MONCRIF
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LE marquis d'Argenson, frère du comte, et qui a laissé des Mémoires, rapporte que Moncrif vint un jour lui faire part du projet qu'il avait de faire impômer un livre intitulé : De la niussiU et des moyens de plaire. <c Mon cher Moncrif, lui dit d'Ârgenson, rien de si aisé à traiter que le premier point de ton discours. Tout le monde le sent, tout le monde a le désir de plaire ; mais on se trouve bien embarrassé sur les moyens d'y parvenir : il est même assez difficile et assez délicat d'indiquer les véritables; ils dépendent d'un grand nombre de circonstances qui les font varier, pour ainsi dire, à l'infini. » Là-dessus, continue M. d'Ârgenson, je suis entré avec lui dans des détails dont j'ai depuis mis une partie par écrit. Après m'avoir bien écouté, a Monsieur, m'a-t'il répondu, je ferai usage des sages réflexions que vous venez de me communiquer; mais le plan de mon ouvrage n'est pas tout à fait rédigé dans le même esprit que vous me proposez. » Ton ouvrage est donc déjà fait ? lui ai-je répliqué. «Monsieur, on l'imprime, » Effectivement,
* Moncrif a vécu quatre-vingt-trois ans ; il était né en 1687 et mourut en 1770.
assez peu de temps après, il me Ta apporté tout imprimé, bien relié en grand papier : je Tai lu, et cette lecture m'a fait souvenir d'un mot d'un homme d'esprit de mes amis. Je me promenais avec lui dans une grande bibliothèque, et nous étions au milieu d'une multitude de livres de philosophie spéculative, de métaphysique et de morale. «Voici, me dit-il, des milliers de volumes, dont le plus grand nombre est à supprimer, et le reste à refondre : celui de Moncrif est d'autant plus dans le dernier cas, qu'il est d'ailleurs très froidement écrit; aussi est-il ennuyeux, quoique court, et finit par des contes trop forts pour des enfants, et trop firoids pour les autres. »
« La mère de Moncril était veuve d'un procureur nommé Paradis; c'était une femme d'esprit, qui sut en tirer parti pour se soutenir, et élever deux fils que lui avait laissés son mari; par la protection de mon frère (c'est toujours le marquis d'Argenson qui parle), l'un est devenu oflBcier subalterne, et enfin commandant d'une petite place; F aîné obtint les principales affections de sa mère, qui, pour l'introduire dans le monde, fit les derniers efforts afin de le bien vêtir; elle l'envoyait aux spectacles, dans les places destinées aux plus honnêtes gens, et où il pouvait faire d'utiles connaissances. Moncrif, suivant les conseils de sa mère, fit entre autres .celle de mon firère et la mienne. Il s'en est bien trouvé; nos parents étaient en place : mon frère en fit son complaisant et son secrétaire, sur le pied même le plus honnête ; quelques années après, il s'attacha à M. le comte de Clermont, prince du sang, et eut le titre de secrétaire de ses commandements ; il avait même la feuille des bénéfices dépendants de ce prince abbé; mais il ne proposait aucun sujet que de l'aveu de certaines demoiselles de TOpéra : il
se brouilla dans cette petite cour; mais mon firère l'en a bien dédommagé, puisqu'il l'a fait lecteur de la reine, et secrétaire général des postes. On prétend qu'il avait appris à faire des armes, et était même parvenu à se faire recevoir maître d'escrime; ce qui le fit croire, c'est que Moncrif étant déjà lecteur de la reine, et par conséquent à la cour, il fut question de son âge : on voulut prouver qu'il était plus vieux qu'il ne paraissait l'être, et on allégua sa réception dans le corps des maîtres en fait d'armes. M. de Maurepas voulut s'en assurer, et ayant eu l'occasion de lire la liste des membres de cette communauté, qui demandaient le renouvellement de leur privilège, il trouva en effet le nom de Paradis à la tète. U demanda au syndic ce qu'était devenu ce 'maître : la réponse fiit que depuis longtemps il avait disparu, et avait sans doute renoncé au métier. Le ministre, qui aime assez les petites malices, conta cette anecdote au roi. D'après cela^ Moncrif devait avoir quatrevingts ans. Le roi Louis XV en ayant beaucoup ri, trouva un jour Moncrif chez la reine, et lui dit: « Savez* vous, Moncrif, qu'il y a des gens qui vous donnent quatre-vingts ans ? — Oui, sire, répondit-il, mais je ne les prends pas. » Pour moi, je ne crois pas que Moncrif ait été maître en fait d'armes ; c'aurait plutôt été son frère, à qui sa mère n'avait pas trouvé d'autres talents pour se produire dans la société que celui-là, qui n'est pas fort social.
« Je reviens à M"* Paradis : avec de l'esprit, de la lecture, un style agréable et du manège, elle se procura un assez joli revenu. Sur la fin du règne de Louis XIV, on mettait dans les intrigues plus de prétention à l'esprit qu'on ne fait de nos jours; on écrivait des billets galants qui exigeaient des réponses du même genre, et l'on jugeait de l'ardeur du
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cavalier par l'énergie des lettres qu'il faisait remettre secrètement; de même l'amant calculait ses espérances d'après le ton de la réponse : les brouilleries et les raccommodements se conduisaient de la même manière. M"* Paradis se consacra au genre épistolaire; connue de plusieurs dames de cour de Louis XIV, elle leur prêtait sa plume pour faire d'agréables avances ou de tendres réponses, et ce ne fut pas en pure perte pour sa. fortune et l'avancement de ses fils. Il semble que Moncrif ait hérité du talent de sa mère. Mon frère ayant fait un voyage en Touraine, fit une connaissance particulière et intime avec une demoiselle de cette province. De retour à Paris, il en reçut des lettres galantes, auxquelles, par honnêteté, il devait des réponses. Il chargea Moncrif de les faire, et celui-ci s'en acquitta en digne fils de M®* Paradis, et lui épargna même la peine de les copier ; mais ce qu'il y a eu de plus plaisant à la suite de cette correspondance, c'est que mpn firère étant devenu ministre, et cette demoiselle ayant passé de l'état de fille à celui de femme, elle eut occasion d'écrire pour quelque affaire à son ancien amant, et fut bien étonnée de ne trouver dans les réponses de mon firère ni l'ancien style de ses lettres, qu'elle avait conservées, ni même son écriture : elle put apprendre ainsi que les ministres et ceux qui sont destinés à le devenir ne iont pas toujours par eux-mêmes ce qui leur fait le plus d'honneur. »
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