‹ [Chroniques du XVIIIe siècle]Chapitre 35 sur 47 · BOURVALAIS · texte numérisé non relu

BOURVALAIS

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BouiiiVÂLAis OU Bourvalet éuit uû de ces hommes extraordinaires qui se font remarquer par leurs succès dans la route de la fortune, comme d'autres dans celle de la gloire et des talents ; il amassa des biens immenses par SCS connaissances en matière de finances; il mérite d'être connu.

U s'appelait Paul Poisson de Bourvalais; il était fils d'un paysan des environs de Rennes, en Bretagne. Il vint fort jeune à Paris^ et son premier emploi fut de porter les livres

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chez Thévenin; il passa chez Bonnet, marchand de bois pour la fourniture de Paris ; il y fut sur le pied de facteur; mais il y fit mal ses affaires et retourna dans son village, où il devint huissier. M. de Pontchartrain, qui depuis fut chancelier de France , et alors premier président de Rennes, s'étant trouvé aux environs du village où demeurait Poisson, le rencontra qui portait un exploit. Il l'interrogea, voulut lire l'exploit de l'huissier, le trouva fort bien libellé et parfaitement bien écrit. « C'est dommage, lui dit-il, que tu sois borné à un si maigre emploi ; viens me voir, je ferai quelque chose de toi. » Poisson n'y manqua pas; il s'introduisit dans la maison de M. de Pontchartrain, et eut le bonheur de plaire à son maître. Pour récompenser ses soins, M. de Pontchartrain lui fit avoir le poste de piqueur à la construction du Pont-Royal, qu'on substitua au vieux pont de bois qui était devant les Tuileries. De la charge de premier président de Rennes, M. de Pontchartrain passa à celle d'intendant des finances, en 1687. Poisson, qui avait pris le nom de Bourvalais, fut protégé dans les affaires et intéressé dans celles du huitième, et, par la suite, dans tous les traités gu'on fut obligé de fake en finances pour soutenir la guerre. En 1688, il était déjà financier et, dans une certaine opulence, n épousa, cette même année, Mai:ie-Suzanne Guilhou, fille de chambre de M°« de Sourches ; par son contrat de mariage, il reconnut avoir reçu quatorze mille livres de dot, onze mille livres en argent et trois mille livres en meubles; mais cette reconnaissance était un avantage qu'il faisait à Guilhou, dont la fortune ne consistait réellement qu'en quatre cents livres qu'elle avait épargnées sur ses gages : il y avait exclusion de communauté. Apparemment que Bourvalais prévoyait déjà que sa fortune lui rendrait cette clause utile à ses affaires et

à celles de sa femme. Le prèciput était réglé à quatre cents livres, et le douaire à deux cents livres de rentes. Dès l'année 1705, Bourvalais était dans la carrière de la fortune. Lanoue, qui avait été laquais de M. d'Armenonville, et qui était devenu partisan célèbre et intendant du prince de Conti, fut condamné à neuf ans de galères et à être pilorié, ce qui fut exécuté en avril. En mai 1705, on avait affiché, la nuit qui précédait le 2 mai, jour de la dernière représentation de cette pièce {It Pilori) , le quatrain qui suit :

De financier jadis laquais,

Ainsi la fortune se joue;

Je vous montre aujoud'hui la Noue :

Vous verrez bientôt Bourvalais.

La prédiction ne s'accomplit point, au moins quant au temps et à la sévérité de la peine, et Bourvalais augmenta sa fortune, et la porta à un tel excès que son nom passait pour celui de l'opulence même : palais, maisons de plaisance, grandes terres, charges, portefeuille immense, contrats de toute espèce sur l'État, sur particuliers; bijoux, tableaux rares, meubles précieux, il eut tout et se vit plus riche que ne le sont quelques souverains. La maison qu'il occupait à Paris, à la place Vendôme, a été depuis l'hôtel de la chancellerie ; il était seigneur de Champs, Mandinet^ Lognes, Luzard, Goumay, ViUiers, Croisy-le-Grand , la Haute- Maison^ la Frelonnerie, Jarsai, et quelques-unes de ces terres le rendaient seigneur de douze à quinze paroisses. Sa belle maison de Champs, à la porte de Paris, était un palais enchanté, et une princesse du sang la trouva digne de ses désirs. Monsieur, frère du roi, allait jouer et manger chez Bourvalais, où il était servi avec autant d'éclat, et

peat-ètre plus de délicatesse, qu'au Palais-Royal. Parmi les charges multipliées dont il éuit propriétaire, on comptait celle de secrétaire du Conseil, dont la finance passait cinq cent mille livres, une de secrétaire du roi, deux offices de contrôleur général des finances du comté de Bourgogne, et environ dix autres charges. Une partie de la Brie, d'où était sa femme, lui appartenait. Il est étonnant que cet honmie, accablé de biens, ne succombât point sous le poids ; mais Bourvalais avait un génie £dt pour une si grande fortune ; il la soutenait avec une grande magnificence et même avec une sorte de dignité qu'on n'eût pas attendu de sa naissance. Au milieu d'une multimde d'aâfaires étonnantes, il était son premier commis, et rien ne se passait sans qu'il en eût une parfaite connaissance. Ceux qui ont prétendu que, pour se faire une bibliothèque, parce qu'une bibliothèque est un meuble convenable à l'opulence, il avait demandé à un libraire un nombre de toises de livres, proportionné au bâtiment, ont sans doute imaginé ce trait ingénieux pour se moquer d'un partisan qui ne connaissait d'autres livres que les états et les registres dépositaires de ses projets, de ses traités et de sa fortune. C'est sur le même pied qu'il faut prendre ce qu'on a dit encore, qu'ayant lu l'affiche d'un livre intitulé : Traité de rdmc, il demanda quel pouvait être ce traité qu'il ne connaissait pas, lui qui pouvait se flatter qu'il n'y avait pas un seul traité où il ne fût intéressé et dont il ne connût la namre et le produit. Bourvalais jouit de l'éclat de sa fortune depuis 1700 jusqu'en 1716, que M. le duc d'Orléans, régent, érigea une chambre de justice pour la recherche des financiers ; il fut arrêté avec Miot et Durand, et tous trois furent mis à la Bastille. Les papiers de Bourvalais furent enlevés, et l'on mit les scellés sur tous ses eflfets. Sa

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femme fat réduite à un service d'argent et à une pension de douze cents livres. Quelques jours après il fut mené chez lui pour être présent à la levée des scellés, et ensuite il fut con* duit à la Conciergerie. On le retira encore de prison pour le faire assister au scellé que Ton avait mis à sa belle maison de Œamps, à quatre lieues de Paris, de laquelle dépendaient quatorze villages , et il eut le déplaisir d'en voir sortir les richesses immenses qu'il y avait rassemblées. Il fit devant les commissaires nommés pour faire le procès aux gens d'af« faires une déclaration de ses biens, mais il ne la fit pas complète. Un prêtre de Saint-Sulpice, nommé Ray, auquel il avait confié quelques affaires importantes, alla le dénoncer, et déclara que Bourvalais avait pour cinq cent mille francs de contrats sur la ville de Paris, sous son nom ; la somme fut confisquée au profit du roi, à l'exception de cent mille livres que l'on accorda à ce bon ecclésiastique pour droit d'avis. On trouva aussi pour an million de billets que Bourvalais n'avait pas déclarés. Cette infidélité reconnue dans sa déclaration le fit mettre dans la tour Montgommery, où l'on met ordinairement les plus criminels, où ont été Ravaillac et Damiens. Cependant les poursuites de la chambre de justice s'adoucirent. On n'en voulait qu'auk richesses immenses injustement acquises des gens d'affaires. L'État avait quelques obligations au grand crédit que s'était acquis Bourvalais, auquel on avait eu recours dans l'extrême nécessité. On modéra sa taxe à quatre millions quatre cent mille livres. Il fiit mis en liberté au mois de juin 17 17, après quinze mois de prison. Environ un mois auparavant, lui et sa femme avaient fait un abandon général de leurs biens au roi, aux charges par Sa Majesté d'acquitter leurs créanciers légitimes, et à la réserve de quatre cent cinquante

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mille livres qu'ils la suppliaient d'en extraire à leur profit. Ce délaissement fat accepté par le roi aux conditions portées par Bourvalais et Suzanne Guilhou, sa femme, et on leur abandonna même les meubles, qui faisaient un objet de plus de cinq cent mille livres. La terre de la Frelonnerie, que Bourvalais avait acquise de la marquise de Sourches et de la comtesse d'Esguilly, et plusieurs contrats de rentes constituées ou obligations sur différents particuliers, formèrent les réserves faites par Bourvalais. Les chagrins qu'avait donnés à cet homme, qui se regardait comme dépouillé, le revers de sa fortune, altérèrent son tempérament. Il fit son testament devant Dutartre, son notaire, le 26 août 1718. n y fit pour cent vingt mille livres de legs, sans y comprendre la fondation d'une messe tous les mois, et pour sept mille neuf cents livres de pensions viagères. Des considérations particulières le firent rétablir dans tous ses biens par arrêt du 5 septembre, c'est-à-dire quelques jours après la date de son testament; on en excepta seulement sa grande maison de Paris, où a été la chancellerie, la terre de Mandinet et celle de Champs avec ses dépendances; mais Bourvalais, presque innocenté par cet arrêt du 5 septembre 171 8, ne survécut que peu de temps à ces avantages ; il mourut sans enfants, le 6 février 17 19. Sa femme eut l'adresse de s'emparer de tous ses biens au préjudice de ses héritiers j et vécut dans l'opulence jusqu'à sa mort, arrivée subitement la nuit du 9 au 10 juin 1723.

Voici sur la fortune et la décadence des Bourvalais une autre notice qui diffère en quelques points de la précédente :

Les premières amours de Bourvalais se fixèrent sur une paysanne nommée Suzanne Guilhou, née d'un village près

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Paris, fille fort laide, mais intrigante, qui était alors femme de chambre de M"'* de Sourches, qu'elle suivit aux bains de Bouïbon, où elle fit coimaissance de M"* de Pontchartrain, qui, pour la récompenser de quelques bons services qu'elle lui avait rendus^ et qu'on ne dit pas, fit donner un petit emploi à son amant. Cette fille crut le mettre dans le cas de lui avoir obligation, et de lui donner la préférence sur une autre fille qu'il aimait aussi , et à qui il voulait se* marier, parce qu'elle avait environ cent pistoles de biens.

Cependant sa reconnaissance pour Suzanne, de qui il tenait sa métamorphosé, la lui fit épouser, et le banquet nuptial se fit chez un portier de leurs amis, qui voulut bien leur prêter sa loge.

Il parvint ensuite de poste en poste et très rapidement. Il entra dans tous les traités, devint partisan, ou, si l'on vent, comme un laquais revêtu. U acheta le magnifique hôtel où est aujourd'hui la chancellerie. U le meubla si superbement qu'un puissant prince aurait pu dignement l'occuper.

Il acquit aussi la terre de Champs, à quatre lieues de Paris, avec quatorze villages aux environs. Il profita dans la chère année du malheur de ses voisins pour se faire vendre leurs fermes, leurs terres et leurs maisons, afin d'en agrandir la sienne.

Quelqu'un lui conseilla d'enrichir sa maison d'une bibliothèque. Il en donna l'ordre aussitôt à un architecte, qui, quand il eut exécuté ce qui était de son ministère, lui indiqua le sieur Martin, libraire, rue Saint-Jacques, comme celui qui pouvait le satisfaire avec le plus de goût.

Qjiand ce libraire fut admis à son audience, Bourvalais le mena dans la salle destinée aux livres, et lui demanda, après lui en avoir montré les mesures, à quel prix il voulait entre^ prendre la fourniture de la toise de livres.

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La ÊLveor que le règne de Louis XIV avait donnée aux. tnitants s'évanouit à la mort de ce prince. Le dérangement des finances fit naître au nouveau gouvernement l'idée de £ure rendre gorge à ceux qui s'étaient engraissés pendant les malheurs des derniers temps. On érigea une chambre de justice y et le premier à qui elle s'en prit» par les ordres du régent» fut Bourvalais qui fiit arrêté par trois exempts nommés Chantepic» Leroux et Pommereuil. Il revenait alors de sa terre de Œamps avec M. de Sinûane» et le sieur Veron, procureur au Parlement.

nfut conduit à k û^ndergerie» dans la tour deMontgooh mery. Sa femme fut chassée de sa maison. On lui assigna douze cents livres de pension. Elle eut beaucoup de peine à trouver un asile* Un ancien commis de son mari la logea chez lui.

n fut tiré de sa prison» une première fois» pour être présent i la levée des scellés qui avaient été mis sur $ts papiers et effets de sa maison de Paris» et une seconde fois pour en aller £ûre autant à sa belle maison de Champs.

Il en fut quitte pour b confiscation de ses biens. On lui laissa vingt mille livres de rentes de plus de six cent miUe dont il jouissait. L'on vendit ses meubles et sa vaisselle d'argent» dont il avait une quantité prodigieuse; mais on peut bien croire qu'il avait pris quelques précautions» quoiqu'on lui eût ôté pour soixante-quinze mille livres de billets au porteur qu'il avait dans la doublure de sa veste lorsqu'il fut arrêté. Ce qui donne lieu à cette conjecture» c'est que le scrupule ou l'infidélité d'un prêtre de Saint-Sulpice» sous le nom duquel il avait pour cinquante mille livres de contrats sur l'Hôtel-de- Ville» rendit ce prêtre délateur, qui gagna, suivant la promesse de l'édit, cent mille francs à sa dénonciation.

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Le plus grand des malheurs de Bourvakis est de n'avoir été plaint de personne. Il avait de vilains traits contre lui. On en lit un dans la Fie du duc d'Orléans, avec le maître * des postes de Verdun, qui annonce bien la dureté de cœur et la mauvaise foi qui ouvre presque à tous les maltotiers le chemin de la fortune.

M. DE SILHOUET

M de Boulogne, contrôleur général du choix de M. le • cardinal de Bemis, se trouva abandonné à ses propres forces après le renvoi de ce ministre. Un contràleur général qui cesse d'être soutenu par le ministre principal est bientôt écrasé, parce que tous les secrétaires d'État, chacun dans leur département, font signer par le roi des bons à prendre sur le trésor royal, d'où il arrive que le ministre de la finance, qui devrait fixer la dépense des quatre départe^ments pour asseoir ses impositions en conséquence, qui devrait par conséquent être le modérateur des volontés actives, devient un être purement passif, un caissier décoré sur lequel on tire à vue.

Tel fut le sort de M. de Boulogne au commencement de l'année 1759. M"*® de Pompadour, liée alors avec M. le duc d'Orléans, crut avoir trouvé im Sully moderne dans la

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personne de son chancelier Silhouet. La voix du peuple arrivait au soutien de cette intrigue. La fête qu'U avait donnée * en 175 1 à Saint-Qoud, pour la convalescence de M. le Dauphin^ n'était point oubliée ; quatre mille bouches y avaient été nourries avec une intelligence surprenante. Le père Silhouet n'était plus qu'un cri général.... Le roi se décida le 13 avril 1759.

Ce jour-là M. de Silhouet était dans son cabinet. Astruc, son beau-frère, fils du médedn et conseiller à la Cour des aides, lui fait visite; il n'ignorait rien de ce qui se passait. Le suisse avait ordre de fermer sa porte ; elle ne l'était pas pour Astruc ; celui-ci trouva Silhouet rêveur, méditant, se promenant de long en large.... « Eh bien, mon frère, comment cela va-t-il aujourd'hui ? Je vous trouve bien sombre : qu'y a-t-il ?» — C'est fini. — Qjioi ! vous êtes nommé ? — Voilà ma lettre, le courrier sort ; je viens de faire fermer ma porte. — Je vous fais mon compliment. (On s'embrasse.). . . Mais conrnie vous êtes pensif! — Oui, je rêve. — Eh ! vous rêverez demain. — Je ne puis; j'ai rendez-vous chez M"* de Pompadour. — Qu'est-ce que cela fait? — Le roi y sera. — Eh bien ? — D va me parler; il ne m'a jamais parlé; il va me questionner; je me prépare.... Vous sentez que.... cette crise est violente. Deux armées de terre, marine sur pied, que Machault a même portée fort haut, pas un sol au trésor royal ; Boulogne au bout de son rôlet d'autre part, les peuples foulés ; M"* de Pompadour ne veut pas d'impôts. Le crédit.... Je n'en veux point; on en a tant abusé ! Tous les marchands d'argent pillent le roi.... H y a encore des moyens; il faut de l'économie; des ressources en soi, voilà le mot, et je vais le faire sentir au roi.... Laisse-moi; je combine tout; je n'ai pas une minute.... » Sa tête était

conune un volcan. M. de Silhouet part pour Versailles. Il descend chez M"* de Pompadour qui l'accueille comme un homme nouveau, avec toutes les cajoleries de ce pays-là. « Le roi est heureux de trouver encore des sujets fidèles et aussi éclairés que vous Têtes, dit-^Ue, qui cherchent à concilier ses intérêts et ceux de ses peuples; les circonstances sont malheureuses, mais aussi l'on ne vous imputera pas le peu de succès des opérations forcées; vous m'entendez, monsieur de Silhouet; triste consolation ! mais enfin.... Au reste, le roi va venir, vous le verrez ; il vous parlera. . .^ » M. de Silhouet répond avec la morgue et la pédanterie de tous les robins : « Madame, honoré du choix que Sa Majesté a bien voulu faire de ma personne, je sens plus qu'un autre l'énormité du fardeau.... Le zèle, à ce que j'espère, soutiendra mon courage; je viens de me préparer. — Ah ! vous avez bien fait, monsieur de Silhouet , d'autant que le roi est grand questionneur. — Je me flatte d'être prêt sur tout : le moment est critique... »

^me ^Q Pompadour écoute, sourit, admire, ^t le regarde avec des yeux de complaisance : tout à coup le roi tombe sur le corps de M. de Silhouet, sans que celui-ci s'en aperçoive, et lui dit de son ton rauque, mais d'un air riant : a Ah ! vous voilà, monsieur de Silhouet. (Profonde révérence.) Les lambris de votre cabinet sont-ils vernissés? » M. de Silhouet, étourdi de l'étrange question, ne sait ce que cela veut dire ; à peine se persuade-t-il que c'est le roi ; il veut parler; il ne sait que répondre; il hésite; il ne peut même balbutier.... Le roi devient sombre, craint de se trouver embarrassé, tourne le dos et remonte.... Voilà M"* de Pompadour furieuse, qui traite M. de Silhouet au plus mal : « Mais, monsieur, on ne reste jamais court avec le roi.,.. Mais,

monsieur» on répond. — Et quoi, madame? *— On dit oui, on dit non; on parle. -^ Mais je n'y ai jamais r^^ardé; j'ignore s'ils sont vernissés, s'ils ne le sont pas. *^ Imbécile ! est^e qu'il y aurait été voir ?. . . Belle affaire que vous me donnez là ! le voilà sombre ; il me faudra huit jours pour le faire revenir sur votre compte, quand il ne m'a £dlu qu'un mot pour vous £ûre contrôleur général. »

IL de Silhouet, ambitieux, désolé, se voit perdu, anéanti avant que d'avoir été ; il revient chez lui hors de lui-même, sa tête pensa s'égarer; on en avertit M*"* de Pompadour, qui lui dépêche sur-le-champ un affidé , M. de Stainville, depuis duc de Choiseul. « TranquilUisez-vous, lui dit-il, ceci ne signifie rien; vous vous êtes troublé; vous ne connaissez pas ce pays-ci ; le roi vous fait une question pour dire qu'il vous parle. Hier, il parla à Grandenigo, l'ambassadeur de Venise ; il lui demanda : « A Venise, combien sont-ils au Conseil des Dix ? -^ Sire, quarante ^, répondit l'ambassadeur. J'étais au lever, le roi n'a pas plus fait attention à la réponse qu'à sa demande ; et Grandenigo, qui a été dans les cours, sait la valeur des paroles des rois. Qjiand Richelieu revint de Mahon, il y a quatre ans» bouffi d'orgueil d'avoir enlevé le fort Saint-Philippe, il crut qu'on sèmerait des lauriers sous ses pas, que le roi le porterait aux nues.... La cour était à Bellevue; le roi vint au maréchal, lui demanda si les figues de Mahon étaient bonnes. Le maréchal ne lui répondit seulement pas. Les courtisans crurent Richelieu disgracié; il n'en fut ni plus ni moins. »

M. de Silhouet se remit et travailla pour son premier conseil ; ceci éuit sérieux, et là seulement son talent devait paraître. En effet, ce jour pris, Silhouet fit en plein conseil un compte rendu de la situation des finances, qui étonna.

PORTRAITS ANECDOTiaUES I23

M. de Stainville, enthousiasmé, sort le premier et rencontre Forbonnais dans l'Œil-de-Bœuf ; il va à lui et lui dit : « Je viens d'entendre une chose miraculeuse; Silhouet nous a fait un tableau.... C'est parfait. — Bon! cela n'est pas possible, je n'y ai mis qu'une matinée, » répond Forbonnais. M. de Stainville rentre dans la pièce du conseil, et là dit à M. de Silhouet : « Je vous préviens de mettre Forbonnais à votre place, ou de lui fermer la bouche. i>

Cet événement perdit M. de Silhouet ; il fut obligé de se brouiller avec Forbonnais, qui était son travailleur; il précipita ses opérations, voulut se passer du crédit de M»* de Pompadour, ne revint point. Montmartel eut le mot; l'argent devint rare, le prêt des troupes pensa manquer ; il fallut faire porter la vaisselle pour avoir des lingots. L'infiinte était à Paris; elle rendait visite à M"** de Pompadour; elle avait du crédit; elle fit M. Bertin contrôleur général ; et M. de Silhouet ne régna que quatre mois et demi.

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