PRÉFACE IX
lit, FAle n'aimait pas ses filles^ elle n'aimait pas sa mère, elte n'aimait qu'elle même. Il est vrai qu'elle n'était aima de personne, pas même du diable, dit Voltaire, quoiqu'on lui donnât le nom de Madame Lucifer. »
C'est à la suite de ce mariage, quesamère ne lui pardonna jamais y quePhilippe d'Orléans fit ses premières armes ( r 706) comme général en chef de l'armée du nord de l'Italie. Ce commandement n'était, il est vraiy que nominal; mais, bien qu'entouré de gênéraux plus capables que lui y Philippe fut battu dans une grande bataille livrée sous les murs de Turin, par le prince Eugène, ce fils d'Hortense Manciniy que la dureté et V imprévoyance de Louis XIV avaient placé au premier rang des ennemis de la France. C'est cependant alors qu'il aurait eu bien besoin d'un tel capitaine pour rétablir ses affaires à cette époque finale du grand règne où elles étaient si abaissées et si compromises f
Pendant les deux années suivantes (1707-1708) Philippe prit part à la guerre d'Espagne, avec plus de succès, mais sans un plus grand profit pour la France ou pour lui. Il fut même rappelé en hâte avant 'la fin de la campagne parce que l'entourage de Madame de Maintenon avait insinué à l'épouse morganatique du vieux Roi que Philippe d'Orléans rêvait de remplacer sur le trône de Charles-Quint l'hésitant Philippe V, qui ne savait s'il ne devait pas abdiquer sa vacillante couronne plutôt que de courir les risques nécessaires pour la raffermir et la conserver. La jalousie du Roi, toujours tenue en éveil par la vieille Maintenon, ferma donc à Philippe toutes les voies qui auraient pu lui permettre de donner carrière à ses ambitions légitimes et sérieuses. Il revint alors à Paris, dégoûtéy désillusionnéy et reprit sa vie de débauches et de plaisirs. C'est à ce moment que le Roi fut si douloureusement frappé par la mort imprévue et si étrangement rapide de son fils et de ses petits^nfants. Ces cruels événements
donnèrent lieu, comme on sait, aux plus terribles imputations contre Philippe d'Orléans ^ qui avait un laboratoire de chimie, dans lequel on l'accusa d'avoir prépare le poison qui, d'après la rumeur publique, aurait enlevé en si peu de temps quatre membres de la Famille royale,
ce Pendant que Louis XIV, dit Duclos dans ses curieux mémoires, éprouvait toutes les disgrâces de la guerre, il eut à soutenir les plus grands malheurs domestiques. Il vit, en moins d'un an, s'éteindre trois générations. Le dauphin^ son fils unique, meurt le i6 avril 171 1 ; le duc de Bourgogne, devenu dauphin, meurt l'année suivante, le 18 février, n'ayant survécu que six jours à sa femme morte le 12 ; trois semaines après, le 8 mars, le duc de Bretagne, Vaine de leurs fils, les suivit au tombeau. Parts vit le mime char funèbre renfermer h père^ la mère et l'enfant. . . Les soupçons répandus dans tout le royaume par ces morts rapides tombaient unanimement sur le duc d'Orléans, et formèrent bientôt un cri d'accusation publique, et ces soupçons ont subsisté longtemps. »
C'était encore Madame de Maintenon qui avait tout d'abord laissé planer sur le duc d'Orléans ces infamantes calomnies, afin de décider le Roi à lui enlever, dans son testament, la régence, qu'elle voulait voir passer aux mains des ducs du Maine et de Toulouse. On sait ce qui advint : le testament, qui donnait la régence au premier de ces princes, fut cassé par le parlement et Philippe d'Orléans déclaré Régent, comme premier prince légitime du sang, conformément aux lois de l'État. Il faut lire dans les mémoires du temps le piquant récit des intrigues qui suivirent immédiatement la mort du Roi pour faire exécuter ou ccuser son testament ; mais c'est surtout dans Saint-Simon qu'on trouvera les plus grands détails sur la fameuse séance pendant laquelle le parlement annula le testament et investit seul Philippe d^ Orléans
PRÉFACE TBl
de la régence du royaume. C'est un véritable tableau peint déf couleurs les plus vives et les plus énergiques et l'une dés pages les plus admirables du grand mémorialiste.
Voilà donc Philippe maître à la fois du Roi et de la Frame ; tout gravite autour de lui ; il est la source de toutes les faveurs^ il donne les bénéfices et Us pensions et, jusqu^à la majorité du r<n\ h véritable foi^ c'est lui. Il fut cependant, à ce point dé vue, plus modéré et plus modeste que ne l'eussent été, à coup sûr, ks ducs du Maine et de Toulouse. Il est vrai de dire aussi qu'il ai" mait plus le plaisir que les affaires qu'il traitait avec trop dé négligence et de frivolité, et dont il abandonna d'ailleurs bientôt la direction tout entière à Dubois. Le duc de Richelieu, qui fut l'ûH des plus illustres familiers du Régent, a tracé, dans ses ménioifes,' un curieux et intime tableau de sa cour. Le voici tout entier :
« La facilité fut le défaut dominant de ce prince ;• la source de toutes les erreurs de sa régence et de ses liaisons avec des per-^ sonnes dangereuses ou méprisables. Il avait donHé lui-même àsé's favoris le nom de roués, épithète équivoque que les rouis élxpli^' quaient en disant quils se seraient fait rouer pour lui ; nutis' qu'il expliquait lui-nUme en ajoutant qu'ils étaient gens bons- et être roués.
Les principaux roués étaient le comte de Noce, fils de sotigimverneur. Il avait été élevé avec lui, et le duc d'Orléans l'appelait quelquefois son beau-frére, parce qu'il était aimé de Madame dé Pàrabére, sa maîtresse. Les autres roués étaient' It marquis de la' Fare, capitaine de ses gardes, appelé le' bon erifant ; le chevalier de Simiane, qui faisait bien les vers mais qui était encore meilleur buveur; Fargy, jeune homme le plus beawet le mieux faitde son temps, plein de saillies, etc. Le ducdeBrahcàs avait aussi' le titre de roué du régent, quoiqu'il n'eut pas la réputation d'-êre galitfft erti^ets lesfefnmes; le marquis de Broglie en était aussi.
et des plus divertissants par l'esprit et par sa débauche dans tous les genres ; le marquis de Canillac et le duc de Saint-Simon, quoique amis intimes du Régent, n'étaient pas iout^à-fait au rang des roués y mais ils jouissaient de sa faveur intime, surtout Canillac, que le Régent appelait son mentor parce qu'il ne buvait pas beaucoup et qu'il évitait les excès. . .
La vie ordinaire du Régent était de donner une partie du jour aux affaires^ mais le soir il se retirait avec ses maîtresses et ses roués, pour souper, jouer, boire, etc., avec eux^ et assaisonner le repas des nouvelles les plus joyeuses et les plus divertissantes de la ville. Tous se rendaient vers neuf heures au Palais Royal, avec Madame de Mouchy, Madame de Sabran, la duchesse de Gesvres, et souvent Madame de Berry, fille du Régent, qui, jeune encore^ était initiée à tous les secrets de la nuit. Quelquefois un détache-ment des filles d'opéra venait encore égayer la compagnie. On y voyait des comédiens et d'autres personnages qui, sans être distingués par la naissance^ pouvaient y briller par un esprit léger, par des réparties heureuses ou par leurs talents connus dans la débauche... Quand l'heure accoutumée était venue, les portes se fermaient à tout Paris ^ eut^il été en combustion ; il n'y avait plus de Régent, tout était inaaessible. . .
Personne n'était aussi aimable que le Régent dans ces orgies nocturnes, dont il se fit peu à peu une telle habitude qu'elles furent nécessaires à son bonheur ; et quand il n avait point passé la nuit de cette manière, il l'avait employée à courir avec ses compagnons de débauche. Souvent il allait, comme un simple particulier, dans des sociétés connues par la hardiesse de leurs principes et par la facilité de conduite des voluptueux qui la composaient. Toutes les compagnies lui étaient bonnes, si l'esprit, les beaux-arts, la littérature et le libertinage y dominaient.
Le Régent donnait aux affaires la matinée plus ou moins