‹ [Chroniques du XVIIIe siècle]Chapitre 23 sur 47 · DULIS ET LA PÉLISSIER · texte numérisé non relu

DULIS ET LA PÉLISSIER

FRANÇois-Lopès Dulis, juif, originaire de Paris, né à Amsterdam, et prodigieusement riche, fit en 1729 un voyage à Paris, Il s'y amouracha de la PéUssier, actrice de rOpcra, peu jolie et sans esprit; il fallut bien des négociations pour en venir à bout : elle voulait se vendre. M"* du Tort, sœur du comte de Noce, se mêla de cette intrigue. Dulis promit d'abord vingt mille francs. La dame lui dit

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que la demoiselle avait quelques scrupules d'avoir affaire avec un juif, et qu'ainsi il fallait encore dix mille francs : c'était le pot-de-vin promis à la dame, dont le sieur Tiriot, son agent, devait avoir sa part. Le juif répondit qu'il n'avait pas cru qu'il s'agît d'une affaire de religion, et se retira brusquement. La négociation se renoua par d'autres personnes, et alla au point que le mari de la Pélissier écrivit à Dulis que sa femme était à son service, s'il voulait donner quinze mille livres pour elle et dix mille livres pour lui. Le marché fut conclu, et la Pélissier employa tout son art pour tirer de lui une grande quantité de pierreries. Lorsqu'elle vit qu'il ne voulait plus en donner, elle le congédia, parce qu'il la gênait trop. Le juif voulut avoir ses pierreries, qu'il prétendait ne lui avoir que prêtées; elle les refusa. Il les a réclamées comme appartenant à sa femme, et a fait donner une assi-* gnation à la Pélissier; ce qui a formé un procès qui n'a pas eu de suite. On prétendit que Dulis avait abandonné ces pierreries au curé de Saint-Sulpice, à condition qu'il poursuivrait le procès. On fit là-dessus l'épigramme suivante :

Qu*un cafard ait tiré d'une vieille lubrique,

Par mal enfin jusqu'au dernier écu ;

Que par maints tours de pareille rubrique,

Loup dévorant sous manteau de vertu.

Il tende un piège à tout sexagénaire ;

Que fondateur de nouveau séminaire

Où n'est reçu que sexe féminin,

Dans ce sérail il ait double salaire, Doux passe-temps la nuit, le jour profit de gain ;

Nouveau Midas, que toute la nature Devienne de For en sa main ; De la société c'est là la tablature; Mais vouloir escroquer la dépouille d'un juif, Prix d'un commerce aâreux dont tout Paris murmure,

58 tPOQPE LOUIS XV

Parbleu, caré, c'est trop. Q^oi 1 de rabbin lasdf. De nymphe d'Opéra Taccouplement mestif

Contribûra à la sainte entreprise I

Ah I quel ciment pour les murs de FÉglise !

Cette intrigue a principalement servi à faire la comédie du Triomphe de Vlntirét, qui fut jouée à la fin de 1730, au Théâtre-Italien. Elle est de M. de Boissy, quoique l'abbé Desfontaines prétendit l'avoir faite en vers. Elle parut sous le nom de Ducastre, mignon de l'abbé, qui s'empara de la moitié des revenus des représentations et de l'impression. La Duclos et son mari y étaient aussi joués, ainsi que Gaipin, qui venait de faire banqueroute, et une loterie pour la payer. La querelle que Boissy eut avec Desfontaines donna lieu à une terrible chanson contre l'abbé. Elle fut attribuée à Boissy, qui en reçut des compliments de l'abbé Desfontaines par les mains de Ducastre, qui voulut lui faire mettre flamberge au vent; ce qu'ayant refusé, Boissy reçut des coups de plat d'épée sur le dos, en se sauvant chez le tapissier qui demeure au coin des rues Hautefeuille et du Battoir. Cela fit faire l'épigramme suivante :

Quoi ! vous fuyez devant cet étoumeau,

Monsieur Fauteur? s*écriàit Isabeau.

Vite tournez, et de vingt coups de lame

Du garnement balafrez le museau.

Boissy répond : Non ferai, sur mon âme ;

Des gens de bien tenu serais infâme,

Si dégainais contre tel damoiseau.

— Comment? — Oyez : cetui n'est jouvenceau,

Ains d*un cafard le lieutenant de femme.

Le juif, outré contre la Pélissier et Francœur, violon de l'Opéra, son amant (qui épousa depuis une fille naturelle de la Lecouvreur avec vingt mille écus), qui l'avaient rendu

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la fable de tout Paris, envoya De la Haye, son valet de chambre, qui s'aboucha avec deux soldats aux gardes, pour couper le visage de la Pélissier et rouer le violon de coups de bâton. Le complot fut découvert; le valet et Dulis furent condamnés par arrêt du Parlement à être roués vifs en place de Grève. Dulis le fut en eflSgie; mais le valet de chambre le fut eflfectivement. On donna l'arrêt trop sévère; et comme, quelques années auparavant, Voltaire avait eu des coups de bâton de la part du chevalier de Rohan, en plein midi, rue Saint-Antoine, et qu^il n'en avait pu obtenir justice, on fit le couplet suivant :

Admirez combien Toa estime Le coup d*archet plus que la rime :

C2ue Voltaire soit assommé, Thémis se t^t, la cour s'en joue ; Mais que Francceur soit menacé, Le seul complot mène à la roue.

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