‹ [Chroniques du XVIIIe siècle]Chapitre 17 sur 47 · LE CARDINAL DE TENCIN · texte numérisé non relu

LE CARDINAL DE TENCIN

PIERRE Guérin de Tencin, descendant de gentilshommes du Dauphiné, archevêque d'Embrun, abbé de Vézelay, est fils d'un président au parlement de Grenoble. C'est un homme d'esprit et d'érudition, qui écrit bien et parle de même. L'étendue de son génie, sa souplesse et son assiduité au travail le rendent capable des premiers emplois. Il a fait avec succès les affaires de France à Rome, pendant une partie de la minorité. Ses belles qualités le feraient généralement estimer, si Tenvie d'amasser de grands biens, et de parvenir par toutes sortes de voies aux plus hautes dignités, ne l'avait déjà engagé dans plusieurs démarches qui l'ont absolument déshonoré.

Il s'impatronisa chez M. Law, et présida à l'abjuration que le régent lui fit faire, dans le dessein de lui confier le poste de contrôleur général, jusqu'à l'entière exécution de ses projets. Ce digne prosélyte, en récompense des biens

spirituels qu'il lui avait procurés, lui donna des actions du Mississipi; elles ne demeurèrent pas inutiles en ses mains. Il sut, en profitant de la fureur qui régnait alors, les manier avec tant de dextérité, qu'il devint un des plus forts agioteurs du système^ et y amassa un gros argent comptant, qu'on le soupçonna de prêter à usure, sous des noms supposés, si du moins on peut en juger par un pareil procédé qu'il a eu avec M. le cardinal de Polignac, procédé qui lui a attiré la disgrâce de la cour.

N'étant encore qu'abbé de Vézelay, et voulant, en conséquence de lettres obtenues clandestinement à Rome, réunir à ladite abbaye le prieuré de Merlon, qui en dépend, il en pourvut confidemment son neveu, qu'on dit même n'avoir pas été clerc alors. Cette manœuvre fut déterrée par un ecclésiastique, qui jeta aussitôt un dévolu sur ledit bénéfice. H y eut plusieurs factums dans cette afifaire, qui furent imprimés chez Collombat, contre l'abbé Tencin et son neveu; et M. de Lamoignon, avocat général, alors portant la parole, ne le ménagea pas dans le discours de ses conclusions; voici ses termes : oc Les crimes de connivence et de simonie entre l'oncle et le neveu éclatent dans tout leur jour, et ils sont prouvés si ouvertement et si littéralement par toutes les pièces justificatives qu'on a rapportées à l'audience et communiquées à M. l'avocat général, qu'on ne saurait plus le révoquer en doute. » Il ne s'est jamais fait relever de ce crime de simonie. La connivence se trouva si marquée, que, par arrêt du Parlement, le bénéfice ' contentieux fut adjugé au dévolutaire, malgré la haine qu'on a pour ces sortes de gens, et malgré la jurisprudence de la cour, qui favorise toujours le pourvu par l'ordinaire.

Parvenu à l'archevêché d'Embrun, il se montra un des

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plus outrés sectateurs de la cour de Rome, soutint la constitution avec toute la manie d'un prélat qui vise au cardinalat; et quelque envie qu'eussent la plupart des autres archevêques du royaume de se prêter aux intentions de la cour, il fut le seul qui osât faire la planche des conciles provinciaux qu'on avait envie de tenir pour condamner les évêques anticonstitutionnaires.

n sollicita longtemps des lettres patentes pour l'interdicde celui d'Embrun. Quoique M. de Senez, son suf&agant, vit bien que c'était une partie faite contre lui, il ne laissa pas de s'y rendre à l'âge de plus de quatre-vingts ans, avec un air de candeur et de sincérité qui lui attira les respects de toute la province, et la haine des évêques assemblés pour le perdre. Les moyens de récusation, à cause de simonie, qu'il fournit contre son métropolitain, loin de le faire abstenir, ne servkent qu'à irriter son acharnement. Non content de Tavoir insulté de gaieté de cœur dans une cérémonie publique où il s'agissait de remercier Dieu des heureuses couches de la reine, il exerça contre lui toutes les vexations imaginables. Cette assemblée informe, communément appelée le brigandage d'Embrun, ne démentit point son chef, et, à la honte de nos canons et de nos libertés, fut déclaré suspens M. l'évêque de Senez, prélat aussi bien famé que M. d'Embrun est universellement décrié.

Ce fut alors qu'il se flatta d'obtenir la barette, qui faisait depuis longtemps l'objet de ses désirs ; mais une lettre du pape Benoît Xm qui canonisait les irrégularités qu'il avait commises, et une autre du roi qui les agréait, sans pourtant donner à son prétendu concile la forme prescrite par les lois du royaume, furent toute sa récompense ; il s'acquit.

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en revanche, même dans son parti, le mépris de tous les honnêtes gens.

Depuis ce temps*là, son aâfaire avec M. de Poli* gnac lui ayant fait ordonner de rester dans son diocèse, il s'efforce de réparer le désagrément qu'elle lui a donné par quelque coup d'éclat, qui^ en obligeant la cour de France à le mortifier, engage celle de Rome k le décorer d'cm chapeau rouge, pour le récompenser et s'attirer en même temps de nouveaux partisans.

La consultation des avocats du roi vient de lui en donner l'occasion; le mandement qui en ordonne la condamnadon dans son diocèse est conçu en termes injurieux à l'autorité des parlements. Les sentiments des avocats sur la puissance ecclésiastique, quoique adoptés depuis par un arrêt du conseil, y sont traités d'hérétiques^ et flétris des qualifications les plus horribles.

Au reste, ses mœurs conviennent parfaitement à son génie, et la chronique scandaleuse le rend complice de tous les désordres de sa sœur, si connue à Paris sous le nom de M™* de Tencin.

Quand M. de Tencin sollicita le chapeau de cardinal, en 1728, fondé sur le prétendu service qu'il avait rendu à rÉglise, ce fut encore sur la présentation du prétendant; mais le cardinal de Fleury, à qui le pape fit communiquer ses sollicitations, écrivit au cardinal de Polignac, alors notre ambassadeur à Rome, et n'oublia pas de marquer que la simonie et l'inceste n'étaient pas des vertus cardinales. Le prétendant n'insista plus, et le pape n'accorda rien; mais M. de Tencin ayant été envoyé lui-même à Rome, réveilla l'un et l'autre en sa faveur. Le cardinal de Fleury ne s'y opposa plus, parce qu'il avait en vue de le flatter

de sa succession au ministère» pour l'opposer à Chauvelin^ qui l'avait trompé. On assure qu'il a payé ce chapeau cent mille écus : rien d'étonnant à cela; au reste, cette lettré si bien notée qui a été entre les mains du cardinal de Polignac, tant qu'il a vécu, ne s'est pas trouvée dans ses papiers après sa mort» le cardinal de Tencin ayant trouvé le secret de la tirer des mains de M. l'abbé Leblond/ secrétaire du cardinal de Polignac, qui en était dépositaire.

M. de Tencin fut donc nommé cardinal par le pape Benoit Xm, en 1739.

n n'a pas paru à la mort du cardinal de Fleury qu'il eût sincèrement envie d'être remplacé par M. de Tencin ; car le roi, qui a pris les impressions que son papa cardinal a voulu lui faire prendre, ne lui a cependant donné aucune place dans le ministère, malgré les espérances qu'il avait conçues depuis sa nomination à l'archevêché de Lyon, et qu'il a été fait conseiller d'État. Il n'a eu ni la feuille des bénéfices, ni siège au conseil de conscience, quoiqu'il n'y eût rien plus à sa bienséance.

Cependant la vieille Éminence, c'est-à-dire le cardinal de Fleury, l'avait flatté de lui succéder, ainsi qu'on peut le voir par la lettre que nous rapportons plus bas, en parlant du projet que ce cardinal forma et n'exécuta pas, de se retirer du ministère. Le cardinal de Tencin eut l'air de refuser; et l'autre, qui n'avait aucune envie d'en faire son successeur, ne persista pas moins à vouloir le lui persuader; en sorte que de ce commerce d'hypocrisie et de mensonge il résulta une correspondance où chacun des deux prêtres jouait l'autre, et qui n'aboutit à rien.

Tencin mourut de chagrin, à Lyon, de n'avoir pu jouer un grand rôle à la cour : digne an d'un ambitieux parvenu.

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