‹ [Chroniques du XVIIIe siècle]Chapitre 39 sur 47 · SAMUEL BERNARD · texte numérisé non relu

SAMUEL BERNARD

UNE mort qui frappa singuUèrement le cardinal de Fleuty, arrivée peu avant la sienne, et dont on ne put lui dérober la connaissance, fut celle de Samuel Bernard, vieillard presque du même âge que Son Eminence. Ce juif, issu d'une nation proscrite en France, et que les diverses corporations ont exclue de leur sein, était parvenu au plus haut degré de considération que peut donner la richesse. De ses trois enfants, il en avait vu un président au Parlement, l'autre maître des requêtes, et sa fille mariée à un Mole, depuis premier président. D était banquier de la cour, qui l'avait chargé de ses iniquités en lui faisant faire banqueroute pour

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elle, n montra trop à ses semblables le chemin d'aller ainsi à la fortune par celui de l'in&mie. H n'en devint que plus opulent, et laissa trente-trois millions de bien. Louable cependant en ce qu'il n'abandonna point le Dieu de ses pères pour se rendre plus susceptible des honneurs qu'il aurait pu acheter avec son argent, en ce qu'il employa souvent celui-ci à faire de bonnes aaions et à secourir des malheureux. Il montra d'ailleurs quelquefois une noblesse et une fermeté d'âme qui semblaient le rendre supérieur à tous les grands lui faisant bassement leur cour. Dans le temps de la disgrâce de M. le garde des sceaux Chauvelin, le cardinal, d'autant plus outré contre ce ministre qui avait voulu le supplanter, qu'il lui avait ouvert plus intimement sa confiance, cherchait à trouver des preuves sufiBsantes pour le perdre. H envoya le lieutenant de police Hérault chez Samuel Bernard, l'interroger, par forme d'insinuation, sur certains fonds passés chez l'étranger, ou venus par ses mains. Mais ce banquier, lui ayant demandé avec dignité d'exhiber ses pouvoirs d'une telle mission, refusa d'entrer autrement en pourparler; en sorte que le magistrat s'en alla sans avoir pu en rien tirer.

Un esprit de modération et d'ordre pareil à celui du cardinal l'en avait &it goûter, et conmie ce ministre il en avait recueilli le fruit par une vie longue et une santé ferme. Au milieu de son luxe, qui n'approche pourtant pas de celui de nos financiers modernes, il avait une sorte de modestie qui le faisait tolérer, et empêchait le maître de devenir odieux. On voit encore sa maison, place des Victoires, dont le moindre fermier général ne voudrait pas aujourd'hui, où il n'y avait pas même de cour. H avait plusieurs manies, que la tradition a conservées et dont certaines

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tenaient à son arrangement. Il fallait, depuis qu'il était levé jusqu'à ce qu'il se couchât, qu'un de ses cochers eût toujours les chevaux attelés à la voiture ; il fallait que son portier, veillant sans cesse au moindre bruit, ouvrît ses portes avant qu'il parût, afin que son carrosse, sans frapper, entrât rapidement ; il fallait qu'au retour de ses affaires la soupe fût mise à la minute sur la table : il s'esseyait, et les convives se rangeaient autour de lui.

Samuel Bernard aimait fort à jour au brelan ; il faisait toujours va-tout, et était surpris qu'on le tînt. Une nuit qu^un particulier lui avait gagné une somme considérable, il en fut si furieux que, ne voulant pas remettre au lendemain son payement, ni donner le loisir à son adversaire de s'arranger pour enlever de pareils fonds, il lui fit porter à sa porte les sacs qu'il lui devait, et le laissa là seul, fort embarrassé et à la veille d'être égorgé par le premier passant qu'amorcerait la cupidité.

n était superstitieux comme les gens de sa nation. H avait une poule noire, à laquelle il croyait qu'était attaché son sort; il en fallait avoir le plus grand soin, et la perte de ce volatile fut en effet l'époque de sa fin, en janvier 1739.

La plus grande partie des trente-trois millions qu'il a laissés était déjà mangée dix ans après sa mort, et de ses deux petits-fils portant son nom, l'un s'est mis par une cruauté atroce et punissable dans le cas de mériter la corde, et l'autre s'est deshonoré par l'accusation d'un commerce vil et frauduleux.

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LA POUPELINIÊRE

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LE Riche de la Pottpelinière est fils d'un recereur général des finances. H fiit nommé fermier général du bail de 17 18, lorsque M. le comte d'Argenson était garde des sceaux. H a de Tesprit et beaucoup de monde. Il a une assez bonne table, où il rassemble tous les beaux esprits et les gens à talents^ à qui il fait du bien par vanité. Il aime beau- <^oup l'encens : aussi ne vît-il qu'avec des gens qui lui en donnent pour son argent. Quelquefois pourtant il voit la meilleure et la plus agréable compagnie.

n est fort poli et aimable quand il n'est pas dans ses jours de caprice. Il aime beaucoup les femmes, la musique, et généralement tous les plaisirs, ce qui ne le rend pas grand travailleur. Sa bonne mine le fait soupçonner d'être homme à bonnes fortunes. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est homme à aventures. On se contentera d'en rapporter deux, en faveur du contraste qu'elles présentent.

Un jour, étant à coucher avec la Hantier, de l'Opéra, aujourd'hui M°** Truchet, pour lors maîtresse du prince de Carignan, ce prince, qui avait un passe-partout de toutes les portes, entra cette même nuit chez elle et trouva sa place occupée par le sieur Le Riche. U y eut grand bruit entre ces deux rivaux, si peu faits pour se rencontrer. On prétend que le sieur Le Riche paya de sa personne, en recevant quelques

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coups de bâton que le prince lui fit donner. Il n'y a pas cependant apparence que cela soit, d'autant que ce prince s'en serait tenu vraisemblablement à cette vengeance. Il fat le lendemain à Versailles demander au cardinal de Fleury de faire chasser Le Riche des fermes, pour avoir eu l'insolence de se trouver en concurrence avec lui. Le cardinal lui répondit que le roi ne chassait pas de ses fermes uti bon sujet pour une pareille cause ; mais pour lui donner une espèce de satisfaction, et lui laisser la possession libre et tranquille de sa maîtresse, s'il était possible qu'elle voulût se contenter de lui seul, on envoya le sieur Le Riche à Marseille, où il resta pendant trois ans, sous prétexte d'être en tournée. On n'envoya point dans ce pays d'autres fermiers tant qu'il y fat : il y fit une très grosse dépense, donna beaucoup de fêtes aux dames*, qui le regrettèrent infiniment.

L'autre aventure n'est point de la même espèce, ou du moins le sieur Le Riche n'y joue pas le plus beau rôle. L'incident a fait trop de bruit pour être ignoré de personne ; mais il manquerait un trait essentiel au portrait que nous ébauchons, si nous n'en disions quelque chose. On sait que l'aimable épouse de Le Riche est fille de Mimi Dancourt, qu'elle a été vouée au théâtre en naissant, qu'elle promettait d'en faire un jour les délices, ayant toutes les qualités que l'on peut désirer dans une comédienne. L'amoureux financier l'enleva inhumainement au public. Elle fat, dit-on, sa maîtresse pendant douze ans ; et si sa fidélité répondit à sa constance, il la dut, sans doute, à ses profusions; il crut ne pouvoir payer un attachement aussi rare que par le don de sa main. L'époque de leur union fat la promesse d'une fidélité qui ne devait se terminer qu'au tombeau. Tous les jours coulaient dans les plaisirs, leurs moments étaient filés

d'or et de soie ; mais l'heureuse étoile du sieur Le Riche ne l'avait pas dispensé du sort commun des maris. L'esprit et les charmes de son épouse ne purent être ignorés. Un héros chéri également de Vénus et de Mars prit du goût pour elle. Une fenmie n'est point une place forte ; quand elle n'est défendue que par un mari, elle ne tient pas longtemps contre un honune accoutumé à plaire et à vaincre. M""* de la Poupelinière eut bientôt subi la loi du vainqueur; mais pour se livrer plus commodément à son aimable Âlcide, elle trouva le moyen de pratiquer une cheminée à ressorts, par laquelle on passerait dans une maison voisine, louée par un inconnu. Ce commerce a duré fort longtemps, et a été découvert au sieur Le Riche par une femme de chambre. Il en a été si piqué, qu'il a fait un éclat terrible et s'est séparé d'avec sa fenmie, qui, dit-on, n'est pas Ûchée d'être sa maîtresse, pour pouvoir lui procurer toutes sortes de plaisirs.

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