‹ [Chroniques du XVIIIe siècle]Chapitre 25 sur 47 · OLIVIER DE SENOZAN · texte numérisé non relu

OLIVIER DE SENOZAN

LA charge de receveur général du clergé fut changée en 1728 en celle d'intendant des affaires du clergé, et elle fut donnée à M. Olivier de Senoza^n.

n ne crut pas, selon les apparences, par rapport aux grandes richesses qu'il possédait, devoir faire les fonctions de cette charge sous un nom aussi commun qu'elle avait, et il s'imagina qu'un nom plus élevé embellirait ces fonctions et le dispenserait d'être comptable.

Il est fils d'Olivier, originaire de Languedoc, entre Nîmes et Montpellier, qui est venu à Lyon portant une balle de toile sur son dos. Il fit ce commerce pendant quelques années, et y gagna du bien. Il fit connaissance avec une marchande de dentelles nommée M°* la Raison, qui allait aussi vendre dans les maisons. Ils se marièrent ensemble, et se mirent en boutique dans la rue des Enfants qui pissent, où ils augmentèrent leur fortune; en sorte qu'il devint marchand en gros, et entreprit la banque, dans laquelle il réussit.

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Les biens ne furent pas plus tôt venus qu'il voulut avoir des honneurs; mais pour parvenir à Téchevinage^ il fallait passer auparavant à l'administration d'un des hôpitaux qui sont à Lyon, ce qui ne se pouvait faire sans qu'il eût changé de religion 9 étant calviniste comme son père.

L'envie qu'il avait de parvenir aux charges le détermina bientôt ; mais il n'en était pas de même de sa femme, qui était aussi calviniste, et qui crut ne devoir point changer*

Elle consentit que son mari prit une autre religion, que deux filles et un garçon qu'ils avaient eus de leur mariage y fussent élevés; mais elle se réserva une troisième fille, qu'ils avaient aussi eue, pour l'instruire dans sa religion, qu'elle ne voulait point abandonner.

Les choses arrangées de cette manière, il fut fait administrateur de l'hôpital de la Charité, par le moyen de M. Perrichon, secrétaire de la ville, qui avait placé chez lui un de ses neveux garçon de boutique pour apprendre la marchandise de toile.

n ne crut pas devoir laisser auprès de sa femme sa troi* sième fille; il la fit enlever et mettre au couvent avec ses deux scçurs, et en fit sortir l'aînée pour la rendre à sa mère, laquelle était instruite et avait fait sa première commimion.

Perrichon, qui était garçon de boutique chez Olivier, avait son cousin germain, fils de Perrichon, secrétaire de la ville, qui était chez un notaire pour en apprendre la profession, son père ayant été notaire auparavant d'être secrétaire de la ville. Ce jeune homme venait souvent voir son cousin, et fit par ce moyen connaissance avec la fille d'Olivier, qui avait été retirée du couvent, et qui était fort jolie.

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La connaissance fut poussée si loin que cette fille devint grosse ; et M. Perrichon n'ayant point voulu consentir au mariage, quoique Olivier donnât 80,000 liv. à sa fille, on fut obligé de la faire accoucher chez M""^ Beluze, sagefemme, où elle eut une fille qu'on fit élever secrètement. Elle revint après ses couches chez son père, et se trouva grosse une seconde fois; ce qui détermina M. Perrichon, après bien des difficultés, à consentir à ce mariage. Le premier enfant ne fut point reconnu; et après la naissance du second, qui fut encore une fille, qui vint au bout de sept mois, ils n'en eurent plus, et se haïrent autant qu'ils s'étaient aimés.

La première fille a cependant été reconnue dans la suite par le père. Il a obtenu pour elle des lettres de légitimation, et l'a mariée depuis à M. Boisse, capitaine de cavalerie, d'une des premières familles de Lyon. Il lui a donné en la mariant cinquante mille écus, et cinquante mille livres de plus à cause de son état.

Il a marié l'autre six mois après à M. de Senas, conseiller à la Cour des monnaies.

La deuxième des filles du sieur Olivier a été mariée à M. Bouilleau de la Roche, gentilhomme du Vivarais; et la troisième, qui voulait se faire religieuse aux dames Ursulines, est morte pendant son noviciat.

M. Olivier fit étudier son fils au collège des Jésuites à Lyon; mais comme il avait l'esprit très épais, il ne put y rien apprendre, et n'a jamais été capable que d'être en troisième. Son père, voyant qu'il avait si peu d'ouverture, lui fit quitter le collège, et le mit chez le sieur Peysson, marchand de toile en gros, où il ne réussit pas mieux : enfin, il l'envoya à Paris, où il aurait fort souhaité le faire passer

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avocat; mais il ne se trouva point capable d'étudier en droit.

H était logé en ce temps chez M. Vattebois du Mets, qui était dans les affaires, et fort ami de son père. Il le faisait travailler dans son bureau, où il paraissait qu'il réussissait assez bien. Son père en fut informé; et comme, par le moyen de M. Perrîchon, qui était tout-puissant auprès de M. le maréchal de Villeroy, il avait obtenu la place de trésorier des troupes à Lyon, quoiqu'il eût déjà l'échevinage, il fit mettre cet emploi sous le nom de son fils.

H revint à Lyon pour l'exercer; et en retirant le papier dont il avait les fonds, à moitié ou aux trois quarts de perte, il fit une prodigieuse fortune.

Cette manœuvre se pratiquait de cette manière : il refiisait de l'argent à tous les officiers qui lui en demandaient, disant qu'il n'avait point de fonds, et que quand même il lui en viendrait il faudrait qu'il se remboursât. Le portier, qui v03rait sortir des gens outrés de douleur, paraissait entrer dans leur peine, et les envoyait chez les nommés Descombes et Soubrie, marchands de dorures sur le pont, à Lyon, leur disant que ces marchands pourraient leur donner des moyens de trouver de l'argent avec leur papier.

Il employa partie de la fortune qu'il avait faite de cette manière à acheter la terre de Senozàn, qui était en décret, et dont il prit le nom, et plusieurs magnifiques maisons à Lyon, entre autres celle de Pyerron à la place Louis-le- Grand.

Après avoir fait toutes ces acquisitions, il revint à Paris; il y entra dans les affaires par la protection de M. Pronde, qui avait commencé sa fortune à Paris, et qui la trouvait assez grosse pour ne se plus intéresser dans la même qualité

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de traités qtf U avait faits autrefois. Il ne voulut même pins y paraître sous son nom, voulant se faire président à la Chambre des comptes ; mais il avait toujours intérêt dans ce qu'il y avait de meilleur, sous le nom de Rousseau, qui était un de ses prête-nom, et de M. de Scnozan, qu'il protégeait fort auprès de M. Desmarets, de qui il étdt ami particulier.

La fortune de M. de Senozan devenait tous les jours pins considérable. H vint faire un voyage à Lyon, où fl fit proposer à M. de Sève de Récher, premier président de la Cour des monnaies et lieutenant général du préâdial, de lui donner sa fille aînée, MP* de Limonais, en mariage.

H avait oublié la promesse de mariage qu'il avait Élite, écrite de son sang, à M"* Vattebois, fille de celui qui l'avait instruit le premier dans ce qui regarde la finance, où il avait si bien réussi. Ses grandes richesses lui firent regarder ce parti fort au-dessous de lui. Et un reste d'honneur, qui se trouve dans bien peu de gens aujourd'hui, détermina M. de Récher à lui refuser sa fille, après qu'il eut été informé de quelle manière il avait gagné son bien.

Cette mortification ne le fit point revenir à lui-même, et il jeta les yeux sur M"* de Virville, qui est d'une des plus grandes maisons du Dauphiné, qui avait en ce temps-là une sœur et un frère, et qui était la cadette de la famille. Il enft faire les premières propositions par M"* Chesne, qui était organiste de l'archevêque de Lyon.

M"* de Virville la mère est de la maison de Gouvernai. Elle était fort intéressée, et avait perdu dans les billets de monnaie environ deux cent mille livres. Elle ne donna sa Ble i M. de Senozan qu'à condition de les lui remplacer, ce qui

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fut exécuté avant le contrat, par lequel elle ne lui donna, rien, et la maria seulement avec ses droits.

Cette fiUe était la bien-aimée, quoique la cadette. M"* de Virville n'avait jamais pu soufl&rir l'aînée, ne l'avait jamais fait manger ni menée avec elle, et elle n'avait dans la maison d'autre compagnie que les domestiques.

Ce mariage surprit tout le monde. Il vint avec sa femme à Paris, y amena sa belle-mère, son beau-frère et sa bellesœur, et ils logèrent ,tous ensemble au petit hôtel de Louvois, qu'il avait acheté.

Son beau- frère mourut six mois après, de la petite vérole; et comme il avait soixante mille livres de rentes en fonds de terre substitués sur sa tète, ses deux sœurs devinrent tout à coup de riches héritières.

L'aînée fut mariée quelques années après à M. le marquis de Verderonne. Cette femme ayant été très mal élevée, et toujours maltraitée par sa mère, était bête au delà de l'imagination. Son mari l'a gardée chez lui tant que sa mère, qui en avait soin, a vécu; mais après sa mort il la ramena chez M"* de Virville, et a rendu tout ce qu'il avait eu de bien.

Elle n'a point eu d'enfants avec son mari; et comme il y a lieu de croire qu'elle n'en aura jamais, M. de Senozan se trouve avoir épousé une femme qui lui donnera plus de quatre-vingt mille livres de rentes et des alliances avec les plus grands seigneurs de la cour, comme M. le duc de Tallard, qui est cousin germain de sa femme, M. le duc de Villeroy, MM. de la Baume et MM. de Gouvernai.

Il a trois enfants, deux garçons et une fille. La fille a été mariée en 1730 à M. le comte de Luce, fils de M. le prince de Tingry, auquel il a donné un million cent mille livres et cent mille livres pour les meubles.

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M. le prince de Tingry a depuis été fait maréchal de France, à la promotion de 173 4, et a pris le nom de maréchal de Montmorency, et le comte de Luce a pris celui de prince de Tingry: il est colonel du régiment de Touraine (1739).

Cette fille, qui est fort mal élevée^ a commencé par mépriser son mari, et ne voulait point coucher avec lui. EUe était devenue amoureuse de M. le marquis de Mirepoix, que son père lui avait présenté pour être son mari. Les choses se sont raccommodées ensuite.

Elle a mal réussi à la cour ; quand elle ^nt pour y être présentée, on lui trouva un air trop décidé, pour ne pas dire quelque chose de plus, qui ne convient point aux jeunes personnes.

Depuis ce mariage son frère aîné est mort, et l'autre a couru le même risque; sa mère est devenue grosse.

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