‹ [Chroniques du XVIIIe siècle]Chapitre 36 sur 47 · MANDRIN · texte numérisé non relu

MANDRIN

LOUIS Mandrin, d'une famille obscure, né à Saint- Étienne de Saint-Geoirs, village près la côte Saint- André, en Dauphiné, prit en France parti dans les troupes dès qu'il fut en âge de porter le mousquet. Il déserta. Il

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rentra bientôt dans le royaume, où deux de ses frères et lui se mirent à £ilre de la Êiusse monnaie. Recherchés et jetés en prison à Grenoble, Tun d'eux fut pendu, l'autre fut envoyé^ aux galères ; Mandrin échappa à la justice : on ne l'en condamna pas moins, dit-on, par contumace, à la potence. Se voyant proscrit, et ne sachant où donner de la tète, son premier métier fut celui de maquignon, qu'il exerça pendant quelques années ; mais ayant commis un assassinat, il fut encore condamné à être rompu vif, par arrêt du parlement de Grenoble. Il se porta ensuite pour chef d'une troupe de contrebandiers, gens sans aveu et proscrits comme lui. Ses exaaions, ses meurtres et autres faits qui ont eu cours pendant environ deux ans, sont connus par le jugement rendu à Valenee le 24 mai 1755*

Mandrin, avec Saint-Pierre, frère de son major, et cinq à six autres de ses gens, furent surpris la nuit du 10 au 1 1 mai par les commis des fermes du Dauphiné, qui s'étaient déguisés; il ne fit aucune résistance, et ils le conduisirent à Valence sous une forte escorte.

Les quatre premiers jours on permit à tout le monde de parler au prisonnier. H répondait assez poliment à toutes les questions qu'on lui faisait, quand elles n'étaient pas indiscrètes; d'autres fois il répondait brusquement, surtout aux religieux et aux ecclésiastiques : il est vrai qu'il ne s'est échappé que lorsqu'il était dans le vin, M. Levet ayant ordonné qu'on lui donnât ce qu'il demanderait. Il est faux que Mandrin lui ait tenu des discours insolents, comme on l'a dit; bien loin de là, il lui a toujours parlé avec respect. On l'examinait soir et matin. On le confronta avec deux de ses valets ; Mandrin répondit à la confrontation de l'un d'eux, nommé le grand Bertier, qu'il ne fallait pas s'en tenir à la

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déposition d'un valet. Le nommé La Pierre, conducteur de ses chevaux et déserteur des volontaires de Gantés, répliqua qu'on ne devait pas le suspecter d'en imposer à la justice de la terre, se trouvant sur le point d'aller paraître devant le souverain juge. Il fut successivement confronté avec d'autres prisonniers de la troupe, témoins de ses forfaits; mais il répondait que la probité exigeait de lui de ne rien dire sur le fait d'autrui, que cela ne le regardait pas.

Un garçon perruquier, détenu comme lui pour fait de contrebande, fut élargi sur la preuve établie, après la déposition de Mandrin, que ce dernier l'avait forcé quelques jours auparavant d'entrer dans sa troupe uniquement pour le raser. Quelque résolu que parût Mandrin, le supplice dé deux de ses camarades, et leur bonne disposition à souflSrir la mort pour expier leurs crimes, firent sur lui quelque impression, au moment surtout où l'exécuteur de la justice s'en saisit pour les conduire sur l'échafaud ; mais il alla bientôt noyer dans le vin les sombres pensées qui l'agitaient. Endurci dans le crime, il n'avait point de confiance aux ecclésiastiques ; il avait déclaré qu'il ne voulait se confesser ni à prêtre, ni à religieux de la ville. Une dame de la Charité, qui l'avait vu tous les jours dans sa prison, renouvela ses instances pour l'engager à se confesser le samedi 24 mai, jour auquel il avait été jugé; mais cette dame respectable ne put rien obtenir. Le lendemain elle fut plus heureuse : elle lui parla avec tant d'onction qu'elle lui fit verser des larmes. Le voyant touché, elle lui proposa pour confesseur le Père Gasparini, jésuite italien, homme de mérite de la maison de Tournon, qui était pour lors chez M. l'évêque de Valence. Elle fut dire à M. Levet l'état où elle avait laissé Mandrin. M. Levpt se fit porter à la prison et lui annonça qu'il venait

le voir, non pas comme son juge, mais comme son ami; qu'il voulait lui procurer ce dont il avait besoin; qu'il ne pouvait assez l'exhorter à rentrer en lui-même et retourner à Dieu. M. Levet le toucha si fort qu'il- répandit beaucoup de larmes.

U lui envoya le révérend Père Gasparini, dont il lui avait fait un éloge pour le toucher davantage. On rapporre que ce Père entra d'abord en conversation avec lui sur des sujets indifférents; qu'il lui parla ensuite de l'affaire de son salut, et qu'enfin il le détermina à se confesser. Le criminel voulait le remettre au lendemain ; mais ce Père, qui savait que Mandrin devait être exécuté le 26, l'engagea à commencer sa confession le dimanche. H l'acheva le lundi, après qu'on lui eut lu son jugement. H fit cette œuvre de religion avec les démonstrations de la plus vive douleur.

Ce grand criminel fut exécuté sans avoir été appliqué à la qnestion, parce qu'à l'instant qu'on commençait à 1 y présenter, il avoua quelques crimes dont il n'avait pas voulu convenir auparavant. H porta sur l'échafaud le même firont qu'il avait eu aux combats de Baune et de Grenan, mourant plus chrétiennement que le nombre et la gravité de ses crimes ne semblaient le promettre. H encourageait ceux qui s'étaient chargés de l'exhorter; il était bien différent de luimême, et du moment où, parlant à l'un des siens pris avec lui, il disait d'un ton de fanfaronnade, le voyant beaucoup pleurer, qu'il ne valait pas la peine de s'attrister; qu'un

mauvais quan d'heure est bientôt passé. Sa physionomie, qui n'avait rien de farouche au premier coup d'œil, intéressait tout le monde. Ses juges, forcés de le condamner, ne purent lui refuser de la pitié ; le bourreau même ne put retenir ses larmes. Ce n'est pas mai y lui dit Mandrin, ce sont

mes crimes que tu dois pleurer; puis l'embrassant : Fais tan devoir, mon ami y le plus promptement que tu pourras. D s'était arrêté à deux pas de i'échafaud pour en examiner la con^ struction, avec une hardiesse qui était sans doute le signe d'une parfaite résignation. Il y monta avec fermeté, il parla peu, et l'on ne put entendre que ces paroles : Jeunesse^ prenes(^ exemple sur moi; et vous, employés, je vous demande pardon. Aurait-on cru que c'était la voix de cet homme qui, tant de fois, leur avait causé de si grandes alarmes ? Dans l'instant où l'on allait le frapper : J'ai besoin^ dit-il, de toutes mes forces; donn&^^mm, s'il vous plaît, de Veau de la côte. Le révérend Père Gasparini, qui avait de cette liqueur, lui en présenta. Mandrin en but. On lui en frotta le visage. Le Père, qui se trouva mal, s'en servit aussi.

Mandrin s'était déshabillé lui-même; il avait fait signe qu'il était inutile de lui couvrir le visage. A peine eut-il reçu les neuf coups qu'il fut étranglé radoucissement qui honore l'humanité de ses juges. Ainsi expira, à cinq heures et demie du soir, le lundi 26 mai 175 5> et termina sa bruyante carrière, ce chef de contrebandiers, qui avait eu la témérité de combattre M. de Fischer, et que le hasard favorisa au point de lui échapper. Ainsi finit, moins troublé que tous ses spectateurs, Louis Mandrin, âgé, disent les uns, de vingtneuf ans, et les autres, de trente-neuf, deux années après son entrée dans la contrebande. Il était d'une taille d'environ cinq pieds quatre pouces, très bien prise ; il avait le regard vif, la jambe belle, le visage long, les yeux bleus et les cheveux châtain roux; tout prévenait dans sa figure. Il n'était pas absolument dénué de certaines qualités de l'âme; il avait la répartie vive et juste. S'il eût cultivé en lui les bonnes influences de la nature, on présume qu'il eût pu

toe autre chose qu'un grand scélérat. H était très robuste, jurait beaucoup, fumait sans cesse, buvait et aimait excessivement la bonne chère : il était en tout temps moins sanguinaire que ses camarades. Le matin de Texécution, son confesseur lui parlant d'un commis au coche du Rhône, à qui il avait donné la vie sauve, Mandrin répondit : J'oublie aisi^ ment mes bienfaits.

n avait demandé d'un autre ton à b dame qui lui parlait de confession et de salut, combien il y avait de cabarets Sid en paradis, ajoutant qu'iV n'avait que six livres à dépenser sur la route. Ces mots et d'autres recueillis de la bouche de Mandrin serviront à caractériser le fond de son âme.

U est certain qu'il conduisait toutes les marches et contremarches, et qu'il dirigeait les opérations de sa troupe. Quelques personnes qui croient connaître le génie des autres contrebandiers prétendent qu'aucun ne saurait entièrement le remplacer. Du Rhin à la Méditerranée, sur cent quarante lieues de large, il n'ignorait pas un sentier.

On raconte que dans l'un des entretiens que Mandrin eut avec M. Levet, il lui dit que trois diflférentes fois il avait eu occasion, s'il l'eût voulu, de le tuer ou faire enlever par sa troupe, et il lui en cita les circonstances.

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