‹ [Chroniques du XVIIIe siècle]Chapitre 18 sur 47 · LA COMTESSE D'ÉVREUX · texte numérisé non relu

LA COMTESSE D'ÉVREUX

AVANT que M. le comte d'Évreux, colonel général de la cavalerie, fût marié, il devait plus d'un million, et ne pouvait pas avoir une boîte d'allumettes à crédit. On lui proposa M"* Croizat, avec douze cent mille francs de dot en beaux deniers comptants, et la succession du père, qui s'est trouvée monter, à ce qu'on assure, à vingt et un millions.

M. le comte d'Évreux accepta ces propositions avec beaucoup d'empressement de terminer, et les articles furent bientôt signés. La cérémonie faite, le comte, ayant reçu la dot, s'en fut chez lui, et laissa sa femme chez M"** Croizat, sa mère, sans consommer le mariage.

-Mais comme la jeune mariée était belle et bien faite, d'ailleurs bien élevée (car les gens de fortune ont au moins cela de grand par devers eux qu'ils n'épargnent rien pour la belle éducation de leurs enfants), elle était aussi libre de ses actions,, et plus que personne au monde elle en donna des marques.

M. le prince de Soabise ent les premières faveurs de la jeune comtesse d'Ëvreux, et le fit connaître dans le public. On assure qu'il en est venu deux garçons, qui vivent, et portent le nom d'Évreux comme étant nés depuis le mariage. Si le fait est vrai, ils pourraient bien venir à la succession du comte, malgré les espérances des collatéraux.

M°*^ la comtesse d'Évreux ne se cachait point du tout dans ses galanteries, et elle vivait chez sa mère comme si son mari eût été absent.

Tout le monde blâmait le comte d'Évreux d'avoir pris une iemme aussi aimable avec un aussi gros mariage, et ne s'en pas servir. Le prince de Soubise n'était pas si dégoûté, et vérifiait le quolibet sentencieux d'Henri IV, que tout cas est cas, et que la reine n'en a pas un plus beau que les autres femmes du monde.

M. le comte d'Évreux eut la précaution de songer à ses affaires, comme bien d'autres, dans le temps du système qui lui donna moyen d'amasser des millions, dont il s'est servi à propos. Il commença par rendre la dot de sa femme; mais il garda les intérêts pour l'honneur qu'elle avait de porter son nom, et fit bâtir un si bel hôtel au faubourg Saint-Honoré, qu'on pourrait le nommer un palais pour la beauté et la grandeur du bâtiment, et pour la magnificence des meubles.

L' excès de l'ambition y est marqué en gros caractères ; on y voit jusqu'à une balustrade autour du lit, comme dans la chambre du roi, ce qui n'est pas même d'usage chez aucun prince du sang; et même quand on lui parle, il exige de l'altesse comme souverain, dont cependant la souveraineté n'est fondée que sur les profits immenses qu'il a faits dans le commerce du papier, profits qui ne viennent que de

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k dépouille d'une infinité de familles du royaume réduites à la mendicité. Voilà de ces grands superbes qui méprisent un Croizat, parce qu'il doit sa fortune à son industrie, et dont le bien vient du commerce qu'il a fait sur la mer, où il a risqué tout le peu qu'il y avait mis dans le commencement.

Aussi peut-on dire que le diable s'est mêlé de cette affaire-là. Qjioique ce soit une [énigme, il est cependant vrai que le diable ou un de ses suppôts (ainsi l'a-t-on cru, car il est beaucoup plus vraisemblable que c'est quelqu'un qui a voulu jouer le merveilleux) aurait fait cocu le comte d'Évreux, qui le méritait si bi#n, si sa femme eût su garder le secret. Voici le fait tel que bien des gens en sont persuadés.

Un jour que M"*^ la comtesse d'Évreux était à sa toilette, on fit entrer dans son cabinet un homme habillé de noir, avec une casquette dessous son bras comme un bijoutier. Un peu interdite, elle lui demanda ce qu'il voulait, parce qu'il n'avait pas été annoncé. Il ouvre sa belle cassette, en tire nombre de diamants des plus gros et des plus brillants, montés dans la dernière perfection; elle lui dit: <c Eh bien, monsieur, que voulez-vous dire ? (Apparemment que son monde, et surtout ses femmes, avaient été renvoyées avant cette conversation.) — Madame, lui répondit le marchand , ou celui qui pour lors en avait tout l'air, ceci n'est pas encore le prix de vos faveurs que je vous demande ; j'en ai bien d'autres à vous offrir si vous voulez me les accorder, me promettre le secret, et de n'en parler à personne du monde, ou bien vous et moi en pâtirions. Voilà ma convention. »

M"* la comtesse d'Évreux, avide <le pareilles richesses, lui dit que sa proposition méritait bien un peu de réflexion^

tt qu'elle lui demandait huit jours pour lui donner sa réponse. H lui répondit : a Volontiers, Madame, mais sous la condition du seaet; » et il s'en tut comme il était venu, sans autre cérémonie. Dans Tinstant, M""* la comtesse d'Évreux, encore toute remplie de son étonnement, oublia, comme font laplupartdes femmes, le secret qu'elle avait promis, et fut à la chambre de son frère, le président de Tunis, panier percé, et dont les billets se négociaient à six pour cent d'argent sur la place. Elle lui conta sa belle aventure tout au long, sans oublier d'appuyer qu'il y avait pour plus de deux millions de diamants dans la cassette de son amant prétendu.

M. de Tunis la gronda beaucoup de n'avoir pas accepté le parti à l'heure même, et l'engagea à ne pas refuser à la huitaine une si belle occasion, en l'embrassant de tout son cœur, et en lui disant : « Ma chère sœur, où sont les hommes qui sont en état de faire de pareilles galanteries ? Q.ue savez-' vous d'ailleurs les plaisirs que vous pourriez avoir, puisqu'il vous offre tout ce que vous pouvez souhaiter ? Peut-on rien davantage que de posséder dans ce monde tout ce que l'on souhaite?»

M"'* la comtesse d'Évreux prit donc une ferme résolution d'accepter le parti dans la huitaine, et même plus tôt si cela eût été possible.

M. le diable, homme d'honneur cependant, ne manqua point à sa parole, et se rendit ponctuellement à la même heure et dans le même équipage; mais en abordant sa belle, il lui dit : « Madame, vous ne m'avez pas tenu parole sur le secret, et vous avez tout dit à votre frère aussitôt que je vous ai quittée. Cela est bien triste pour vous et pour moi, qui étais en état de vous faire jouir des plus grands plaisirs

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de ce monde^ et de toutes les façons que vous auriez souhaitées. Prenez garde encore à ce que je vais vous dire. Si vous ne gardez pas le secret sur ce que vous venez d'entendre, vous en souffirirez jusqu'à la mort, que vous ne pouvez éviter, et dont je ne peux vous garantir, ayant eu seulement la permission de notre prince de vous en avertir. Je m'en vais à mon grand regret, par votre faute,

M°* la comtesse d'Évreux se trouva mal, et fut fort longtemps sans pouvoir appeler son monde. Étant revenue, elle se fit habiller et mettre les chevaux au carrosse, et s'en alla dans le moment chez M'^^la duchesse de Mazarin, sa bonne amie, lui conter son aventure.

La duchesse prit toute son histoire pour des rêveries, lui dit de s'en moquer et de n'y pas même penser un moment ; mais l'esprit de la comtesse en demeura frappé; elle tomba dans une si grande langueur qu'elle en devint sèche comme du bois, et mourut six mois après. Ne peut-on pas assurer que si le comte d'Évreux n'est pas cocu du fait du diable, l'intention n'a pas manqué à sa chaste moitié ?

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