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LA veille des Rois (1757), Louis XV tut assassiné dans sonpropre palais, au milieu de ses gardes, entouré des grands officiers de sa couronne, en présence de son fils. H montait en carrosse pour aller souper et coucher à Trianon, lorsqu'il se sentit atteint d'un coup rapide au côté droit entre les côtes; il était environ six heures; il faisait nuit; sous la voûte, peu éclairée, était une multitude ordinaire de cour- ^tisans et d'oisifs, toujours avides devoir le monarque; un froid rigoureux obligeait les spectateurs de s'envelopper dans leurs redingotes : le régicide en avait une, et, après avoir commis son crime, ayant remis son couteau dans sa poche, s'était rejeté dans la foule, et sous ce déguisement général il aurait peut-être échappé, s'il avsdt eu la précaution d'avoir le chapeau bas comme tout le monde. Sa Majesté s'aperçoit au sang qui coule qu'elle est blessée; elle se retourne : à l'aspect d'un inconnu couvert et les yeux égarés, elle dit avec le plus grand sang-froid : « C'est cet homme qui m'a frappé; qu'on l'arrête et qu'on ne lui fasse point de mal. »
Cependant l'eôroi saisit bientôt le monarque; ceux qui l'entourent, l'augmentent : la blessure peut être mortelle, et, quoique légère, elle le devient si l'arme est empoisonnée. On met au lit Sa Majesté; on cherche les chirurgiens;
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PORTRAITS ANECDOTIQ.UES I33
la reine, la famille royale, Tentourent; il ne voit point sa tendre amante; il juge qu'on Ta écartée; qu'on lui dissimule le danger où il est ; que c'est son dernier jour ; il demande à se confesser. Son confesseur, ses aumôniers, n'y étaient point : on arrête un simple chapelain pour ce délicat ministère. En vain il s'excuse, il prétexte son ignorance, il dit qu'il ne sait point absoudre les rois ; on l'enlève, on le conduit à Sa Majesté et le force à voir à ses pieds ce pénitent auguste. La confusion, les inquiétudes et la terreur régnèrent ainsi dans le château jusqu'au lendemain, qu'ayant levé Tappareil, les gens de l'art ne trouvèrent, au lieu de plaie, qu'une large saignée, qui n'aurait pas empêché un simple particulier de vaquer à ses affaires.
Durant cet intervalle, on avait cherché à découvrir de l'assassin toutes les notions nécessaires sur un crime si énorme : l'imagination se perdait en conjectures de toute espèce. Son premier propos, au moment où l'on s'était saisi de lui, n'avait fait que redoubler les alarmes et les soupçons d'une conspiration profonde et combinée contre la famille royale entière ; il s'était écrié du ton d'un homme pénétré de remords et qui a de grandes choses à révéler : « Qji'on prenne garde à M^^ le Dauphin; qu'il ne sorte pas de la journée. »
La garniture des gardes du corps et des cent*suîsses, à travers laquelle le parricide s'était fait jour en portant ses mains sur le roi, était furieuse. M. le duc d'Âyen, capitaine de service auprès de la personne sacrée, désespéré que cet attentat eût été conmiis sous ses yeux, avait donné des ordres sévères pour qu'on interrogeât sur-le-champ le coupable et qu'on lui arrachât son horrible secret. Le zèle aveugle et funeste de ces militaires les porta à user des plus
cruels traitements, afin de le faire parler; ils lui tenaillaient les jambes avec des pincettes rouges, et peut-être l'auraientils ainsi soustrait, comme Clément, par une mort trop prompte, au supplice et aux recherches de la justice, si le grand prévôt de Thôtel, à qui appartenait la connaissance du forfait commis dans le palais du souverain, ne se fiHt emparé du régicide. Par sa procédure plus régulière, on eut bientôt lieu de se tranquilliser sur le principe et les suites qu'on redoutait de cet assassinat. On reconnut que le régicide, nommé Robert-François Damiens, né en Artois, de la lie du peuple, et laquais de profession, ne s'y était porté par aucune récompense, instigation ou conseil; que ce n'était pas même un fanatique religieux de la classe des Qément et des Ravaillac ; mais un fanatique de patriotisme ; ou plutôt un frénétique, un homme égaré, un fou furieux, qui, entraîné malgré lui vers son crime, avait voulu s'y soustraire en calmant, par les secours usités, l'efFervescence de son sang; il protesta que s'il avait été saigné, comme il le demandait, il ne l'eût pas commis.
A la première nouvelle de l'assassinat du foi, parvenue dans la capitale quelques heures après, tout fut en rumeur : les princes du sang, les grands du royaume, les principaux magistrats, se rendirent à Versailles; l'archevêque ordonna des prières de quarante heures ; les spectacles se fermèrent. Mais quelle différence de cette époque à celle de la maladie de ce prince à Metz ! On détestait, sans doute, on exécrait le monstre qui avait osé porter ses mains sur Yoint du Seigneur; on demandait des nouvelles du monarque; on voulait savoir tous les détails de cette incroyable catas* trophe; mais c'était de la curiosité, et non de l'intérêt; on était consterné plus qu'affligé; le cœur prenait peu de part
à l'événement; les larmes ne coulaient point; les églises étaient vides. Quelle leçon pour Louis XV, s'il eût pu la recevoir, si l'adulation ne lui eût déguisé les véritables sentiments de son peuple ! Au reste, Damiens ne les lui dissimula pas. n eut l'audace de dicter une lettre à Sa Majesté, dans laquelle, à travers son galimatias et sa grossièreté, un philosophe qui réfléchit démêle la filiation des idées de l'auteur en démence, et assignerait facilement, sans autre instruction, de quelle manière il était parvenu à concevoir son abominable projet.