‹ [Chroniques du XVIIIe siècle]Chapitre 20 sur 47 · MADEMOISELLE DE CHAROLAIS · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DE CHAROLAIS

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LOUIS XV goûtait les douceurs d'une amitié tendre avec M^'* de Charolais et M"* la comtesse de Toulouse. Quoique fille de M"* la Grande-Duchesse, et sœur de M. le Duc, M"* de Charolais n'était point de leurs cabales. Dès sa jeunesse, faite pour les plaisirs par sa beauté et ses grâces, elle s'était trouvée douée d'une sensibilité extrême, qui la tournait tout entière du côté de l'amour : elle avait eu une foule d'amants et fait des enfants presque tous les ans, sans beaucoup plus de mystère qu'une fille d'Opéra; cependant pour la forme on la disait malade pendant les six semaines, et toute la cour, d'accord là-dessus, envoyait savoir de ses nouvelles. Une fois elle avait un suisse peu stylé à ce manège ; sans y faire tant de façons, il répondait à ceux qui venaient : La princesse se porte aussi bien que son état le permet ^ et l'enfant aussi.

Les sœurs de cette princesse ne se gênaient pas davantage. M^^ de Sens avait en titre M. de Maulevrier-Langeron, et M"® de Clermont M. de Melun. Ce dernier fut tué à la chasse dans le bois de Boulogne, par une bête fauve. Comme elle était fort indolente. M"*** la Grande-Duchesse demanda si cette nouvelle lui avait causé quelque émotion.

M^^ de Charolais passait pour s'être mariée en secret à

un seigneur du premier rang (*), mais dont, par cette étiquette à laquelle sont subordonnés si impérieusement les personnages les plus augustes, elle n'avait encore pu obtenir d'en faire hautement son époux. Le cardinal les tenait par là l'un et l'autre, et l'espoir qu'il leur ferait avoir le consentement de Sa Majesté les entraînait nécessairement dans son parti.

M"' de Charolais était intimement liée avec M°** la comtesse de Toulouse, dont le mariage déclaré autorisait à reconnaître le sien, du même genre en quelque sorte ; à le tolérer au moins, si la politique s'opposait trop à la publicité par les suites qu'il pouvait avoir : quoiqu'elles différassent en beaucoup de choses, puisque la première était galante et l'autre dévote; que l'une aimait le tumulte, l'éclat et les fêtes bruyantes, et l'autre la campagne, la retraite et les plaisirs tranquilles, elles se convenaient dans d'autres. D'ailleurs, l'intérêt, qui forme et entretient tant d'unions, excitait M"*' de Charolais à conserver l'amitié de la comtesse, puisqu'elle la mettait à portée d'obtenir pour elle et ses créatures toutes les grâces qu'elle demandait au roi.

Ce prince allait souvent chasser à Rambouillet, chez le comte de Toulouse, qui depuis son mariage y passait une grande partie de l'année. Cette Thébaïde délicieuse lui plaisait pour s'y délasser des fatigues d'une cour importune, d'une grandeur dont le poids l'accabla dès qu'il put le sentir, pour n'y être plus monarque. Enfin, c'était un ami tendre, qui venait chez son ami passer quelques jours dans une familiarité charmante : un petit nombre de dames et

(♦) M. le prince de Dombes.

de courtisans choisis l'accompagnaient et jouissaient de cette intimité. Le jour, on se livrait sans mesure à faire la guerre aux bêtes fauves dont le parc immense était rempli. Cet exercice violent, d'abord simple passion chez Louis XV, était devenu insensiblement un besoin pour sa santé, qu'aurait altérée la stagnation des humeurs, et pour son âme disposée à la mélancolie. Le soir il se dissipait en jouant, et réparait ses forces à table, dont il goûtait mieux les plaisirs. Là, content parce qu'il était libre, il était gai, aimable, animait la conversation, se prêtait volontiers à l'enjouement de M"® de Charolais, goûtait les saillies spirituelles, fines et délicates de la comtesse de Toulouse, qui lui avait tenu lieu de mère, qui l'avait mis en quelque sorte dans le monde, et, encourageant sa timidité, lui avait appris à parler, et à bien parler; il était attentif à adresser la parole à chacun, à mettre cette petite cour à son aise : en un mot, satisfait des divers convives, il semblait chercher à leur plaire à son tour.

Pour donner une idée de la familiarité qui régnait dans cette société, nous ne citerons qu'un trait. Une des dames, qui était enceinte, éprouva tout à coup les préliminaires d'un travail prochain. On fut effrayé, et, ne pouvant la transporter à Paris, on envoya chercher en diligence un accoucheur. Le roi était dans la plus grande peine. « Enfin, dit Sa Majesté, si l'opération presse, qui s'en chargera ?>- Le sieur de la Peyronie, le premier chirurgien, répondit : «5iVtf, « ce sera moi y fai accouché autrefois. — Oui, dit M^* de « Charolais, mais cet exercice demande de la pratique; vous « n'ites peut-être plus au fait. — N'aye:^ aucune inquiétude^ « mademoiselle, reprit-il, un peu piqué du doute injurieux « à son amour-propre : on n^ oublie pas plus à les ôter qu'à

les mettre. » Son Altesse, furieuse, rougit et, de peur de laisser échapper son indignation devant le roi, sortit. L'Esculape sentit l'indécence ou plutôt l'impudence de son propos, et malgré tout son esprit était fort embarrassé, lorsque en jetant ses regards honteux sur le monarque, il le vit rire; ce qui le rassura. On détermina bientôt M"* de Sens à en faire autant que Sa Majesté.

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