JUILLET
— On vit en débauche ouverte à Versailles ; il n*y a personne à la tête qui puisse contenir les courtisans et les dames. L'exemple manque. Les princes ont des maîtresses publiques, il n'y a plus ni politesse, ni civilité, ni bienséance. Ce n*est plus la cour de ce grand Roi qui d'un regard arrêtait les plus libertins, et on y voit régner tous les vices sous un Roi mineur qui n'a point encore d'autorité. Le maréchal de Villeroy^ son gouverneur, a eu la douleur d'apprendre que la duchesse de Retz, sa petite-fille, a eu des galants de tous les étages depuis qu'elle est à Versailles, et il a su par la marquise d'Alincourt, son autre petite-fille, que la première a voulu la perdre et l'engager dans des galanteries. A une dispute qu'elles eurent entre elles en sa présence, celle-ci reprocha à la duchesse qu'elle avait voulu lui faire prendre des lettres du duc de Richelieu, leur faire faire partie carrée, lui donner des amants, qu'elle n'y avait jamais consenti, mais que pour la duchesse, elle était m wfnelle (elle s'est servie de ce terme), qu'elle avait voulu séduire le Roi même, qu'elle avait porté ses mains sur lui, et dans des endroits très cachés. Sur quoi, le maréchal, entrant en fureur contre la duchesse, il l'a sur-le-champ fait sortir de la cour, et on l'a renvoyée à Paris. Cette histoire publique en a découvert encore d'autres.
La duchesse de Retz chasse de race; sa mère, la duchesse de Luxembourg, se donnait à tout le monde; sa fille veut faire de même. La marquise d'Alincourt est sage. C'était mademoiselle de Boufflers, qui a été élevée dans une école de vertu. Mais peut-on espérer qu'à la cour d'aujourd'hui cela se soutienne?
l88 LA RÉGENCE
Il y a débauche aussi des jeunes seigneurs entre eux, et ils ne s'en cachent point. Le jeune duc de Boufflers, le marquis de Rambure et le marquis d'Alincourt étant allés dans un bosquet, le duc de Boufflers voulut violer Rambure et n'en put venir à bout. D'Alincourt dit qu'il voulait prendre la revanche de son beau-frère Boufflers. Rambure ne s'en défendit point et en passa doucement par là. Voilà les abominations que le voyage de Versailles a produites.
Le Roi se lève de grand matin, les princes sont chez lui devant huit heures, et le Régent lui-même ne manque pas. n y a plus de monde à son lever qu'à celui de Louis XIV. A huit heures trois quarts on ne sait plus où aller, et l'oisiveté engendre le vice.
— Le marquis de Saillans ayant gagé contre le marquis d*Entragues qu'il irait deux fois de Paris à Chantilly et de Chantilly à Paris en six heures, ce qui fait 36 lieues, à condition qu'il changerait d'autant de chevaux qu'il voudrait, la course s'est faite aujourd'hui matin. Saillans est parti de la porte Saint-Denis à six heures du matin, à une horloge qu'on y avait apportée de l'Observatoire. Il y était revenu avant neuf heures. Il en est reparti aussitôt et était revenu à un peu plus d'onze heures et demie. Ainsi, il a gagné de beaucoup, et la course a paru très belle, car c'est plutôt la force d'un homme que celle des chevaux, puisqu'il en a changé tant qu'il lui a plu sur la route. Le monde disait que Saillans se romprait le cou et faisait une folie ; folie ou non, il a gagné le pari, qui était de 12,000 livres. Il a été chez un baigneur se nettoyer, a dîné chez M. de Montboissier et a
paru victorieux à l'Opéra, au grand déplaisir de plusieurs parieurs, qui avaient aussi gagé contre lui.
— Le samedi 22, le cardinal Dubois a été déclaré premier ministre d'État et en a fait le serment entre les mains du Roi. Le cardinal de Richelieu a été fait ainsi premier ministre par lettres du 2i novembre 1629, qui portent : <c Nous vous avons choisi pour être un de nos conseillers en nos conseils et notre principal ministre de notre État, pour, en cette qualité, assister à tous nos conseils et garder la séance. » Ces lettres lui furent données pour lui conférer la préséance dans le conseil, et on en fait autant pour le cardinal Dubois, qui en fera aussi d'autres usages.