LE CARDINAL DE BISSY
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HENRI Pons de Thiard de Bissy ne tôt presque redevable qu'à son esprit brouillon de la pourpre dont il fut honoré. Son p^^re, qui avait longtemps porté les armes avec honneur sous le règne de Louis XIV^ reçut en récompense de ses services Tévêché de Toul pour ce fils, qui se comporta dans les commencements assez bien^ comme c'est l'ordinaire; mais ce prélat, d'un esprit agissant, fut bientôt las du repos. Il se brouilla avec le duc de Lorraine ; il se fit un mérite de sa querelle; il intéressa toutes les puissances à sa brouillerie. Louis XIV, pour le tenir dans le respect, l'approcha de sa personne, et lui donna l'évêché de Meaux. Le Père Le Tellier, confesseur du roi, qui connaissait l'esprit intrigant de ce petit prélat, se douta bien qu'il ferait tout son possible pour gagner les bonnes grâces du roi, qui Tavait d'abord reçu assez froidement. Il résolut donc de le convertir et de lui faire abjurer le jansénisme, dont il faisait profession ouverte. L'appât était séduisit, puisqu'il s'agissait des bonnes grâces du prince . Le confes seur lui proposa d'accepter les dogmes de Molina et de la Société, s'il voulait faire fortune à la cour.
« Ne croyez pas, lui dit-il, que nous puissions fiiire changer de sentiments à notre roi. C'est un prince éclairé, qui ne fait rien qu'avec de bonnes et solides raisons. Il ne se déter-
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mine pas facilement ; mais quand il a fait un choix, rien ne peut le faire changer de sentiment. Il a sucé les maximes de Molina avec le lait ; il en connaît toutes leis douceurs, et je vous jure, foi de confesseur^ que son gouverneur (j'entends ce grand cardinal Mazarin), qui gouvernait le royaume pen-* dant sa minorité, était un des plus beaux ornements de notre secte ; c'est tout vous dire qu'il était revêtu de la pourpre romaine. H inspira ses sentiments à son élève, qui profita si bien de ses instructions, qu'il serait aussi facile de compter les étoiles qui sont au firmament, les grains de sable que la mer jette sur ses bords, l'herbe dont la terre se couvre au printemps, ou les feuilles qui ornent les arbres, que de dire combien de fois notre invincible monarque a mis en pratique les préceptes de notre secte. Croyez-moi, vous serez fort mal venu de prêcher la réforme à la cour; c'est assez que le prince soit d'une opinion pour que tout le monde la suive. Régis ad exemplum totus componitur orbis. Il n'y a pas même jusqu'aux dames qui ne se trouvent bien de notre morale. On peut, dans nos sentiments, faire tout ce que l'on veut, pourvu qu'on ne scandalise personne, ou qu'on ne prétende pas oflFenser Dieu. Qjioi de plus commode ? Prélat, voici la voie que vous devez suivre ; point de fortune autrement : si mon amitié vous accommode, elle est à ce prix. 2>
Sa Grandeur fit un si bon usage'de ces pieux documents, que le lendemain, à son réveil, il se trouva métamorphosé en moliniste du premier rang, et jamais la secte n'eut de plus zélé, de plus turbulent, ni de plus passionné défenseur. On lui fournit les moyens de vivre à son aise comme tout bon moliniste doit faire; on le revêtit de la pourpre, et bien des gens eussent souhaité qu'on lui eût donné un licou.
Louis XIV cessa de vivre, et le prélat de Meaux cessa de recevoir des faveurs du prince régent ; mais il n'en fut pas plus tranquille pour cela. Le duc d'Orléans avait un souverain mépris pour lui; cependant, quelque chose qu'il pût faire il ne put jamais le réduire à vivre en repos. Il brouilla toujours, et toujours il remua. On croyait même que ses cendres, après sa mort, ne pourraient jamais demeurer en place.
Tout le monde connaît ce prélat. La religion a toujours servi de prétexte à ses démarches. Inquiet, ardent^ importun, il ne peut ni demeurer en paix, ni y laisser les autres. Feu M. de Bissy son père le connaissait bien, lorsqu'il prédit qu'il sacrifierait tout à son élévation. En Lorraine, il se brouilla avec le prince ; en France, il a mis le feu dans tous les corps et le désordre dans l'Église. Janséniste à Toul, moliniste à Meaux, ultramontain à Rome, c'est un de ces hommes qui sont tout ce qu'il faut qu'ils soient pour faire fortune. Jaloux de passer pour théologien, il a l'heureux talent de faire des livres qu'on ne lit point, et qu'on n'entendrait point si on se donnait la peine de les lire. Son inquiétude lui tient lieu de toutes les vertus, et c'est par là que sans Inquisition il a réussi à se constituer lui-même grand inquisiteur en France. Il n'y a point d'aflfaires ecclésiastiques qu'il n'attire à sa connaissance, point d'intrigue dans laquelle il n'entre, point de ressorts qu'il ne remue pour chagriner un homme de bien qui ne se livre pas à ses caprices, ou pour protéger un fnpon qui, pour se mettre à l'abri des lois, se déclare prosélyte de la Constitution. Sans mérite, il s'est frayé un chemin aux grandeurs et aux plus grands honneurs; sans capacités, c'est lui qui décide en France de la doctrine; sans talent, il trouve le moyen de se rendre nécessaire. U obtient
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plus par son importunîté que d'autres n'obtiendraient par leur crédit. Ce n'est point un homme dérangé, peut-être même n'est-il pas méchant par caractère. Assez d'ambition, beaucoup de travers, un entêtement invincible, c'est ce qu'on connnaît de ce prélat qu'on n'estime point, qu'on méprise même, et pourtant qu'on emploie.
La Constitution perdit au mois de juillet 1737 son arcboutant, son champion et son chevalier, et les jésuites leur crieur, en la personne de Henri Pons de Thiard de Bissy, évêque de Meaux, abbé de Saint-Germain-des-Prés, cardinal, qui mourut le 26 de ce mois, à huit heures du matin, dans son palais abbatial, où il fut exposé jusqu'au lendemain au soir, sur son lit de parade, dans ses habits de cardinal, perruque bien peignée, un peu de vermillon sur les joues. On lui trouvait l'air d'un petit chérubin, et tous les connaisseurs conviennent qu'on ne l'avait jamais vu si joli garçon ; qu'il fallait qu'il mourût pour qu'on jugeât de sa beauté: tant est vrai l'apophtegme du sage Solon, qui dit qu'on ne doit décider d'un homme qu'après sa mort. Ce gentil prélat fiit transporté, la nuit du 28 au 29, à l'évêché de Meaux, pour y être inhumé. Son abbaye, valant cinquante mille écus de rentes, a passé à M. le comte de Clermont.