PRÉFACE XXIII
J^ arrive maintenant à cet abbé Dubois lui-ntêmCy qui représente, si complètement pour l'époque, la corruption du clergé à tous les degrés, en sa seule personne. Quand le Régent parvint au pouvoir, sa mère la princesse Palatine, qui donnait à Dubois le juste respect qui lui était dû, avait supplié son fils de chasser à jamais « ce drôle » et surtout de le tenir toujours éloigné des ajfaires. Le Régent parut vouloir d'abord donner satisfaction à sa mère, mais il devait avoir bien vite un besoin indispensable de Dubois, Pendant les premiers temps, leprince tint le turbulent et ambitieux abbé à l'écart, parce qu'il travaillait par lui-mime; mais peu à peu l'amour et l'excès des plaisirs, l'abus des longues nuits sans sommeil passées en orgies, exercèrent sur la santé et lesfcu:ultés intellectmlles du Régent l'influence la plus désastreuse et le rendirent incapable de tout travail suivi. Non seulement il en perdit le goût, mais il en vint à ne plus pouvoir s'occuper d'aucune affaire et il dut songer bientôt à remettre la direction effective entre les mains de Dubois. C'est ainsi que le rusé personnage commença à gouverner la France, d! abord en sous-ordre, puis ministre déclaré, puis enfin premier ministre. Il eutd la fois tout en mains : l'armée, les finances, la feuille des bénéfices, n'ayant de comptes d rendre à personne puisqu'il ne dépendait que de deux hommes, également désarmés contre lui, l'un par son abrutissement, le Régent , l'autre par son extrême jeunesse, le Roi.
La grosse affaire du gouvernement de Dubois, qui s'était fait asse^acilement nommer archevêque de Cambrai, d ce siège mime qu'avait illustré Fénelon, cette grosse affaire fut la conquête du chapeau de cardinal qu'il entreprit d son profit. Il y employa tout son temps et toute sa diplomatie, toute sa rouerie et son habileté, et cependant cette conquête lui coûta deux années entières de continuelles négociations! C'est sous le pape Clément XI qu'elles s'en-
gagèrent. Mais ce pape, justement temporisateur en cette circotistance^ répugnait à nommer Dubois, Il fit de belles promesses^ accumula les difficultés et les objections et traîna si bien l'affaire en longueur que la mort vint le surprendre avant qu'il ait pu, ou voulu, donner satisfaction à l'abbé. On conçoit la fureur de celui-ci, qui avait d'ailleurs le caractère le plus irascible du monde et qui était toujours y comme Va dit un de ses historiens^ M hors des gonds ». Aussi ^ cette fois y c'est autour du conclave qui allait se réunir pour nommer le nouveau pape, qu'il disposa et fit jouer ses batteries. Vabbé de Tencin fut par lui envoyé à Rome et ne craignit pas de déclarer que Dubois et la France appuieraient l'élévation à la tiare du cardinal qui s'engagerait à VavancCy et par écrit, à donner la pourpre à l'archevique de Cambrai. Le cardinal Conti accepta le marché, fut élu et envoya quelques mois après le chapeau à Dubois qui n'avait d^autres mérites pour le porter que le mal qu'il s'était donné pour le conquérir 1
Voici deux curieux portraits de Dubois^ écrits par deux contemporains dont l'un est le plus illustre de nos mémorialistes, portraits qui se complètent bien l'un par l'autre :
« Son esprit, dit Saint-Simon, était fort ordinaire, son savoir des plus communs, sa capacité nulle (i) ; son extérieur d'un furet, mais a un cuistre; son débit désagréable, sa fausseté écrite sur son front, ses mœurs trop affichées sans aucune mesure pour pouvoir être cachées,.. Sa tête incapable de contenir plus d'une affaire à la fois et lui d'y en mettre ni d'en suivre aucune que pour son intérêt personnel ; rien de sacré, nulle sorte de liaison respectée; mépris déclaré de foi, de parole, d'honneur, de probité,
(i) Ici la haine personnelle qui animait Savnt-$imon contre Dnbois le rend in/uste, Dubois était bas, vil, rampant, crapuleux, tant qu'on voudra, mais il était loin d'être aussi nul que Saint-Simon veut bien le dire.