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LES D'ARGENSON

CELUI qui fut lieutenant de police, et ensuite garde des sceaux, était fils de Voyer de Paulmy, seigneur d'Argenson, conseiller au parlement de Rouen, puis ambassadeur, et portait le nom de marquis d'Argenson. H naquit à Venise en 1652. La république, qui voulut être sa marraine, le fit chevalier de Saint-Marc, et lui donna le nom de cet apôtre (il se nommait eflfectivement Marc-René).

Le cardinal de Richelieu avait attiré le bisaïeul de M. d'Argenson à Paris. Il était grand bailli de Touraine, charge qui avait été longtemps dans leur famille.

Le marquis d'Ârgenson, qui s'était déterminé pour la robe, éuit lieutenant général du présidial d'Ângoulème, quand M. Pelletier, grand-père du premier président, qui connaissait son mérite, l'engagea à venir à Paris. Il y vint et acheta une charge de maître des requêtes, et peu de temps après il obtint la pUce de lieutenant de police, qui vint à vaquer par la mort de M. de la Reynie.

Il méritait mieux que cette place, mais on l'y retint comme nécessaire, et peut-être seul capable de la remplir.

n avait la confiance du roi et celle des jésuites. Le Père Le Tellier le chargea de toutes les expéditions contre les jansénistes, ce qui lui attira la haine de tout ce parti. Après la mort de Louis XIV (car les Noaillcs, qui avaient tout crédit au commencement de la régence, étaient ses ennemis déclarés), le procureur général de la chambre de justice fit tous ses efibrts pour l'y faire citer. Cependant M. le régent ayant été en danger de perdre la vue, et ayant su que pendant sa maladie il avait été tenu des assemblées secrètes entre le chancelier d'Âguesseau, le cardinal et le duc de Noailles, dont le résultat avait été d'ôter la régence à ce prince, pour la donner à M. le duc de Bourbon, les sceaux furent ôtés à M. d'Aguesseau et donnés à M. d'Argenson, dont le duc d'Orléans eut lieu d'être satisfait, tant par l'étendue du génie de ce nouveau garde des sceaux, que par son application au travail.

n devint aussi le chef des finances, et fit les fonctions du contrôleur général.

La jalousie qu'il avait contre Law, dont la faveur diminuait la sienne, lui fit projeter l'arrêt du 21 mai 1720, qui ruinait le système, , son auteur, et en même temps les espérances de tout le royaume; mais ayant été abandonné de

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ceux qui y avaient eu part avec lui, il fut disgracié, et M. Tarchevêque de Cambrai alla lui demander les sceaux le 7 juin de la même année.

Quoique disgracié avec distinction, puisqu'on lui avait conservé le titre de garde des sceaux et la liberté de venir aux conseils, ce changement ébranla sa fermeté ; il alla enfermer son chagrin dans la maison de la Madeleine de Traisnel, où il ne fit que languir d'une jaunisse dont il fut attaqué quinze jours après sa retraite, et qui, jointe à quelques accidents. Ta mené jusqu'à la mort.

On était si animé contre lui, que ses deux fils furent obligés d'abandonner la suite de son convoi pour éviter la fureur de la populace.

On prétendait que le couvent de la Madeleine de Traisnel était son sérail ; qu'il aimait éperdument la supérieure de cette maison, et que lorsqu'il était lieutenant de police, les plus jolies des filles renfermées dans les maisons de force étaient destinées à ses plaisirs.

M"* de Villemont, prieure perpétuelle de la Madeleine, avait été aimée de Descoteaux, fameux joueur de flûte, à qui M. d'Argenson, garde des sceaux, avait succédé; ce qui donna lieu à un couplet de chanson.

Faut-il qu'au Auteur Descoteaux Succède un garde des sceaux, etc.

Cette dame de Villemont avait une nièce dans la même maison nommée M°** de Veni, à qui elle pouvait aisément procurer sa place après sa mort, en la faisant nommer coadjutrice, comme elle y était parvenue ellemême par la bonne volonté d'une de ses tantes qui l'avait précédée; mais elle n'en voulut rien faire par complai-

sance pour M"* d'Orléans, abbesse de Chelles, qui s'est retirée depuis dans cette maison. A la mort de M*"' de Villemont, M"* de Chelles fit donner ce prieuré à M""* d'Ârtagnan; mais ayant mieux connu depuis tout le mérite de M** de Veni, elle a eu beaucoup de regret de n'avoir pas employé son crédit pour elle.

Madame de Veni est originaire d'une famille de petits marchands de Riom en Auvergne, dont la boutique avait pour enseigne le Saint-Esprit, avec la prière en légende : Veni Sancte Spiritus. En changeant leur nom de commerce, ils ont pris pour leur nom le premier mot de cette prière : Venu

La mémoire de ce ministre restera toujours entachée du juste reproche d'avoir introduit parmi nous l'espionnage, de s'en être servi pour faciliter l'usage des lettres de cachet et des emprisonnements vexatoires pour la bulle et les affaires religieuses. D'Argenson mettait en cela toute la dureté, la morgue et la servitude d'un courtisan dévot, libertin et ambitieux. Son talent et sa facilité dans l'expédition des affaires ne le justifient pas de l'abus qu'il en a fiiit.

La place de lieutenant de police à Paris donne le moyen et inspire le goût de satisfaire toutes les passions qui tiennent à la débauche et au libertinage le plus raffiné. Le marquis d'Argenson sut en profiter ; et comme des courtisanes ordinaires, ou même de jeunes filles ou femmes que l'on peut se procurer à volonté quand on est riche et puissant, ne lui paraissaient point assez piquantes, il avait trouvé moyen de se faire du couvent de Traisnel, au faubourg Saint-Antoine, un lieu de délassement où de belles recluses lui offraient des charmes plus flatteurs que celles qui vivent dans un monde profane.

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Quand tout ce que les Mémoires de Richelieu nous disent de son libertinage dans cette maison serait en quelque chose exagéré, le fait n'en serait pas moins vrai; on sait qu'alors le lieutenant de police faisait servir, comme tous les lieutenants de police présents et à venir, les attributions de sa place à l'amusement de ses loisirs.

Le marquis d'Argenson, l'un de ses fils, n'a pu, malgré les éloges qu'il donne à son père, se dissimuler son inconduite, et avoue que ses mœurs secrètes n'étaient pas parfaitement pures : l'expression est modeste, mais elle signifie beaucoup de la part de celui qui l'emploie.

Le garde des sceaux eut deux fils : i** le comte d'Ar* genson, qui naquit à Paris en 1696; après avoir rempli différens emplois, il fiit nommé lieutenant général de police de Paris et chef du conseil du duc d'Orléans, régent.

Les occupations de cette dernière charge l'obligèrent à se démettre de la première; il fut nommé, en 1724, conseiller d'État.

Le chancelier d'Aguesseau travaillait alors à la rédaction des ordonnances et des lois avec plusieurs magistrats distingués, au nombre desquels il admit d'Argenson.

L'administration de la librairie lui fiit confiée peu de temps après, et dans cette place il chercha à protéger et honorer les lettres qu'il aimait.

n passa ensuite .au ministère de la guerre et eut la surintendance des postes; il fit plusieurs changements utiles dans l'armée et établit l'École militaire.

Disgracié en 1757, il donna la démission de sa place de secrétaire d'État et de la surintendance des postes. Il se retira à sa terre des Ormes, où il oublia dans le sein de la

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philosophie les honneurs et les dignités qu'il avait perdues, n y mourut en 1764.

Plusieurs gens de lettres l'y visitèrent, il les recevait avec l'honnêteté d'un homme du grand monde; il aimait à parler de littérature avec eux, et il le pouvait d'autant mieux que, sans avoir beaucoup d'érudition, il avait de l'instruction, de la lecture, et connaissait les bons écrivains; il parlait avec facilité et savait beaucoup d'anecdotes.

Duclos reproche au comte d'Argenson plusieurs défauts comme homme public, et blâme plusieurs traits de sa conduite ministérielle. « Comme il était, dit-il, uniquement occupé d'étendre son département (celui de la guerre alors), il voulut, en 1757, armer toute la France sur terre, et par là ruiner le ministre de la marine. Hardi dans ses projets, timide dans les moyens d'y tendre, il voulut faire son fils officier général, et, n'osant le faire passer pardessus ses anciens, il fit nommer une multitude d'officiers généraux qui surchagèrent et embarrassèrent les armées, dévorèrent les provisions par le luxe et ruinèrent les finances. Sans être avide d'argent pour lui-même, il a obéré l'État par les fortunes immenses qu'il a procurées dans les vivres, les hôpitaux, à mille de ses créatures, indépendamment du brigandage de sa famille. Avec beaucoup d'esprit et le goût qu'il avait inspiré pour lui au roi, il aurait pu se maintenir en place; d'ailleurs dégagé de tout principe moral, le bien et le mal lui furent indiflFérents ; mais, par faiblesse de caractère, il obéit souvent à la passion d'autrui, et s'est perdu. Il a voulu concourir avec la conjtesse d'Estrades pour détruire M"** de Pompadour, à qui la comtesse devait tout, et il s'est perdu par cette

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intrigue ourdie par l'ingratitude et la jalousie. H fut exilé. »

2° L'autre fils du garde des sceaux, aîné du précédent, fut Louis, marquis d'Argenson, ministre des affaires étrangères, mort en 1736.

Celui-ci était un homme incapable d'intrigues, honnête, studieux, mais un peu esprit à projets. Ses Considérations sur le gouvernementy dont on a parlé avec beaucoup d'éloges, sont un livre sans objet, sans résultat; l'érudition qui en fait la base est incomplète; les choses n'y sont présentées que d'une manière imparfaite, et l'organisation qu'il propose de donner à la France est digne d'un faiseur de projets, et non d'un homme ayant l'expérience des affoires.

On a un autre ouvrage de lui plus estimable, ce sont les Loisirs d'un ministre, ou Essais dans le goût de Montaigne. Ces Essais ne sont point du tout dans le goût de Montaigne, et il n'y avait point de raison pour que l'auteur leur donnât ce titre. On y trouve des réflexions communes sur la morale et la politique, mais des principes purs et un respect pour la justice qui font beaucoup d'honneur à l'écrivain. Les anecdotes et les caractères dont il a enrichi son récit ajoutent beaucoup au mérite de l'ouvrage; c'en est même la partie la plus intéressante. Comme il avait vu les personnes qui ont joué un rôle pendant la régence et le commencement du règne de Louis XV, il en a fait connaître diverses particularités peu connues; nous en avons £iit quelquefois usage pour l'intelligence des pièces que nous rapportons.

Ces mémoires furent composés vers 1737, et imprimés longtemps après : ils sont assez bien écrits et [annoncent beaucoup de philosophie dans l'écrivain; en un] mot, peu

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de ministres ont été capables d'en faire de semblables, ou en ont laissé d'aussi intéressants.

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