MADAME LA DUCHESSE DE HOSTUNG
MADAME la duchesse de Hostung, fille de M. le marquis de Prie, femme extrêmement aimable pour son caractère, et d'une santé fort délicate, fut maltraitée de coups de pied dans le ventre par son mari, à l'occasion d'une lettre anonyme qu'il reçut, où on l'instruisait de l'inclination de la dame pour le chevalier de Créquy, menin de M. le Dauphin. M°** la princesse de Moniauban fut soupçonnée de cette lettre. Ces violences causèrent à la duchesse de Hostung la maladie dont elle mourut au mois d'août 1738. Quelques jours avant sa mort, elle dit à son mari que c'était de ses coups qu'elle perdait la vie, mais que sa religion lui ordonnait de lui pardonner sa mort; et comme l'enfant, fils unique, qu'ils avaient était mort quelques jours auparavant, elle lui fit présent d'un diamant de prix, qu'elle l'obligea de prendre sur-le-champ, ajoutant qu'il ne serait plus temps le lendemain; et depuis ce moment jusqu'à celui de sa mort, elle ne voulut rien prendre que des mains de son mari.
^8 ÉIK>aUE LOUIS XV
Cet évtoem6nt touchant en rappelle nn autre qui fit beaucoup de bruit dans le temps : c'est le suicide de l'abbé de Châteauneuf, arrivé en 1736.
Cet abbé, qui était aumônier de M°* la duchesse d'Estrées-Vaubrun, ennuyé de ne pouvoir parvenir à quelque bénéfice considérable, se dégoûta si fort de la vie, que le 22 septembre de cette année, après avoir dit sa messe i l'ordinaire dans l'hôtel, il monta dans sa chambre, et se coupa bravement la gorge avec un rasoir. On ne s'aperçut pas dans l'instant du désastre ; mais ne descendant point à l'heure de dîner, on fut à sa chambre, où on le trouva baigné dans son sang. Le commissaire fut appelé, et le cadavre transporté à la Morgue sur-le-champ; il y fut exposé jusqu'au lundi du grand matin, qu'il y a été enlevé pour êtrft enterré dans le cimetière des Innocents. Ce prêtre jouissait d'en^ viron dix-sept cents livres de rentes, y compris cinq cents livres que la duchesse d'Estrées lui donnait. N'était-ce pa$ un bien raisonnable pour un aumônier à gages?
Il avait donné la veille des marques d'égarement d'esprit. Il était venu trouver, à neuf heures du soir, la duchesse d'Estrées, lui avait dit qu'il était très mécontent de la façon dont elle avait entendu la messe, et qu'il voulait lui parler en particulier. La duchesse, qui eut peur, n'étant qu'avec ses femmes, sonna et fit le guet; il s'en aperçut. Il reparut le lendemain pour enlever quelques meubles, car il avait demandé son congé depuis quelque temps, et pendant que le tapissier secouait des meubles dans la cour, il ferma sa porte au verrou, s'assit dans son fauteuil avec un rasoir dans chacune de ses mains, et un guéridon à côté de lui, et dans cette posture se coupa la gorge : on le vit ainsi quand on entra dans la chambre. La duchesse d'Estrées pria M. Hé-
PORTRAITS ANECÛOTIQPES
rauit de passer chez elle» qui mena un commissaire avec lui ; elle avait peur de F éclat; mais le magistrat la rassura, en lui disant que cette formalité était nécessaire pour mettre à couvert les domestiques, qu'un aurait pu soupçonner. Tout ce qu'elle put obtenir fut qu'il ne serait pas fait justice da défont pour s'être tué lui-mâine.
^/S/V>/>i«/VN/V>«»XVS^W\/>i
MADAME LÀ MARCIUISE DE FEUQ.UIÈRES
M AD AM£ de Feuquières, veuve du maréchal de camp, et fille du célèbre Mignard, premier peintre du roi, Lourut à Paris le 3 février 1742. Elle est inhumée dans ;lisc des Jacobins de la rue Saint-Honoré, dans un magnile tombeau qu'elle a fait faire, auquel elle allait souvent travailler sur la fin de ses jours, et dans lequel elle est (rmée à câté de son père.
/hôtel de Feuquières revient à M. de Saint-Amarand, Iveur général des finances d'Orléans, qui l'avait acheté Ir en jouir après la mort de cette dame.
M"** de Feuquières avait été belle et galante. Un jour qu'elle se vit fort pressée par le marquis d'Effiat, elle lui donna un rendez-vous vis-à-vis le café de k Lefévre, à condition qu'il lui apporterait deux mille écus. Elle s'y rendit la première, et s'amusa, en attendant, à prendre du
lOO ÊPOQPB LOUIS XV
chocolat, et aussitôt qu'il fut arrivé, elle lui demanda s'il apportait la somme convenue. Le marquis d'Effiat, tout avare qu'il était, lui dit que oui. « Eh bien, donnez-lesmoi, » lui dit la dame. Aussitôt qu'elle les eut pris, elle les jeta par terre. Comme elle avait fait aposter beaucoup de pauvres, cet argent ne resta pas longtemps sans trouver maître, et elle décampa pendant que le marquis était occupé à en ramasser ce qu'il pouvait. L'histoire dit cependant qu'elle lui accorda une nuit pour le consoler.
Son père n'avait pas eu d'autre modèle pour dessiner sa belle Vénus et son Andromède sur le rocher, que le corps charmant de sa fille. Aussi ce bon père, très reconnaissant de sa complaisance, la fit sa légataire universelle, réduisant ses fils à leur légitime. Cinquante mille écus dont elle se trouva maîtresse, joints à sa beauté^ lui firent épouser M. de Feuquières.
On a vu pendant deux années à la foire Saint-Germain un sieur Mignard, neveu de ladite dame, qui, peu partagé des biens de la fortune, ne trouva de ressource que dans son agilité : il excellait aux tours de souplesse. La première foire qu'il travailla, tous frais faits, il remporta vingt mille écus de bon. Cette fortune lui donna du goût; il revint la foire suivante, mais sans succès; d'autres nouveautés attiraient les curieux. Lui, sagement s'est retiré, et ne s'est plus exposé aux caprices du public. U a acheté une terre en Champagne, où il vit heureusement avec sa famille.
Ce trait sur le neveu du célèbre Mignard n'est pas le seul exemple que l'on ait de la disproportion qui se trouve entre les grands hommes et leur famille; il n'y a pas
mim^ I i. j l
PORTRAITS ANECDOTIQjDES lOI
d'exemple d'un père qui ait eu un fils d'une célébrité égale à la sienne, lorsqu'elle a été fondée sur un grand talent.