-même, en recommandant surtout qu'on ne donnât aucun purgatif, sans quoi son élixir tournerait en poison, Eq peu de moments la malade parut ranimée,
44 l^A RÉGENCE
le mieux se soutînt jusqu'au lendemain. Mais Chirac, par un criminel point d'honneur de médecin, ne voulant point qu'un charlatan parût avoir le moindre succès, fit prendre un purgatif à la duchesse, et aussitôt elle tourna à la mort. Ce bruit fut général, et il est certain que le purgatif fut donné.
C'est ainsi qu'après avoir été pendant ses couches tourmentée par des prêtres, dont les menaces et l'obsession lui portèrent les premiers coups, elle fut sur la fin de sa maladie, suite de ce premier assaut, empoisonnée par l'entêtement et la sottise d'un médecin, digne ministre de la mort.
Elle mourut dans la nuit du 20 au 21 juillet 17 19; elle était née en 1695.
Elle avait de la beauté, de l'esprit, de la grandeur; ses passions vives, développées de bonne heure par tout ce qui peut enflammer une jeune imagination, furent la cause de ses torts et de ses dérèglements ; on cria beaucoup contre elle : on aurait moins crié si, avec plus de retenue dans ses plaisirs, elle eût fait de grands maux, et causé des guerres où cinquante mille hommes eussent perdu la vie. Elle était généreuse et grande dans ses bienfaits.
MADEMOISELLE AISSÉ
Ce fut chez madame de Parabère que le régent vit mademoiselle Aissé; le prince en fut enchanté. Peu fait aux refus, il l'entretint de sa passion, ne doutant point qu'elle n'acceptât avec joie ses propositions brillantes. Mais quelle fut sa surprise quand elle lui répondit avec une fermeté respectueuse que jamais elle ne consentirait à devenir sa maîtresse. Ce prince ne perdit cependant pas toute espé-
rance; il ne douta point, qu'appuyé de madame de Ferriol, chez qui demeurait la demoiselle, et à qui elle avait de grandes obligations, il ne réussît enfin. Cette dame, bien plus étonnée que le duc, que l'on pût refuser de telles oflFres, employa les motifs de l'intérêt pour engager mademoiselle Aissé à les écouter : tout fut inutile ; plus la dame voulut faire sentir les avantages d'une telle conquête, plus mademoiselle Aissé en montrait d'éloignement. Elle se jeta à ses pieds pour la prier de ne plus lui parler de la passion du duc, assurant que si l'on continuait à la tourmenter sur ce sujet, elle se mettrait dans un couvent, ou se retirerait dans le fond de quelque province. Madame de Ferriol la plaignait plus qu'elle ne l'admirait; mais comme elle lui était utile, craignant de la perdre, elle consentit, quoiqu'avec regret, à ne lui en plus parler.
Cette délicatesse dans une jeune demoiselle qui, dès ses plus tendres années, avait été l'objet des désirs d'un homme déjà avancé en âge, est tellement remarquable qu'elle inspire le désir de connaître ' plus particulièrement celle qui en fut capable. Nous en dirons un mot.
Elle naquit en Circassie, province de la domination des Turcs, qui a la réputation de fournir les plus belles femmes dans les sérails des voluptueux Musulmans. La ville où elle était fut prise par eux; les habitants réduits en esclavage, et les belles filles vendues, comme bien l'on pense, dans les bazars ou marchés publics de Constantinople.
La petite Aissé avait déjà, dans un âge tendre, une physionomie noble, intéressante, des grâces touchantes qui l'ont rendue dans la suite préférable à de plus grandes beautés; car on ne pouvait dire que c'en fût précisément une.
M. de Ferriol , ambassadeur de France à la Porte ,
homme de plaisir, et qui s'en promettait beaucoup, et avec raison, d'une jolie fille toute enfant, qu'il façonnerait à sa guise, touché d'ailleurs de l'air de distinction qu'il remarquait dans la jeune esclave, trouva moyen de l'acheter pour une somme d'environ 8,000 francs, et la fit conduire chez lui.
Peu de temps après il fut rappelé en France, et emmena la jeune Âissé avec lui. Comme il demeurait dans la même maison que madame de Ferriol, sa belle-sœur, il la pria de s'en charger; elle prit beaucoup d'amitié pour cette enfant, et voulait l'avoir sans cesse dans son appartement; tous ses amis en étaient charmés, et chacun la trouvait aimable et jolie.
M. l'ambassadeur, riche et garçon, ne bornait pas ses sentiments pour elle à une simple amitié ; il en était vrai*ment amoureux, et espérait bien réunir encore assez de force pour cueillir cette jeune fleur. Il n'épargnait rien pour l'embellir; tous les maîtres, pour développer les talents agréables, furent employés. Entourée de femmes voluptueuses, et qui répétaient sans cesse que la seule ressource d'une femme sans fortune devait être de se faire aimer et de captiver quelque homme riche et puissant, mademoiselle Âissé ne pouvait manquer d'être imbue des maximes de la galanterie.
La nature avait tout fait pour elle ; à une figure charmante elle joignait une âme sensible, beaucoup de candeur et de vérité dans le caractère. Sa noblesse dans ses manières d'agir, sa délicatesse dans les procédés, sa sensibilité, son goût la faisaient admirer de ceux qui l'approchaient.
Ces qualités du cœur, et plus encore les grâces de sa jeunesse, étaient pour M. de Ferriol de nouveaux irritants
/ pour sa passion. L'on conçoit tout ce que son imagination devait lui présenter de jouissances dans la possession d'un objet aussi séduisant; il employa les caresses, les prévenances, l'ascendant de l'habitude et de la reconnaissance, sinon pour lui faire partager ce qu'il sentait, au moins pour en obtenir ce qu'il désirait. Cette passion le rendit jaloux; il craignit que ce cœur qui n'était à lui que par soumission et reconnaissance ne se donnât librement à un autre; il la rendit malheureuse par cette défiance; elle évitait la présence de son bienfaiteur, dont' les caresses étaient pour elle un tourment; cette situation lui rendit la vie pénible, parce qu'il en coûtait à son cœur de ne pouvoir marquer plus d'abandon à celui qui l'avait tirée d'esclavage et élevée au milieu des délices d'une société choisie. Cependant lorsque M. de Ferriol tomba malade, tout éloignement disparut avec les motifs qui l'y engageaient; elle lé soigna comme un père, et n'abandonna plus sa chambre. Il fut généreux à son égard; à tout le bien qu'il lui avait fait à cause de sa jolie figure, il joignit le don d'un contrat de 4,000 livres de rente et un billet d'une somme considérable. Cet ami, pour qui mademoiselle Aissé aurait pu avoir une tendresse plus chaude, mourut.
Alors madame de Ferriol la prit chez elle, la logea assez mal, et lui reprocha les dons de son beau-frère, un peu par avarice; car ce n'était point un mauvais cœur. Mademoiselle Aissé y fut sensible jusqu'au fond du cœur; elle ne pouvait comprendre que l'on pût reprocher des bienfaits qu'on n'avait jamais mendiés; indignée des mauvais procédés de cette dame, elle prit le billet, et le jeta devant elle au feu.
Plusieurs personnes prirent du goût pour mademoiselle
Aissé; mais il paraît qu'elle avait pris le parti de ne livrer son cœur qu'autant qu'elle estimerait celui qui s'en rendrait maître.
Elle voyait souvent madame la comtesse de Parabère, maîtresse du régent; ce prince l'y ayant aperçue en fut enenchanté, et désira l'avoir. Il lui réitéra sa passion ; mais elle répondit avec une fermeté respectueuse que jamais elle ne consentirait à être sa maîtresse. Le prince espéra qu'avec le secours de madame de Ferriol il pourrait venir à bout de .
mademoiselle Aissé ; cette dame, plus étonnée que le duc 1
que l'on pût refuser de telles offres, employa tous les motifs de l'intérêt, pour l'engager à les écouter ; tout fut inutile ; et, comme elle voyait que madame de Ferriol mettait de l'opiniâtreté à plaider en faveur du duc d'Orléans, elle se jeta à ses pieds pour la prier de ne plus lui en parler, assurant, comme nous l'avons dit, que si on continuait à la tourmenter sur ce sujet, elle se retirerait dans un couvent ou au fond d'une province.
Quelque temps après le chevalier d'Aydie la vît chez madame du Deffant; il en fut enchanté, et prit pour elle une passion que la demoiselle partagea bientôt; il se fit présenter chez madame de Ferriol, et ne quitta plus cette maison, qui réunissait tous les charmes -pour lui. Ce chevalier était un homme très aimable ; à une figure noble il joignait le caractère le plus intéressant ; jusqu'alors on l'avait supposé léger; il avait eu plusieurs intrigues. Madame de Berri en avait été amoureuse; mais il ne s'était attaché à aucune. 11 paraît que mademoiselle Aissé le fixa; cependant elle craignit pendant quelque temps de se livrer à sa passion pour le chevalier; elle en connaissait tous les dangers; elle était encore retenue par une considération. M.' d'Aydie était
chêvalîer de Malte, et il lui paraissait fâcheux de se livrer à un homme qu'elle ne pourrait jamais épouser, ou qui serait obligé, pour la satisfaire à cet égard, de se faire relever de ses vœux. Il paraît même que le chevalier voulut lui donner cette dernière preuve d'attachement ; mais elle ne voulut jamais y consentir, préférant l'avancement de celui qu'elle aimait à toute autre considération.
Les sentiments délicats de mademoiselle Aissé pour son amant sont bien peints dans une lettre adressée à une dame de ses amies (1727).
« Le chevalier, dit-elle, est parti pour le Périgord, où il compte être six mois. Vous serez bien étonnée, madame, quand je vous dirai qu'il m'a offert de m' épouser. U s'expliqua hier très clairement devant une dame de mes amies; c'est la passion la plus singulière du monde; cet homme ne me voit qu'une fois tous les trois mois; je ne fais rien pour lui plaire; j'ai trop de délicatesse pour me prévaloir de l'ascendant que j'ai sur son cœur, et quelque bonheur que ce fût pour moi de l'épouser, je dois aimer le chevalier pour lui-même. Jugez, madame, comme sa démarche serait regardée dans le monde s'il épousait une inconnue, qui n'a de ressources que la maison de M. de Ferriol. Non, j'aime trop sa gloire, et j'ai en même temps trop de hauteur pour lui laisser faire cette sottise. Quelle confusion pour moi d'apercevoir tous les discours que l'on tiendrait! pourrais-je me flatter que le chevaUer pensât toujours de même à mon égard? Il se repentirait assurément d'avoir suivi sa folle passion, et moi je ne pourrais survivre à la douleur d'avoir fait son malheur et de n'en être plus aimée. »
Le chevalier devint très assidu auprès de sa maîtresse.
dont la tendresse pour lui prit bientôt une grande force : elle devint grosse.
Cette situation rembarrassair;elle craignait de s'en ouvrir à madame de Ferriol,dont l'indiscrétion aurait pu la compromettre; elle prit le parti de tout avouer à milady Bolingbrok, femme de l'ambassadeur d'Angleterre en France.
C'était une femme charmante, qui joignait des qualités solides aux plus agréables. Nièce de madame de Maintenon, elle avait épousé en premières noces M. de Villette, et en second milord Bolingbrok, connu par son génie, ses talents, admiré des gens de lettres, et qui a joué un grand rôle en France. Madame de Villette, par l'agrément et la solidité de son esprit, sut fixer milord, qui jusqu'alors avait passé pour très inconstant dans ses goûts. Il l'épousa.
C'est donc à cette dame que mademoiselle Aissé ouvrit son cœur; milady, tendre et compatissante, la plaignit, et s'empressa de la servir. Elle demanda à madame de Ferriol de vouloir bien permettre à mademoiselle Aissé qu'elle fît un petit voyage en Angleterre avec elle. Dès qu'elle eut obtenu cette grâce et le consentement du chevalier d'Aydie, elle fit tous ses préparatifs pour partir, emmena mademoiselle Aissé dans un quartier de Paris éloigné, lui donna un valet de chambre anglais, dont elle était sûre; une fille attachée à la malade ne l'abandonna pas non plus; le chevalier se déguisa, et vint auprès d'elle passer une partie du temps que durèrent les couches; il amena au mopient nécessaire une accoucheuse, prit l'enfant, qui était une petite fille, et la remit à milady Bolingbrok, qui la conduisit en Angleterre, et la ramena ensuite en France, où elle la plaça dans un couvent, la présentant comme nièce de son mari, sous le nom de Miss Black.
Mademoiselle Aissé eut la satisfaction de voir souvent sa fille, d'être toujours aimée du chevalier; mais elle souffrait de voir que cette enfant, qu'elle aimait tendrement, n'aurait jamais une existence reconnue; d'un autre côté, soit inconstance, soit faiblesse, soit que la possession tranquille du bonheur finisse par ennuyer, elle chercha à rompre l'union qui était entre elle et le chevaHer. Celui-ci, qui n'était peutêtre pas fâché de cette résolution après une habitude de plusieurs années, la laissa faire, quoiqu'il l'aimât; enfin, il la perdit tout à fait; elle mourut en 1733. Après sa mort, le chevalier quitta Paris, emmenant sa fille; il se retira dans ses terres en Périgord, où il mourut en 1758. Il avait marié sa fille, après l'avoir fait très bien élever, à un gentilhomme de son voisinage.
On a de mademoiselle Aissé un volume de Lettres pleines de grâce et de sentiments délicats. Elle y parle avec franchise des événements de sa vie et des personnes qu'elle fréquentait; on y trouve une foule d'anecdotes et de traits qui en rendent la lecture très attachante.