‹ [Chroniques du XVIIIe siècle]Chapitre 40 sur 47 · LA DAUPHINE ET LE DAUPHIN · texte numérisé non relu

LA DAUPHINE ET LE DAUPHIN

A»^Ni^«kAi^^^»^iAi<>^^i#V*«^^^^^^a^

BACHAUMONT, qui u'est pas toujours un fin potraitiste, nous a cependant laissé de la jeune dauphine, qui fut plus tard la reine Marie-Antoinette, à cette époque, une

PORTRAITS ANECDOTIOPES I4I

charmante et véridique image. C'est un portrait physique complet, à l'aide duquel il serait facile de recomposer sur la toile l'auguste et gracieux original :

« Cette princesse est d'une taille proportionnée à son âge, maigre, sans être décharnée, et telle que l'est une jeune personne qui n'est pasencote formée. Elle est très bien faite et bien proportionnée dans tous ses membres; les cheveux sont d'un beau blond; on juge qu'ils seront un jour d'un châtain cendré; ils sont bien plantés. Elle a le front haut, la forme du visage d'un bel ovale, mais un peu allongé; les sourcils aussi bien fournis qu'une blonde peut les avoir. Ses yeux sont bleus, sans être fades, et jouent avec une vivacité pleine d'esprit. Son nez est aquilin, un peu eflalé par le bout; sa bouche est petite, ses lèvres épaisses, surtout l'inférieure, qu'on sait être la lèvre autrichienne. La blancheur de son teint est éblouissante, et elle a des couleurs naturelles qui peuvent la dispenser de mettre du rouge. Son port est celui d'une archiduchesse, mais sa dignité est tempérée par sa douceur, et il est diflScile, en voyant cette princesse, de se refuser à un respect mêlé de tendresse. »

Le prince qu'elle épousait était un honnête homme qui ne devait jamais être qu'un roi honnête; il n'avait ni l'élégance, ni la grâce, ni la haute distinction de certains princes de sa race; d'une vie pure, aimant le travail, même le plus vulgaire, puisqu'il était excellent serrurier; moins épris des arts et des lettres, plus porté vers les sciences exactes; sachant un peu d'histoire, rêvant déjà des conquêtes géographiques par le développement de la marine de l'État, il vivait doucement et sans bruit dans sa rétraite, devant sa forge, ses cartes et ses livres. Il fuyait la cour, dont il condamnait les honteux plaisirs, et malgré les désirs, les ordres

X4a fiPOQPB LOUIS XV

mêmes du roi, il n'avait jamais consenti à plier devant la £ivorite.

A la nouvelle de l'arrivée de la dauphine, Choiseul respira. U était impossible que le roi pût songer à présenter à cette fille des Césars l'indigne maîtresse que sa cour trop complaisante avait si facilement accueillie et adoptée. Cette jeune et illustre beauté, dont les grâces charmantes allaient, il l'espérait du moins, rajeunir et régénérer la cour, ne pou* vait manquer de prendre sur le roi, sur les princes, sur les courtisans, un empire absolu, attirer vers l'astre nouveau tous les hommages et tous les respects, et, par son influence, causer peut-être, pour un temps plus ou moins long, qui permettrait de chercher à la supplanter, l'oubli, sinon l'expulsion de la Du Bariy. H se leurra si bien de ce chimérique espoir, qu'il vint, « par bonté, » trouver la comtesse, et lui donna le conseil amical et désintéressé de quitter la cour pendant les fêtes de famille occasionnées par le mariage du dauphin. U fut si poli, — car il savait l'être au besoin, — si pressant, si aimable même, que la Du Bariy hésita. Choiseul lui conseillait d'aller à Barèges, pour y tuer plus vite le temps de la présentation, du mariage et du bonheur plus pur que devait éprouver le roi, lequel bonheur l'éloignerait sans doute pendant quelque temps de sa maltresse; il trouvait donc plus prudent pour elle de ne pas laisser voir le spectacle de son abandon, même momentané, tandis qu'une absence habilement opérée ne pouvait que donner au roi une plus ardente impatience de la revoir au plus vite. Elle fut presque persuadée par ces belles raisons qui, en somme, étaient toutes fort perfides et fort mauvaises. Fuir, tandis qu'il fallait lutter! Si elle laissait prendre à cette nouvelle « rivale » l'empire que le ministre prévpyait, elle était perdue. Si elle

PORTRAITS ANECDOTiaUES 14}

abandonnait la place, l'ennemi s'en emparait, minait, brisait, renversait son pouvoir. Le roi était si facile et si changeant 1 L'influence de la jeune et belle dauphine était à redouter certainement, mais bien plus pour la Du Barry absente de la cour que pour la Du Bariy à son poste, aux côtés mêmes du roi, bravant le respect et l'honneur de la famille royale, et forçant par cet excès même d'audace les hommages des courtisans, qui menaçaient de se porter vers la nouvelle venue, à revenir aussitôt à elle.

Ce ne fut pas elle, certes, qui fit ces salutaires réflexions; elle en était parfaitement incapable. Richelieu et d'Aiguillon les firent à sa place ; hier on lui avait dit de partir, elle partait; elle avait même commandé ses équipages; aujourd'hui on lui persuadait de rester, elle resta. Ces perpétuelles incertitudes lui importaient d'ailleurs fort peu; elle s'amusait de tout et partout, et le souci de sa grandeur préoccupait ses amis beaucoup plus qu'elle-même. On l'avait faite maîtresse royale, elle avait accepté avec joie, mais sa chute ne lui eût pas causé un chagrin bien long ni bien sincère ; les larmes pouvaient rougir ses beaux yeux ! Puis, elle n'aimait le roi ni pour lui-même ni pour son argent, bien qu'elle en gaspillât beaucoup ; elle tenait davantage aux sottes adulations de sa petite cour, et, pour les conserver, elle avait consenti à être l'instrument d'une coterie qui cherchait à prendre par elle tout le pouvoir, e^ qui, hélas! y parvint trop vite et trop facilement. On faisait d'elle tout ce qu'on voulait, car elle n'avait ni esprit de suite, ni volonté, ni intention, ni désirs un peu sérieux. Vivre au jour le jour, au milieu de folles orgies, insulter dans s^s propos plus que légers le roi et la France, qui payaient ses plaisirs, et se moquer de tout, de Dieu, du diable et du peuple ! . . . le reste lui était absolu-

144 ÊPOQPB LOUIS XV

ment indifférent. Elle resta donc, effrayée sans doute du petit orage qui se préparait, mais stylée à souhait, prête k bouder le roi, à lui faire la moue, « à lui tirer la langue », si l'aimable monarque faisait mine de la trop négliger. Mais il n'en fut rien, et Choiseul put regretter une fois de plus la peine qu'il s'était inutilement donnée.

M"* Du Barry était en effet un persoimage à ménager; sa faveur immense, l'influence qu'eUe avait sur les affaires et sur le roi, de qui elle obtenait par c< ses cajoleries » tout ce que ses ministres exigeaient d'elle, avaient été signalées à leurs souverains par les ambassadeurs étrangers. On avait compté avec M°*« de Pompadour, il fallut compter aussi avec M** Du Barry; et bien que Frédéric II l'eût soldatesquement baptisée Cotillon III, il ne lui envoyait pas moins de temps à autre « l'expression de son amitié sincère et de ses vœux constants ». Catherïne, la grande Catherine, encore plus débauchée que la Du Barry, traitait plus justement avec elle d'égale à égale. Marie-Thérèse, « le seul grand homme de l'Allemagne et de son siècle », écrivait souvent un mot aimable pour la favorite, et la ménageait ce comme une personne tout à fait utile à sa politique. » Qjiand sa fille partit pour la France, l'impératrice lui fit, à l'endroit de M°»* Du Barry, les plus chaudes et les plus instantes recommandations sur l'accueil qu'elle devait faire à la comtesse et sur l'amitié qu'il fallait lui témoigner. Elle lui donna tout au long ses instructions « par écrit », prévoyant les diverses phases de la présentation, des rencontres, des visites, des soupers et même des intimités les plus privées, car il importait « à sa poHtique » que cette archiduchesse impériale eût pour la créature du roi une sorte de condescendance affectueuse, et qu'elle fît les premières avances et les premiers pas.

PORTRAITS ANECDOTiaUES I45

Tout se passa admirablement d'ailleurs et tout à fait au gré de l'impératrice. A son arrivée au château de la Muette, la comtesse Du Barry fut la première personne présentée à la Dauphine, après les princes et les princesses du sang. Elles s'embrassèrent toutes deux, « comme de bonnes amies » qui se connaissent depuis longtemps sans s'être jamais vues. La fille du ruisseau soupa à la même table que la fille des Césars, le roi ayant à sa droite la Dauphine, à sa gauche la Du Barry. Le souper fut gai, et Marie-Antoinette voulut bien trouver « sa rivale » charmante, adorable /. . . Je dis « rivale », car, en effet, cette naïve princesse avait juré d'être la sienne ! Elle avait demandé ingénument * à un seigneur de la cour quelles sortes de fonctions remplissait auprès de son grand-père cette inséparable dame si admirablement traitée par toute la cour, presque à l'égal d'ellemême et du roi.

« Elle amuse Sa Majesté, lui répondit-on.

— Eh bien, reprit l'aimable princesse, s'il en est ainsi, je jure d'être sa rivale!... »

Mais la guerre devait bien vite éclater entre cette fîère Autrichienne et la favorite. La cause en fut au moins singulière : au voyage de Compiègne qui suivit le mariage du Dauphin, le roi, prié à souper par sa petite-fille, osa lui amener la comtesse, que la princesse ne désirait pas recevoir. Bien que fort contrariée de l'obligation où elle était de lui faire quand même bon visage, Marie- Antoinette eut un mot charmant pour accueillir le roi et sa maîtresse.

« Ah papa ! lui dit-elle, je ne vous avais demandé qu'une grâce, et vous m'en accordez deux ! . . . »

* Née en 1755, Marie- Antoinette avait alors à peine quinze ans.

I4( Epoqdb loois XV

Mais le lendemain, la Dauphine, qui savait mieux alors quelles sortes « d'amusements » la Du Bany procurait au rot, ne se gêna pas pour manifester devant son entourage toute la répulsion et le juste digoùt que lui inspirait la courtisane. De son côté, la Du Barry, jalouse déjà de certaines préférences de Louis XV, qui passait chez la Dauphine plus de temps qu'elle n'aurait voulu, ayant appris les propos tenus par la princesse, se répandit contre elle en invectives de tous les genres. Elle se moqua de sa âgure, de ses cheveux, de ses mains, de son teint; elle critiqua sa tenue, sa gaucherie même, et cenaines inexpériences que cette enfant rojrale n'avait heureusement pas encore perdues.

Page 1