‹ [Chroniques du XVIIIe siècle]Chapitre 26 sur 47 · LE DUC DE MAZARIN · texte numérisé non relu

LE DUC DE MAZARIN

Mie duc de Mazarin voulut suivre l'exemple de M. le • duc de Châtillon, et, étant aussi podagre que lui, trouver de l'argent d'une femme à qui il donnerait son nom. M»' de la Vrillière s'offrit : elle n'avait pu réussir à épouser M. le prince de Rohan, qu'elle ménageait depuis la mort de son mari, parce que le cardinal de Rohan s'y était

opposé fortement, à cause du commerce qu'elle a eu avec le marquis de Nangis, durant vingt à vingt-nleux ans .

n dit à son frère qu'il ne lui convenait pas d'épouser une femme qui avait pareille chose sur son compte, et que s'il voulait se marier, il devait bien plutôt songer à la marquise de Charost, qui était fort riche et n'avait point d'enfants, et que la famille y donnerait volontiers les mains.

On prétend que M"* de la Vrillière fit faire ensuite des propositions au prince Constantin; mais M. le duc de Mazarîn étant devenu veuf, elle s'imagina réussir plus aisément de son côté, y trouvant tout ce qu'elle pouvait désirer, n lui fallait un mari qui la fît duchesse, parce qu'elle vou* lait avoir la place de dame d'atour de la reine, qu'avait la comtesse de Mailly, sa mère, et avec qui elle ne demeurât, point. Outre cela, il était à croire que celui-ci mourrait, bientôt.

Le marché fut conclu à cent mille écus, et la nouvelle de son mariage fut rendue publique.

M. de la Meilleraye, fils de M. le duc de Mazarin, qui n'avait point été consulté, selon les apparences, sur ce mariage, et qui était fort ami de tous les frères de M"^ de la Vrillière, y fit signifier une opposition la veille qu'il devait être fait, en sorte qu'elle se trouva tout d'un coup arrêtée dans ses projets.

Cette aventure fit grand bruit. Elle fut nommée à Paris La duchesse manquiez et l'on fit sur elle ce couplet de chanson :

Les femmes ordinairement Prennent mari pour leur devant; Mais Madame de la Vrillière En prend un pour son derrière, Laire la laire lanlaire, laire la laire lanla.

M. le duc de Mazarin, qui voulait avoir de l'argent, pensa que M"* la marquise de Resnel, fille de M. Leblanc, laquelle était fort riche, pourrait avoir envie de devenir duchesse : il lui fît proposer de Tépouser, ce qu'elle refusa.

Il s'adressa à M"* Gru3m, veuve du garde du trésor royal, laquelle n'en voulut point, quoique ses enfants l'excitassent à faire ce mariage. Elle leur répondit que par là elle deviendrait duchesse de Mazarin, mais que pour eux ils resteraient toujours des Gruyns.

M°* de la Vrillière, qui était informée de toutes les manœuvres de M. le duc de Mazarin, parut ne se plus soucier de se marier avec lui; cependant elle faisait toujours agir auprès de lui, et mena les choses au point que les propositions vinrent de sa part, et que même M. de la Meilleraye la pria de faire ce mariage. Il agit très généreusement dans cette occasion, ne demandant rien pour lui; et enfin le marché fut conclu avec le père, moyennant vingt mille écus, dont elle lui paya dix mille écus comptant, et lui fit un billet de pareille somme.

Il dit, auparavant de faire ce mariage, qu'il était bien aise que cette affaire pût se conclure, parce que M. de Nangis avait toujours été de ses amis, et qu'il était bien aise de lui faire plaisir.

Le mariage se fit le 14 juin 173 1, à l'Institution, où logeait M. le duc de Mazarin. Il y eut pour témoins M. le marquis de Fimarcon, Pernot, écuyer de M"* de la Vrillière, et deux autres témoins de la part de M. le duc de Mazarin.

M°*' la duchesse de Mazarin fit des présents à son beaufils et à sa belle-fille. Elle donna à l'un tout ce qui peut servir à la toilette d'un homme, en vermeil doré, et à l'autre différentes pièces d'étoffes, et dix mille livres à

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Leroux, valet de chambre de M. le duc de Mazarin, qui le gouvernait.

Les dix mille livres furent bientôt mangées, et on chercha des ressources sur le billet de pareille somme. M. le duc de Mazarin le fit proposer à plusieurs personnes, et tout le monde refusait un pareil eflfet; et M"® de Mazarin, qui était instruite de tout ce qui se passait à ce sujet, et du besoin que M. de Mazarin avait d'argent, a fait retirer ce billet en donnant huit mille francs comptant. M. de Mazarin, qui en a été instruit par la suite, ne le lui a jamais pardonné, et ne Ta pas voulu voir depuis, ni même à sa mort. Elle eut, bientôt après, son mariage, la place de dame d'atour de la reine, qui lui fut donnée le i8 août, et outre cela, le plaisir d'être veuve, M. de Mazarin étant mort le 7 septembre 173 1.

M°** de la Vrillière était veuve de M. le marquis de la Vrillière, fils de M. de Châteauneuf, secrétaire d'État. L'idée de son premier mariage fut donnée par une revendeuse à la toilette, nommée M°** Bonnefonds, qui se mêlait à la cour de bien d'autres affaires que de celles de son négoce.

Cette femme avait ses entrées chez M°** de Maintenon et chez tous les ministres, et ayant été chez M. de Châteavmeuf dans le temps de sa maladie, et y trouvant toute la famille bien affigée, parce qu'elle n'avait nulle espérance que la charge fût donnée à M. de la Vrillière, qui était en ce temps fort jeune; cette femme qui apprit d'où venait leur douleur, leur dit que, s'ils voulaient, elle se faisait fort d'obtenir la charge de secrétaire d'État pour M. de la Vrillière, mais que, pour cela, il fallait le marier à M"* de Mailly, qui n'avait en ce temps-là que onze ans et demi.

Cette idée fut suivie. M. de Pontchartrain, en ce temps contrôleur général, agit en conséquence, et l'affaire fut bientôt conclue. Cëtait la plus jolie personne qu'on pût voir; elle conserve encore, à quarante-six ans qu'elle a, de la beauté et même de la fraîcheur ; elle est même encore^ en la regardant de loin, la plus iolie femme de la cour. Cette revendeuse à la toilette était une des meilleures amies de M. d'Ârgenson ; elle a laissé plus de quarante mille écus de biens et a bien établi sa famille. Il y a un de ses enfants avocat, un qui est augustin, et une fille qui est mariée à un homme d'affaires.

Voici, au sujet de ce mariage, deux curieuses lettres échangées entre MM. de Mazarin et de Mailly de Nesle :

Lettre de M. de Ma:(arin à M. de Nesle,

Paris» ce 30 mars 1731*

J'ai été charmé, mon cher marquis, d'avoir trouvé sur ma liste que vous aviez bien voulu vous souvenir de moi. J'appréhendais bien que les torts que vous avez cru que j'avais ne m'eussent entièrement brouillé avec vous, dont j'aurais un regret infini, vous aimant et estimant plus que personne du monde. Ma foi, mon cher fils, vous devriez bien me rendre la cousine, et excuser les premiers mouvements que j'ai faits, qui ne venaient que d'une tendresse paternelle, et dont je me repens infiniment. Je vous donne ma parole d'honneur, pour cette fois-ci, que vous n'aurez aucun reproche à me faire. Cela finirait toutes les mauvaises tracasseries, dont je ne saurais me consoler d'avoir

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été la cause innocente. Je vous vois faire deux pas en

arrière en lisant ma lettre; je ne l'aurais pas hasardée si je

n'avais pas confiance aux bontés dont vous m'avez toujours

honoré, et l'amitié que je me suis flatté que vous avez

pour moi, que je vous prie instamment de vouloir me

Continuer.

Signé: Le duc de Mazarin.

Réponse de M. de Nesle.

Vous avez jugé sainement, Monsieur, de l'effet que votre lettre a produit sur moi. J'ai été surpris, autant qu'on peut l'être, et de l'idée et de la proposition que vous me faites, d'être de moitié d'un rêve aussi étrange. J'ai eu pour mon malheur la complaisance d'entrer dans vos vues et de vous prêter mon ministère pour entamer une affîaire que vous paraissiez désirer avec ardeur; elle était trop raisonnable pour réussir. L'indécence ridicule qui l'a terminée me corrige à jamais de me mêler des. affaires des autres. On peut être dupe une fois, les honnêtes gens le sont sur l'intérêt et les procédés; mais il faut tâcher de n'être point sot. Je me l'avouerais et le paraîtrais aux yeux du public, si j'essayais de renouer un mariage dont la maussade rupture a fait tant d'éclat. Je crois que M°*' de la Vrillière me saurait bien mauvais gré si j'étais assez fou pour lui en faire la proposition. Je n'ai point envie d'altérer l'amitié qui nous lie encore plus que le sang. Les désirs du mariage sont des signes de santé qui me prouvent le retour de la vôtre. Je vous en fais mon compliment très humble^ et j'ai l'honneur de vous assurer, Monsieur, de mon respect.

Signé : Mailly de Nesle.

Le duc de Mazarin mourut subitement à Paris en janvier 1738. Le 3 février suivant, son corps fut voiture à Saint-Rochy sa paroisse, et de là ce «tonneau» fut transféré aux Quatre-Nations, où il fut encavé.

Ce convoi fut magnifique. II y avait deux cents pauvres avec des torches et leurs pièces d'étoffe; plus de quarante carrosses escortés d'un nombre infini de domestiques, tant à pied qu'à cheval, fermaient cette pompe funèbre.

Il mourut d'une indigestion causée par un hachis excellent.

Le commissaire, qui mit le scellé sur ses effets, dit avoir trouvé dans sa succession plus de vingt-cinq mille bouteilles de vin de Champagne, digne bibliothèque d'un seigneur dont la vie a été autant obscure que crapuleuse^ qui passait ses jours à table avec des acteurs et actrices de l'Opéra, et qui n'avait pour tout mérite qu'un nom dont la France se souvient avec douleur.

Ce n'est pas à tort qu'on Ta appelé Tonneau, il était d'une amplitude à ne pouvoii* se traîner.

H était la terreur des rouliers d'Orléans, parce qu'un jour, allant à son château de Chilly, il trouva mauvais que des rouliers chargés ne se détournassent pas pour laisser le passage libre à sa chaise; il en descendit et voulut maltraiter un de ces voituriers; mais s'étant trouvés cinq ou six de compagnie, ils se défendirent au grand dommage du duc, qui n'eut pas d'autre parti à prendre que celui de fuir en poste; mais il ne passait plus depuis sur cette route qu'avec des armes à feu, et prêt à s'en servir. Les rouliers, de leur côté, se tenaient sur leurs gardes, et se contentèrent du mal qu'ils lui avaient fait.

Le jour de son enterrement, 3 février 1738, le sieur

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Grandmaison, garde du roi, s'avisa d'en faire Téloge dans les foyers de la Comédie ; le jeune Berville, colonel du régiment de Rouergue et fils du lieutenant général des armées, était présent et ivre. « Fi donc! dit-il, il ne voyait que des

m et des ivrognes. » Grandmaison, connu pour un très

brave homme, s'approcha de lui : « J'ai dit, monsieur, qu'il me faisait l'honneur de m'aimer. » L'étourdi Berville fit mille nouvelles insultes à Grandmaison, qui eut la sagesse de n'y. pas prendre garde. On leur donna cependant des gardes. Le comte de Saxe accommoda l'aâFaire ; mais le roi envoya par ^ lettre de cachet Berville au château de Cambray, jusqu'à nouvel ordre.

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