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BARON

MICHEL Boiron, dit Baron, naquit à Paris le 8 octobre 1658, et fiit baptisé sur la paroisse Saint- Sauveur.

Son père et sa mère étaient des premiers sujets de Thôtel

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de Bourgogne, qui fleurissait dans ce temps, et l'emportait sur toutes les troupes de comédiens pour la représentatisn du tragique.

Son père mourut d'un accident très singulier. Il faisait le rôle de don Diégue dans le Cid; son épée lui était tombée des mains, comme la circonstance l'exige, dans la scène qu'il avait faite avec le comte de Gormas ; et en la repoussant du pied avec indignation, il en trouva malheureusement la pointe, qui lui piqua le petit doigt. On le traita de cette blessure sans y faire grande attention ; mais la gangrène s'étant mise à la plaie, comme on s'apprêtait à lui couper la jambe, il ne le voulut pas souffrir. « Non, non, dit-il, un roi de théâtre comme moi se ferait huer avec une jambe de bois.» Il aima mieux attendre doucement la mort, qui l'emporta quelque temps après.

A l'égard de sa mère, elle était si belle femme, que lorsqu'elle se présentait pour faire sa cour à la toilette de la reine mère. Sa Majesté disait aux dames qui étaient présentes : « Mesdames voici le Baron; » et elles prenaient la fuite.

Il perdit ses père et mère étant encore en bas âge, de sorte qu'il tomba sous la tutelle d'un oncle qui dissipa la meilleure partie du bien qu'ils lui avaient laissé. L'occasion d'un procès que son tuteur poursuivait en sa faveur, et dans lequel il avait pris pour avocat un nommé Margane^ qui se mêlait de quelques mauvaises pièces de théâtre, fut la cause du parti que le tuteur prit de lui faire jouer la comédie, l'avocat lui ayant conseillé de se défaire de cette façon d'un pupille qui pourrait par la suite lui devenir à charge. Voici comment ce projet s'exécuta.

Un organiste de Troyes, nommé Raisin, après avoir gagné à Paris, à la foire Saint-Germain, plus de vingt mille

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livres, avec une épinette de sa composition, à trois claviers, longue à peu près de trois pieds et large de deux pieds et demi, avec un corps dont la capacité était le double plus grande, eut ordre de faire apporter à la cour cette épinette. Le prodige était l'obéissance de cette épinette, qui, sans paraître touchée, jouait tous les airs qu'on demandait, s'arrêtait, reprenait au moindre commandement. Cette merveille effraya la reine. Le roi ordonna qu'on ouvrît le corps de r épinette, d'où l'on vit sortir un enfant de cinq ans, beau comme un ange^ qui était un des enfants de Raisin. Le secret de l'obéissance de l' épinette étant pénétré, Raisin ne laissa pas que de former le dessein de tirer parti de son épinette à la foire suivante, en promettant le même spectacle, que l'année précédente, et d'en découvrir le secret, le tout suivi d'un petit divertissement. Cette foire fiit aussi heureuse pour Raisin que la première. Il commençait son spectacle par la machine, ensuite de quoi les trois enfants de Raisin dansaient une sarabande, ce qui était suivi d'ime comédie que ces trois petites personnes, et quelques autres dont Raisin avait formé une troupe, représentaient tant bien que mal. Ils avaient deux petites pièces qu'ils faisaient jouer : Tricassin rival et VAndouillc de Troyes. Cette troupe prit le titre de comédiens de M. le Dauphin, et elle se donna en spectacle avec succès pendant du temps.

Ce fut dans cette petite troupe qu'à l'âge de dix à onze ans Baron fit ses essais du talent extraordinaire qu'il avait pour la déclamation. Il y fut engagé pour cinq ans avec la veuve de Raisin, son mari étant mort dans ce temps. Dès qu'il parut, il fut goûté au point qu'on fut le voir avec plus d'empressement que l'on n'en avait eu pour l'épinette. Il était surprenant qu'un enfant de dix à onze ans, sans

avoir été conduit dans les principes de la déclamation, fit valoir une passion avec autant d'esprit qu'il le faisait.

La Raisin s'était établie après la foire proche du vieil hôtel de Guénégaud, et elle ne quitu point Paris qu'elle n'eût gagné vingt mille écus de bien. Elle crut que la campagne ne lui serait pas moins £ivorable; mais à Rouen, an lieu de préparer le lieu de ce spectacle, elle mangea ce qu'elle avait d'argent avec un gentilhomme de M. le prince de Monaco, nommé Olivier, qui l'aimait à la fureur, et la suivait partout; de sorte qu'en très peu de temps la troupe fut réduite dans un état pitoyable. Ainsi destituée de moyens pour jouer la comédie à Rouen, la Raisin prit le parti de revenir à Paris avec ses petits comédiens.

Cette femme n'ayant aucune ressource, et connaissant l'humeur bienfaisante de Molière, alla le prier de lui prêter son théâtre pour trois jours seulement, afin que le petit gain qu'elle espérait faire dans ces trois représentations lui servit à remettre sa troupe en état. Molière voulut bien lui accorder ce qu'elle lui demandait. Le premier jour fut plus heureux qu'elle ne se l'était promis; mais ceux qui avaient entendu le petit Baron en parlèrent si avantageusement, que le second jour qu'il parut sur le théâtre, le lieu était si rempli que la Raisin fit plus de mille écus.

Molière, qui était incommodé, n'avait pu voir le petit Baron pendant les deux premiers jours ; mais tout le monde lui en dit tant de bien, qu'il se fit porter au Palais-Royal, à la troisième représentation, tout malade qu'il était. Les comédiens de l'hôtel de Bourgogne n'en avaient manqué aucune; et ils n'étaient pas moins surpris des talents du jeune acteur que le pubUc. Molière l'emmena souper et coucher chez lui, le fit habiller, lui donna de l'argent, et.

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touché de voir un enfant qui avait de si heureuses dispositions^ entre les mains de gens avec qui elles couraient risque de s'altérer, il obtint un ordre du roi, qui était alors à Saint-Germain, qui cassa rengagement de Baron avec la Raisin, et le remettait entre les mains de Molière, pour en avoir soin.

La Raisin, furieuse à cette nouvelle, courut chez Molière, un pistolet à la main, pour ravoir son comédien. Le flegme de Molière à ce spectacle la désarma, et la fureur dont elle était animée fit place à un torrent de larmes. Elle émut la pitié de Molière par le détail de la situation où elle se trouvait, n voulut bien que Baron jouât encore huit jours pour le compte de la Raisin, à condition qu'une personne de con* fiance le conduirait au théâtre et le ramènerait chez lui après la représentation; ce qui fut exécuté. Molière, en possession de Baron sans aucune contradiction, s'attacha à son éducation, et se consolait, dans les soins qu'il prenait pour le former, des chagrins domestiques qu'il avait à essuyer par l'humeur coquette de sa femme.

La Molière ne put voir sans jalousie les soins de son mari pour Baron : sa mauvaise humeur éclata par un soufflet qu'elle donna au jeune comédien, lequel, irrité de ce mauvais traitement, eut la résolution d'aller demander au roi son congé, et se remit dans la troupe de la Raisin. Cette femme se détermina à courir la province avec sa troupe, qui réussit assez partout à cause de Baron; mais elle se dérangea par la suite. Il s'en forma une, dans laquelle était M"*' de Beauval. Baron n'oublia pas Molière; l'âge lui faisait senth: combien il lui devait de reconnaissance; de sorte que Molière ayant su ses sentiments, lui envoya un ordre du roi pour revenir dans sa troupe. Baron n'a pas

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seulement robligation à Molière d'avoir développé les heureux talents que la nature lui avait donnés pour le théâtre ; il lui en a encore une des plus singulières, qui est ceUe de lui avoir formé les mœurs.

Un comédien qui avait été camarade de Molière en province vint solliciter sa générosité pour l'aider à rejoindre quelque troupe : pour mieux réussir, il avait choisi Baron pour son intercesseur auprès de Molière, qui lui ût présent de trente pistoles et d'un habit de théâtre qui lui avait coûté deux mille cinq cents livres, voulant faire connaître à Baron par ce trait que la générosité est la base de toutes les vertus et la première qualité de l'honnête homme. Après la mort de Molière, arrivée le vendredi 17 février 1673, le roi eut dessein de Défaire qu'une seule troupe, de celle des acteurs qui venait de perdre son illustre chef, et des acteurs qui occupaient l'hôtel de Bourgogne; mais les divers intérêts des familles des comédiens n'ayant pu se concilier, Sa Majesté eut la bonté de permettre que ces troupes restassent séparées. On ôta à la troupe de Molière la salle du Palais-Royal, qui fut accordée à LuUy, pour la représentation des opéras. Les compagnons de Molière s'établirent, avec permission et sur les ordres de Sa Majesté, rue Mazarine, au bout de la rue Guénégaud, conjointement avec les comédiens du Marais, dont le théâtre avait été supprimé par ordonnance de M. de la Reynie, lieutenant de police, le 25 juin 1673. Enfin, les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, qui depuis un si grand nombre d'années portaient le titre de la seule troupe royale, furent réunis à la troupe du roi le 25 août 1680. Cela se fit par l'ordre de Sa Majesté, donné à Charleville le 18 du même mois, qui fut exécuté par ceux de de M. le duc de Créqui, gouverneur de Paris, premier

gentilhomme de la chambre en année^ et confirmé par une lettre de cachet.

En 1720, du temps de la Régence, au mois d'avril, il remonta sur le théâtre et débuta au Palais-Royal par le rôle de Cinna. Le peu d'usage qu'il avait alors du théâtre, un monde nouveau qui ne le connaissait que par sa grande réputation, tous ces inconvénients réunis pensèrent le faire échouer. Néanmoins, il surmonta tous ces obstacles, et pendant les six premiers mois, on ptit le double toutes les fois qu'il représentait.

Le 3 septembre 1729, en représentant pour la troisième fois Venceslas dans la tragédie de Rotrou qui porte ce titre, quand il eut prononcé ce vers, acte P', scène i":

Si proche du cercueil où je me vois descendre,

il se trouva subitement si incommodé d'un asthme qui avait pensé lui coûter la vie un an auparavant, qu'il ne put continuer, et Quinault-Dufresne, qui représentait Ladislas, l'aida à sortir de la scène, où il ne parut plus depuis.

Sa maladie eut différentes alternatives jusqu'au milieu du mois de décembre, où toute espérance de retour à la santé fut absolument interdite. H demanda les sacrements de l'Église; la populace, curieuse de voir comment un comédien s'acquitte de ces fonctions, accompagna en foule le viatique chez Baron. Le héros de théâtre, qui ne voulait pas perdre l'occasion, qui vraisemblablement devait être la dernière, de représenter, dit à l'assemblée d'un ton tragique :

« Messieurs, j'ai eu dans ma vie des jours brillants : je me suis vu aimé du plus grand roi du monde, du vainqueur des nations; je me suis vu caressé par les Condé et les Turenne, et applaudi par toute l'Europe, qui est

venue m'entendre; mais je n'en ai jamais eu de plus flatteur que celui-ci, où le roi des rois vient lui-même me visiter. »

Un quart d'heure avant de mourir, il dit à sa femme : « Vous avez vu ces belles tragédies que nous représentions, il n'y avait rien de si beau : eh bien, tout cela n'était rien en comparaison de ce que je vois dans la gloire. »

n décéda a Paris, dans sa maison sur l'Estrapade, dans les plus dignes sentiments, le 22 décembre 1729, âgé de soixante-seize ans deux mois et demi.

Des plaisants imaginèrent la marche de son convoi comme il suit :

Son corps était porté par quatre moucheurs de chandelles.

Les quatre coins du poêle, portés par les comédiens Qjiinault, Dufresne, Sarrasin et Duchemin père : Dufresne et Sarrasin en habits de héros, représentant l'im les princes, l'autre les rois ; Q.uinault habillé galamment à la française, représentant les amoureux; et Duchemin en habit de vieillard, représentant les pères de comédie.

Trois comédiens marchaient derrière, dont l'un portait la couronne, un autre un turban, et celui du milieu, l'épée.

Les autres comédiens suivaient dans leurs habits de caractères; ensuite venaient les comédiennes.

M"** Jouvenot, Dubreuil et du Bocage, représentant les trois Grâces;

M"** Lecouvreur, Quinault et Balicourt, représentant les trois Furies;

M"'* Duclos, Dangeville et La Motte, représentant les trois Parques;

M"*» Labatte, Desenne et Le Grand, représentant les trois Vertus.

La demoiselle Desbrosses^ petîte-fiUe de Baron, représentait rindolence; elle était sur un fauteuil à roulettes poussé par Moligny, ex-comédien, et par Bourlet, procureur au Châtelet.

Le souffleur, le trésorier, les contrôleurs et le concierge, pêle-mêle avec les ouvreuses de loges, fermaient la marche.

Les applaudissements que Baron recevait au théâtre, et Tacceuil obligeant dont l'honoraient les plus grands de la cour, avaient fait croître en lui une vanité qui est assez ordinaire aux gens de sa profession, quoiqu'elle n'ait pas souvent tant de fondement que dans cet inimitable acteur. C'est à l'occasion de cette vanité que M. Lesage dit de lui dans la nouvelle édition du Diable boiteux, chapitre des Songes, page 200 : « J'aperçois un histrion qui goûte dans un profond sommeil la douceur d'un songe qui le flatte agréablement. Cet acteur est si vieux qu'il n'y a tête d'homme à Madrid qui puisse dire l'avoir vu débuter. Il y a si longtemps qu'il paraît sur le théâtre, qu'il est pour ainsi dire théâtrifié. D a du talent, et il en est si fier et si vain qu'il s'imagine qu'un personnage tel que lui est au-dessus d'un homme. Savez-voiis le songe que fait ce superbe héros de coulisses ? Il rêve qu'il se meurt, et qu'il voit toutes les divinités de l'Olympe assemblées pour décider de ce qu'elles doivent faire d'un mortel de son importance. Il entend Mercure qui expose au Conseil des Dieux que ce fameux comédien, après avoir eu l'honneur de représenter si souvent Jupiter et les autres principaux Immortels, ne doit point être assujetti au sort commun à tous les humains, et qu'il mérite d'être dans la troupe céleste. Momus applaudit au sentiment de Mercure; mais quelques autres dieux et quelques déesses se révohent

contre la proposition d'une apothéose si nouvelle; et Jupiter, pour les mettre d'accord, change le vieux comédien en une figure de décoration. »

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