MADAME DE MAILLY
E fut dans les sociétés du roi, de M"' de Charolais, de la comtesse de Toulouse, du comte de Qermont, et d'autres ùvoris et favorites, à Rambouillet, que, vers 1732, s'apercevant du goût du prince pour les femmes, on pensa à diriger son choix sur une personne qui ne pût :r d'ombrage soit au cardinal de premier ministre, soit aux courti-
'; par son ambition ou ses alliances.
a comtesse de Mailly rénnissait ces conditions. On la
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mit en avant, après lui avoir fait entendre qu'elle s'en tiendrait aux seuls honneurs du mouchoir, et ne tenterait rien auprès de son royal amant qu'après avoir consulté ou prévenu ceux qui avaient l'estime et la confiance de Sa Majesté; elle était d'aiUeurs très aimante et caressante, et propre au rôle que l'on voulait qu'elle jouât.
Âgée de près de trente-cinq ans, dame du palais de la reine, à peu près comme veuve et sans enfants, elle avait de beaux yeux noirs, vifs, d'un regard naturellement dur, mais qui, adoucis par le monarque, conservaient cette hardiesse modérée comme il la faut pour encourager un jeune homme encore inexpérimenté. Sa voix n'était point agréable, et sa gorge, ses bras, et le reste de sa personne, n'avaient rien qui ne le cédât aux autres femmes de la cour ; mais elle les surpassait par l'art de la toilette, qu'elle entendait parfaitement bien, par un goût exquis que ses rivales cherchaient en vain à imiter ; enfin la nature l'avait amplement dédommagée, par les qualités de l'esprit et du cœur, de ce qu'elle lui avait refusé de beauté corporelle. Elle était aimable, enjouée, amusante, et connaissait les arts de la volupté, sans les exagérer dans le tête-à-tête.
Telle était la personne que l'on se proposait de placer dans le lit du roi, sitôt que l'occasion s'en présenterait ; elle ne tarda pas à naître^ ou phitôt l'on se hâta de la faire naître.
Plus d'une fois la gravité conjugale, à force d'ôter à l'amour le caprice des jouissances et le badinage des plaisirs^ a éloigné d'une femme, tendrement aimée d'abord, un époux que les sens dirigent, et que le goût des voluptés entraîne. C'est bien pire lorsqu'une femme vient glacer les embrassements d'un mari par des réflexions déplacées et
un système d'éloigaement religieux pour les plaisirs sensuels. C'est ce qui arriva à Marie, reine de France, épouse de Louis XV. Ce roi qui ne trouvait aucune femme aussi belle que la sienne, lassé de ses simagrées et de ses refu3^ lui retira pour jamais ses affections, et commença par U le cours de ses erreurs et de sa dépravation domestique.
Les courtisans virent bien qu'il était temps de penser à lui donner une maîtresse, pour qu'il n'en prît pas une qui ne leur conviendrait pas. Le duc de Richelieu fut chargé par le cardinal de Fleury de lui proposer M""* de Mailly, Ce seigneur, qui savait se plier à tout et qui plaisait au roi, trouva moyen de le mettre adroitement dans la conversation sur le compte de la reine ; lui parla du vide qu'elle laissait dans son cœur, de son ingratitude et de la nécessité de remplacer la passion qu'il avait pour elle, par une autre ; enfin, détermina le roi à une entrevue avec M°** de Mailly; mais elle fut infructueuse : le roi, soit timidité, soit par un reste d'attachement pour la reine, ne fut point ébranlé. La dame en fut désespérée, et se plaignit qu'on l'eût exposée ainsi à une sorte d'affront. L'on eut bien de la peine à la décider à un second tête-à-tête; on la prévint qu'il fallait oublier le monarque et ne s'occuper que de rbomme. La facilité du jeune prince à revenir 4 elle l'encouragea et l'enhardit elle-même. On assure que dans ce rendez-vous, pour triompher et parvenir à son but, elle ne se borna pas aux agaceries ordinaires, mais qu'elle se laissa aller aux avances et aux moyens des plus habiles courtisanes. Alors le jeune homme se livra à des emportements amoureux d'autant plus violents qu'ils avaient été longtemps contraints. Enfin M"""^ de Mailly sortit dans une sorte de désordre amoureux du lieu où elle avait été
seule avec le roi, et, passant devant ceux qui avaient intérêt à connaître le résultat de la démarche, elle ne leur dit autre chose que ces mots très expressifs : « Voyez, de grâce, comme ce paillard m'a accommodée ! »
Le roi ne fit bientôt plus un secret de ses liaisons avec M"** de Mailly ; la cour le sut, la reine même en fut informée ; mais, au lieu de chercher à reconquérir son époux, elle se contenta de gémir en secret au pied des autels.
Cette conduite du roi lui attira des vers satiriques, des chansons injurieuses, où l'amant et la maltresse étaient également maltraités. Cependant on excusait assez généralement celle-ci, parce qu'elle était conduite autant par son cœur que par intrigue ou par ambition. Mais la haine se porta siu: le cardinal de Fleuiy, que l'on regarda conmie ayant entraîné son pupille dans le dérèglement. U voulut couvrir sa conduite d'un voile hypocrite ; il dit au roi que ses liaisons avec M"* de Mailly étaient coupables. Le jeune monarque lui répondit : « Je vous ai abandonné la conduite de mon royaume ; j'espère que vous me laisserez maître de la mienne.» C'est ce que l'adroit cardinal demandait; personne n'en fut dupe.
Mais cette favorite eut bientôt à éprouver les chagrins de la rivalité. Elle avait pour sœur M™* de Vintîmille, mariée depuis quelque temps : elle était, comme son aînée, grande et bien faite ; mais elle avait plus qu'elle l'éclat de la jeunesse, plus d'esprit et d'ambition. Elle ne tarda pas à laisser percer son projet de supplanter sa sœur dans le lit du roi; elle y réussît. Tous ceux qui la connaissaient redoutèrent bientôt son pouvoir ; elle était altière, entreprenante^ vindicative, aimant à gouverner et à se faire craindre, ayant peu d'amis, peu propre à en acquérir, ne
pensant qu'à ses intérêts ; mais la mort l'arrêta au commencement de sa carrière. Elle périt en couches, non sans soupçon du poison ; on a cru au moins que ceux qui craignaient l'ascendant qu'elle allait prendre sur le monarque la firent périr ; ce qui est présumable. Le roi pleura quelques jours; sa sœur lui donna des larmes sincères, quoiqu'elle fût sa rivale. Elle laissa un fils qui porta le nom de comte du Luc, ressemblant d'une manière frappante au roi, qui Ta toujours aimé, et qu'on appela à la cour le Demi- Louis.
Après la mort de M°*^ de Vintimille, la tendre et voluptueuse de Mailly reprit ses droits sur le cœur', ou plutôt sur les habitudes du roi. Elle l'accompagnait partout; M"* de Charolais et M°*® de Toulouse la secondaient dans les amusements qu'elle ménageait à son amant. C'étaient elles qui avaient imaginé ces soupers de plaisir qu'on faisait dans des réduits retirés accessibles aux seuls confidents et désignés par cette raison sous le nom de petits appartements. La comtesse aimait, dit-on, le vin, et surtout celui de Champagne ; elle aurait tenu tête à un Bassompierre, quand une fois elle était en train de boire. On lui a reproché d'avoir donné ce goût au roi ; mais il est probable que Sa Majesté y était portée d'inclination. On sait que dans sa jeunesse, et pendant les premières années des amours avec M™' de Mailly, ce prince se piquait de savoir la cuisine et s'en occupait réellement, sottise que sa maîtresse supportait, sans oser l'en faire rougir. Il s'amusait aussi à tourner, ouvrage d'un imbécile.
Cette favorite était destinée à se voir supplantée par ses sœurs. Après l'avoir été par M"** de Vintimille, elle le fut par M™* la marquise de La Tournelle, qui depuis fut la
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duchesse de Œâteauronx. Elle était de la maison de Nesle, qui semble avoir eu le privilège de domier des maîtresses à Louis XV. C'était la quatrième qui était entrée dans la couche de roi. Une seule lui fut rebelle. Son mari la menaça de la tuer si elle suivait l'exemple de ses sœurs; il était homme à tenir parole; elle eut peur, et il ne s'établit aucune liaison entre elle et le monarque. Il n'en fut pas de même de M""* de Lauraguais, la plus jeune de toutes. M""* de Mailly en avait fait faire la connaissance au roi parce qu'il lui était difficile de suffire seule à son amusement. Elle n'eut pas à s'en repentir ; M""*" de Lauraguais ne chercha point à l'éloigner, et se contenta de partager le rôle de favorite. Le roi couchait quelquefois entre les deux sœurs, et le contraste de l'une à l'autre lui paraissait piquant. Nous avons déjà peint M"^^ de Mailly. Sa sœur était d'une grande taille, épaisse, d'un embonpoint propre aux attouchements, une gorge abondante, mais ferme et blanche, des fesses grosses et rebondies, du reste, d'une figure commune et montrant peu d'agréments dans la société; en sorte que si, la nuit elle faisait goûter au monarque des plaisirs que la beauté maigre et efflanquée de M™ de Mailly ne pouvait lui procurer, en récompense, celle-ci pendant le jour reprenait ses droits, et brillait par l'esprit, la conversation et les manières aimables. Mais le roi fut bientôt dégoûté de M""^ de Lauraguais, qui ne lui offirait qu'une jouissance matérielle. L'autre ne put soutenir la concurrence de la marquise de La Tournelle, qui fixa entièrement le cœur de ce prince, et qui en obtint le renvoi de sa rivale.
On pense bien que la tendre et malheureuse comtesse de Mailly n'apprit pas sa disgrâce sans la plus violente dou-
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leur. Comme elle avait aimé de bonne foi» au point de se prêter au goût passager du monarque pour une de ses sœurs» M""^ de Lauraguaîs» le coup fut encore plus terrible pour elle. Elle chercha» comme une autre La Vallière» quelque secours dans la religion.
Le P. Renaud» prêtre de FOratoire» était alors célèbre et en vogue pour la prédication ; il avait une belle figure» un son de voix enchanteur» un discours plein d'onction» une éloquence ferme» un geste noble. Ces qualités devaient rendre le prédicateur agréable. M™* de Mailly alla l'entendre ; il fit une grande impression sur son âme ; il y fit ger-* mer ces sentiments religieux qui calment l'action tourmentante des regrets et des souvenirs passionnés. C'est le caractère des âmes sensibles d'être ainsi émues. Le P. Renaud lui fit aimer la retraite et la religion ; il lui rendit le calme et le repos. On vit bientôt cette femme, autrefois élégamment et superbement vêtue» sans cesse occupée de plaisirs et de voluptés» ne plus se faire remarquer que par son extérieur modeste» sa douceur et son humble dévotion; elle supportait avec une résignation modeste les grossièretés qu'une canaille insolente se permettait quelquefois contre elle» parce qu'on l'avait fait passer dans le peuple pour l'auteur des calamités publiques. On raconte qu'étant arrivée un jour au sermon du P. Renaud que le prédicateur était en chaire et avait déjà commencé» et que quelque dérangement ayant été nécessaire pour la conduire à l'œuvre où elle se mettait, un homme grossier et de mauvaise humeur se mit à dire tout haut : « Voilà bien du tapage pour un catin ! — Puisque vous la connaissez» dit M""* de Mailly» priez Dieu pour elle. »
Louis XV accorda par la suite 30,000 livres de
rentes à M*"^ de Mailly, lui donna un hôtel rue Saint- Thomas-du-Louvre, et enjoignit que l'on payât ses dettes, montant à plus de soixante - dix mille francs, somme qui, quoique considérable, n'est pas à comparer à ce qu'elle aurait pu occasionner de dépenses au roi pendant le temps de sa grandeur, dont elle ne chercha jamais à profiter, et où elle se contenta de 25,000 fi'ancs que le roi lui donnait par an.
En perdant les bonnes grâces du roi, M""^ de Mailly perdit aussi celles de la reine, dont elle était dame du palais. On lui ôta sa place, c'est-à-dire qu'on l'en éloigna dans le moment où elle s'en rendait plus digne par la régularité de ses mœurs et sa conduite estimable. Au contraire, on y mit M"* de La Toumelle, qui, vivant publiquement et couchant avec le roi, offirait sans cesse à la reine une personne qui devait lui être odieuse, et lui rappelait tous les jours la conduite scandaleuse de son mari.
Le vendredi 2 novembre 1742, M™« de La Toumelle alla remercier sa sœur. M"** de Mailly, de l'appartement que le roi lui avait accordé, qui était celui qu'occupait ci-devant M"* de La Vallière. La sultane prit ce remerciement de sa sœur pour une insulte, parce qu'elle n'y avait aucune part, et alla du même pas s'en plaindre au roi. Sa Majesté la reçut froidement : autre sujet de reproches, auxquels le roi répondit qu'il convenait de ses froideurs, mais qu'il ne l'aimait plus. Alors elle changea de rôle; elle se jeta aux genoux du roi, supplia, pleura. Sa Majesté, ferme dans sa résolution^ lui dit que son parti était pris, qu'elle n'avait qu'à se retirer le jour même. Toute la grâce qu'elle obtint fut de ne déloger que le lendemain. M"* la comtesse de Toulouse la ramena à Paris, dans son
hôtel, OÙ elle renferma sa douleur pendant deux jours, et alla loger à l'hôtel de Noailles.
tlne circonstance essentielle, qu'il ne tant point passer sous silence, est que le roi, en la reconduisant jusqu'à la porte de son cabinet, eut pour elle l'attention ou la malice de lui dire assez haut : « Madame la comtesse, à lundi, à Choisy. »
Les amours du roi et de M"' de Mailly étaient d'ancienne date; les conmiencements en furent mystérieux et ignorés de presque tout le monde, et ne devinrent publics qu'en 1737. On ne se plaint pas qu'elle ait mal usé de sa faveur; elle ne s'y est pas non plus enrichie ; au contraire, car elle devait beaucoup, et le roi a fait payer ses dettes par les fermiers généraux, non pas, sans doute, sans indemnité pour eux.
M"* de Mailly ne trouva rien de mieux à faire, pour remplir le vide de son cœur, que de le tourner du côté du roi des rois; elle suivit le P. Renaud de l'Oratoire, fameux prédicateur qui prêcha le carême en 1743, ^"^ Nouvelles-Catholiques : c'est là où la grâce l'attendait. Elle fut touchée de la parole de Dieu ; elle alla trouver le Père, le pria de la vouloir bien diriger ; il s'en défendit sur ses grands travaux, et lui promit de la mettre entre les mains de quelqu'un qui prendrait ce soin. On assure qu'elle alla trouver M. l'archevêque, à qui elle conmiuniqua le dessein qu'elle avait de renoncer au monde et à ses pompes. Le pasteur loua sa ferveur, mais lui représenta que la vraie piété ne demandait aucun excès ; qu'elle pouvait en faire tous les actes sans changer totalement son extérieur; qu'elle pouvait se conformer peu à peu à son rang, avec toute la modestie convenable à son intérieur. Elle a pris ce
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parti, et même iine vie édifiante, en assistant réguli^ement, et très pieusement, à tous les offices 4e Saint-Roch, sa paroisse, et en visitant les hôpitaox, les pauvres et les prisonniers.
Si ce fut insulte ou poHtique de M"^ de La ToumeUe, que le remerciement que nous avons dit qu'elle fit à sa sœur, on ne le décide pas ; mais son projet était déjà inen concerté avec le roi, puisque dès le lendemain samedi, 3 de novembre, pendant que la disgraciée venait cacher sa faonte et sa douleur à Paris, la nouvelle fiivorite fiit connue et complimentée de tout le monde. Sans savoir les cooèitions du traité, on est bien informé que les noces furent célébrées le jeudi S novembre, et que, le lundi 12, le repas se fit à Choisy, duquel était la princesse de la Roche-suff- Yon, M"** les duchesses de Luynes, d' Antin, de Ruflfec et de Chevreuse, et M"* de Flavacourt.