LE PÈRE ELISÉE
CE religieux carme avait l'habitude d'aller chez une fille publique nommée la Brillant, qui demeurait rue des Fossés-Monsieur-le-Prince. Il y avait unç demi-heure
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que cette courtisane avait reçu un autre ecclésiastique, lors^ qu'elle entendit frapper à sa porte. « Est-ce vous, Père Elisée? dit-elle à voix basse. — Oui: » et aussitôt on lui ouvre et il entre. L'abbé qui était couché entr'ouvre les rideaux du lit. Au moyen des bougies qui étaient sur la table de nuit, il aperçut un carme-déchaux qui venait réciter ses matines entre deux draps. Cet événement inattendu surprit le bon ecclésiastique, qui voulut d'abord se retirer; mais l'actrice lui ayant montré la largeur du lit, lui fit entendre qu'il y avait place pour trois. Pendant ces petits propos, le moine, se dépouillant de sa souquenille du Mont-Carmel, se pré* parait à profiter de l'offire; mais quel fut son étonnement, lorsque, posant $on manteau sur un canapé, il aperçut un petit collet et une soutane. « Eh ! dis-moi, ma reine, s'écrit le vénérable Père Elisée, combien t'en faut-il aujourd'hui ? — Oh! ne t'effraie pas, gros coquin, reprit la Brillant, monsieur est un prêtre habitué de Saint-Sulpice, que des affaires dç famille pat conduit ici; et comme il s'est trouvé mal, et que je n'ai qu'un lit honnête à lui offrir, il a bien fallu qu'il se couchât à côté de moi; mais l'ordre de nos arrangements ne sera point interrompu, et viens sur-le-champ prendre ta place ordinaire. — Mais si j'allais me tromper? répondit le carme. — Oh ! cela n'arrivera pas, répliqua l'actrice; et la décence, dont je ne me départirai jamais, veut que je sois une barrière entre l'abbé et vous. » Celui-ci, se cachant sous le drap, n'osait articuler un mot; tandis que le Père Elisée, plein d'audace et de luxure, s'occupait avec fermeté à faire oublier tout l'univers à l'actrice. Le carme passa des plaisirs à une conversation secrète, dont le résultat ne servit qu'à redoubler la honte du pauvre abbé. Le Père Elisée se leva sous prétexte de laisser le champ libre au
premier venu, et, mettant sur le canapé tout son affublement monastique, il prit la soutane, le collet et le grand manteau du vénérable abbé, s'éclipsa dans cet attirail,, et revint à son couvent : sa qualité de prieur lui donnait, la liberté d'entrer et de sortir à toute heure. Le frère portier, surpris de la métamorphose, en demanda le motif à Sa Rêvé* rence ; et comme le Père Elisée honorait cet agent de ses bontés, il lui raconta son histoire. Le portier jugeant que Tabbé ne pouvait sortir qu'en prenant l'habit de carme, le Père Elisée, qui ne demandait pas mieux que de se venger d'un rival assez téméraire pour lutter contre un membre d'un ordre religieux, dont le nom, devenu proverbe à Cythère, assure le talent, saisit avec joie le conseil du frère, et, reprenant aussitôt sa casaque uniforme, il alla, avec un compagnon, se mettre en embuscade dans la rue des Fossés- Monsieur-le Prince, où la Brillant demeurait alors. L'abbé sortit avec l'habit de carme, ainsi qu'on l'avait prévu; à peine eut~il fait quatre pas, que l'aspect de deux hommes habillés comme lui le fit retourner en arrière : les deux religieux le suivirent jusqu'au Luxembourg où il allait se jeter, lorsqu'une escouade du guet à pied, à laquelle ils le livrèrent, l'arrêta et le conduisit chez le commissaire du quartier, où il fut joint par ses dénonciateurs.
Le faux carme, interpellé par le Père Elisée de dire où il avait pris l'habit qu'il portait, avoua sans déguisement la vérité du fait. Le commissaire, qui, par hasard, était honnête homme, ne voulut point accabler ce malheureux abbé, et, faisant observer de près les délateurs, il envoya un exempt à la Brillant, pour la prier de se rendre chez lui.
Et appelant ensuite le sergent du guet, il lui ordonna d'empaqueter le Père prieur dans un fiacre, et d'aller le
déposer au Châtelet. Le carme chercha vainement à s'excuser sur sa qualité : le commissaire inexorable ne voulut rien entendre; mais, plus indulgent pour Tabbé qui avait confessé ses erreurs de bonne foi, il se contenta de le réprimander vivement et de le renvoyer chez lui, après avoir eu la précaution de lui faire quitter sa mascarade.
La détention du Père Elisée mit tout le Mont-Carmel en mouvement : les carmes, intéressés qu'on pardonnât à leur prieur, firent trotter toutes leurs pénitentes. Paris demandait justice contre les- religieux; mais le Père Elisée, qui confessait depuis longtemps la nièce de l'apothicaire du lieutenant de police, intéressa cette puissante protection; et les sollicitations pressantes de cette femme en crédit firent sortir le Père prieur du Châtelet, et lui rendirent sa place avec la liberté.
Cette aventure fit l'anecdote du jour; la Brillant avait des ennemis, et la moitié de Paris, voulant justifier le disciple d'Elisée, imputa à l'actrice le scandale occasionné par cette scène.
Le Père Elisée était sujet à de pareils événements; il existe un procès-verbal de la police, dont il résulte qu'il fut surpris une nuit avec de petits savoyards dans un cabaret à bière, d'où on le renvoya dans un couvent. U avait été également trouvé la veille chez une fille publique, vêtue comme Eve dans le paradis terrestre.
U se nommait Copel, de son nom de famille, et était né en 1726, d'un avocat au parlement de Besançon. Après avoir fait des études brillantes au collège des jésuites de cette ville, ces religieux désirèrent le garder, mais une retraite que fit le jeune Cppel aux Carmes dérangea leur projet; il entra dans l'ordre du Mont-Carmel, le 25 mars
IIO ÊPOQPB LOUIS XV
1745, et commença sa carrière évangélique en 1756.
Son caractère égal^ ses manières aimables, ses grands talents et sa modestie naturelle le firent aimer dans son cloître conmie dans la société ; il connaissait bien le monde ; il peignait éloquemment les travers et les vices dans ses éloquents discours. Il a joui de la plus grande célébrité, soit à la ville, soit à la cour. Il mourut le 11 janvier 1783, à Pontarlier, en allant en Suisse prendre les eaux de Brevint, que les ntiédecinslui avaient ordonnées. Ses sermons ont un grand mérite, et semblent avoir plus gagné à la lecture qu'en les entendant, parce que le Père Elisée avait un débit très monotone.
U est remarquable que ce religieux, dont les mœurs étaient très libertines, se laissa souvent aller dans ses sermons à des déclamations très fortes contre la volupté et les voluptueux.
« Où trouve-t-on, dit-il, les excès monstrueux de la débauche, les adultères, les divorces scandaleux, si ce n'est dans les palais élevés par l'opulence*? Percez les murs de ce séjour de la volupté ; considérez cette femme mondaine entraînée dans les voies du siècle, esclave de ses maximes, livrée à tous ses plaisirs : vous la verrez environnée de ces corrupteurs aimables qui dominent dans la société par leur
enjouement, et qui l'empoisonnent par leurs mœurs '
Percez cet autre mur ; voyez cette femme oubliant ce deuil étemel qui est le soutien comme la gloire de son état : elle s'abandonne aux joies du monde, elle suit les usages d'un siècle pu la viduité est regardée comme un affiranchissement de toutes contrariétés. La mollesse l'endort, les soucis d'une vaine parure la réveillent; le jeu, les spectacles, l'intrigue
* Sermon sur le aum^ais riche.
PORTRAITS AN£CI>OTiaUES III
des passions, remplissent tous les instants de sa vie. Tournez-vous d'un autre c^té; voyez cette épouse plongée dans les larmes, et qui ne trouve de consolation que dans sa vertu : la tristesse l'environne dans un réduit obscur, tan* dis que le reste de la maison retentit des chanta de la volupté, et qu'un époux infidèle respire la |oie au nûlieu des fêtes lic^ideuses qu'il donne à l'infâme idole de sa passion. »
On trouverait beaiicoup de traits semblables dans le Père Elisée ; mais Ton en tirerait une mauvaise conséquence en faveur de ses mœurs, puisque, comme nous l'avons dit plus haut, il éuit adonné au libertmage.