‹ [Chroniques du XVIIIe siècle]Chapitre 42 sur 47 · MADAME DE CHATEAUROUX · texte numérisé non relu

MADAME DE CHATEAUROUX

LOUIS XV semblait avoir un penchant particulier pour les demoiselles de Nesle; trois déjà avaient été ses maîtresses : M"« de Mailly, M"'*' de Vintimille et M°*^ de Lauraguais : il restait encore la jeune et belle M"* de La Toumelle,qui passa bientôt dans son lit. Sa qualité de veuve

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rendait ses liaisons moins scandaleuses que celles de ses sœurs; elle remplaça bientôt M°** de Mailly dans le cœur du monarque.

Sa figure était joUe, très gracieuse ; elle avait une blan* cheur éblouissante; sa uille était noble, élégante, élevée, de belles dents, des yeux tendres, une gorge qui, sans être très forte, avait tout l'éclat et la fermeté du jeune âge. Elle connaissait le prix de sa beauté et n'était pas femme à négliger d'en tirer parti, mais avec grâce et sans rouerie; elle voulait réunir l'amour aux faveurs de la fortune, et ne se serait point rendue si le roi n'eût été d'une tournure à lui plaire. Le duc de Richelieu la dirigeait, et il n'est pas croyable qu'il ait oublié une aussi aimable conquête que la belle veuve de La Tournelle; il connaissait son caractère et son mérite; il pensait bien qu'en la plaçant près du roi, il tirerait bon parti de l'ascendant qu'elle prendrait infailliblement sur le monarque.

M"' de La Tournelle commença par chercher à inspirer à Louis XV un amour tendre; dès qu'elle en fut certaine, elle lui témoigna une réciprocité dont elle ne voulut cependant lui donner des preuves qu'autant qu'elle en aurait obtenu les conditions qui lui convenaient. Elle demanda que M°** de Mailly fût publiquement renvoyée ; en second lieu, que son nom de Tournelle f(^t changé en celui de duchesse de Châteauroux, avec les honneurs et les dignités de cette condition ; enfin qu'on lui ferait un sort convenable, et qu'elle jouirait d'une fortune capable de la mettre à l'abri de tous les revers.

On doit cette justice à M"* de Châteauroux, qu'elle employa, comme une seconde Agnès Sorel, l'ascendant que l'amour lui donnait sur le roi, à tirer ce monarque de l'ob-

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scuritè où il semblait condamner sa vie; elle Tarracha de la mollesse de son palab, pour le mettre à la tète de ses années en Flandre, pendant l'année 1744* Ce fut elle qui, lui faisant parcourir son royaume d'une frontière à l'autre, le fit ensuite venir en Alsace pour arrêter les progrès de l'ennemi. Ce fut encore elle qui, au moment où on la chassait d'auprès du roi, lui valut le nom de bim-aimi, que le peuple lui accorda avec idolâtrie, conmie si ce qu'un roi fait pour la gloire de l'État n'était point un simple devoir. Sous tous ces rapports, M"* de Châteauroux n'a point été une maîtresse vulgaire : les détails le feront mieux sentir.

Lorsque le roi tomba malade à Metz, au mois d'août 1744, la duchesse de Châteauroux n^ quitta point le chevet de son lit, et lui prodigua les soins les plus tendres et les plus affectueux. Le mal empirant et les jours du roi paraissant tirer à leur fin, les ministres de l'Église exigèrent qu'il éloignât sa maltresse. Le comte d'Argenson fut chargé d'en porter l'ordre à la favorite; il s'en acquitta durement. La duchesse, plus grande en cet instant que son amant, apprit sa disgrâce avec fermeté. Elle ignorait ce qu'elle devait souffrir dans la route; elle monta en carrosse avec la duchesse de Lauraguais, sa sœur, et s'éloigna. Elle ne fut pas hors de la ville, qu'instruit de son renvoi, on lui prodigua les huées dont une populace insolente ou adulatrice accable ceux qui sont déchus de la grandeur où ils étaient élevés. On l'accusait d'être auteur ou complice de la maladie du roi, alors l'idole de ce même peuple. Les paysans dans la campagne la suivaient aussi loin qu'ils pouvaient, dit l'auteur de la Vie de Louis XV, et lui prodiguaient mille outrages. Dans cette situation pénible, elle fut obligée de traverser plus de quatrevingts lieues pour se rendre de Metz à Paris. Le peuple

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de cette dernière ville ne l'aurait pas mieux accueilli que celui des provinces; mais il était alors dans la fièvre des singeries adulatrices; il courait les églises pour demander à Dieu la santé du roi, comme s'il eût eu peur d'en manquer, ou que le roi n'eût pas eu assez de santé pour chasser et fêter ses maîtresses. Lorsqu'on annonça à Paris que Louis XV allait boire et manger comme de coutume, on fut dans une allégresse universelle ; c'était une folie générale, on allait dans les temples remercier le ciel de cette faveur, et l'on se félicitait dans les rues de cet heureux événement. On connaît ja niaiserie sentimentale du roi, lorsqu^il apprit ces transports, dont, en effet, il ne voyait pas trop la raison. « Qu'ai-je fait, s'écria-t-il, pour mériter cela?» On chanta des Te Deum, on donna des fêtes, on célébra la convalescence du roi et les conquêtes où il assista bientôt en personne. Mais au milieu de cette allégresse, réelle ou exagérée, le prince pensait à sa belle duchesse; il la désirait. C'était peut-être en effet l'esprit le plus élevé et le cœur le mieux fait de tous ceux qui l'entouraient. Il se reprochait la faiblesse de r avoirr envoyée, il voulait la rappeler; le respect pour la reine qui lui avait témoigné le plus tendre intérêt, le retenait seul. Mais le duc de Richelieu, lié d'inclination et d'intérêt avec M°** de Châteauroux, aimé du roi, et ayant succès auprès de lui, leva les scrupules du monarque ; il lui fit faire des parties de. chasse, où il ménagea adroitement à la duchesse les occasions de revoir le roi. Le prince, las de se contraindre, se plaignit hautement qu'on eût abusé de son état pour le forcer à traiter indignement une personne qui n'était coupable envers lui que de l'avoir aimé. Il résolut de la rétablir dans son rang et ses dignités; il la rappela, et fit éclater son triomphe en disgraciant ceux qui avaient mis

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un acharnement Êmatique à la persécuter ou à l'insulter dans son malheur. On a cru dans le temps que le comte d'Argenson, qui fut le premier chassé par le roi, s'en vengea en faisant empoisonner M°** de Châteauroux. Tout est croyable de la part de gens tourmentés des passions de rambition et de l'intérêt, et qui ne sont retenus par aucun principe de philosophie ou de religion; mais le fait pourrait être vraisemblable quoique faux. D'autres personnes ont pensé que l'excès de la joie, et la révolution que lui faisait éprouver le moment de se jeter dans les bras d'un homme qu'elle aimait quoique roi, lui causèrent une altération si grande qu'elle en mourut; ce qui peut être aussi; mais le poison, quel qu'en soit l'auteur, semble plus probable. Voici Tépitaphe qu'on lui fit dans le monde :

Sans relever l'éclat de mon illustre sang.

Ce trait seul fera vivre à jamais ma mémoire : Mon roi revit le jour pour me rendre mon rang, Et je meurs sans regret pour lui rendre sa gloire.

On ne peut faire de plus mauvais vers ni de moins clairs. Que veut dire Je meurs pour lui rendre sa gloire? N'était-il pas certain au contraire que, comme une autre Agnès Sorel, elle avait tiré le roi de son indolence ? Le roi eût-il cessé de mériter le titre glorieux, que M™*^ de Châteauroux n'aurait pas été empoisonnée. Il est présumable que la mort de cette femme n'a été que le fait de la vengeance, et n'a rien ajouté à la réputation du roi, qui reprit bientôt d'autres chaînes dont il ne pouvait plus se passer.

Dame Marie- Anne deMailly, veuve de messirejean Louis, marquis de La Tournelle, colonel-lieutenant du régiment de Condé infanterie, dame du palais de la reine, duchesse de

ChâteaurouXy par les bienfaits et lettres patentes du roi, nommée pour remplir la charge de surintendante de la maison de Madame la Dauphine, mourut à Paris, le 8 décembre 1744, âgée de vingt-sept ans. Elle était la troisième fille de M. de Mailly, marquis de Nesle, sœur de M°®' de Vintimille, de Mailly, de Lauraguais et de Flavacourt.

Voici encore quelques détails historiques sur la duchesse de Chateauroux.

Après la mort de M™® de Vintimille, que le roi aimait et regretta beaucoup, quoiqu'il fût l'amant déclaré de M°** de Mailly, il trouva des charmes dans la beauté et dans l'air gracieux de M°*® de La Tournelle. Il n'ignorait pourtant pas qu'elle avait alors le cœur pris pour le duc d'Agenois; mais, les obstacles irritant ses désirs, il en fit la confidence au duc de Richelieu, qui pour le servir emmena le duc d'Agenois, son neveu, aux États de Languedoc, dans l'intention de le lier avec quelque connaissance qui lui fît oublier M°*® de La Tournelle, ou de si bien conduire sa manœuvre, qu'il pût inspirer à tous deux du refroidissement l'un pour l'autre. Le duc de Richelieu réussit selon ses vues, et engagea le duc d'Agenois dans une affaire de cœur avec une aimable Languedocienne que le duc de Richelieu avait fait entrer dans son projet. Il fit intercepter les lettres de son neveu à la marquise, entre les mains de laquelle il en fit tomber une que la Languedocienne écrivait au duc d'Agenois, et qui décelait tout le mystère amoureux. Après cette découverte, la marquise de La Tournelle par dépit, ou par ambition (car le sceptre a bien des appâts), ne résista pas aux instances du roi. Cette nouvelle intrigue ayant été soupçonnée de M""® de Mailly, elle s'en plaignit assez aigrement au roi; dès plaintes aux reproches, et des reproches à la rup-

ture, il n y eut pas un grand chemin; M*"® de La Toumelle succéda à M"** de Mailly, et Tune des conditions du marché de la nouvelle sultane fut qu'elle régnerait sans partage. Cette scène se passa à Versailles le 2 novembre 1742, ainsi qu'elle est rapportée dans l'anecdote intitulée : Disgrâce de M^ de Mailljy qui fut ûnsi supplantée par sa sœur.

Tandis que l'une pleurait à Paris sa faveur passée, l'autre jouissait tranquillement de la place à laquelle elle venait d'être élevée. Elle sut si bien manier l'esprit du roi, qu'elle en obtint tout ce qu'elle voulut. Le rang de duchesse l'ayant flattée, le roi lui en donna le titre en la nommant duchesse de Châteauroux, et lui en assigna le revenu, qui est de quatrevingt mille francs, et qui faisait partie de son domaine; pour récompenser son mérite d sa vertu, termes insérés dans les lettres patentes qu'il lui en fît expédier et enregistrer.

Elle disposa presque seule, avec le duc de Richelieu, des places de la maison de Madame de la Dauphine future, dont elle avait la surintendance, comme M°** de Lauraguais avait la place de première dame du palais.

Quoique son goût pour les plaisirs fût le dominant, et que le tempérament du roi fût ardent, il se résolut cependant à partir sans elle pour la campagne de Flandre. Il jugeait bien que la présence de sa maîtresse à l'armée ne pouvait pas y faire un bon effet, et donna généreusement la préférence à la gloire. Elle se retira alors à Plaisance, terre à quatre ou cinq lieues de Paris, appartenant à M. Paris de La Montagne, d'où elle écrivait et recevait tous les jours des lettres du roi. Elle avait en effet demandé à Taller joindre à l'armée, et le roi lui avait écrit que, comme son amant, il le souhaiterait, mais que, comme ami, il ne le lui conseillait \

pas. Mais le duc de Richelieu ayant eu des dif&ends avec le

duc d'Ayen, et craignant que le crédit des Noaîlles ne prévalût sur le sien, il conseilla à la duchesse de Châteauroux de se rendre en Flandre, quoique sans ordre ; qu'elle pouvait se faire un mérite de son empressement et qu'il prenait sur lui tous les événements. Elle n'y manqua pas, et se rendit à Lille au mois de juin 1744. L'on n est pas informé de ce qui se passa dans la première entrevue ; vraisemblablement elle eut bientôt fait agréer sa démarche au roi; ce qui excita quelque murmure dans l'armée, qui la chansonna sans ménagement, et l'on entendit chanter dans tout le camp la vieille chanson :

Ahl madame Enroux,

Je deviendrai fou

Si je ne vous baise, etc.

ce qui était autant personnel au roi qu'à la dame.

Après la prise d'Ypres, elle vint passer huit jours à Lille avec le roi, qui la quitta pour aller visiter les principales villes de Flandre; et les dames se rendirent à Dunkerque pour l'y attendre. Ce fut dans cette ville que le roi reçut la nouvelle que le prince Charles avait passé le Rhin le 13 juillet 1744, et qu'il se détermina, malgré l'avis de son conseil, d'aller en personne secourir l'Alsace. Les dames suivirent, et, dans toutes les villes du passage de cette longue route, le grand maréchal des logis eut toujours l'attention de ménager dans les logements une communication de l'appartement du roi à celui de la duchesse.

Mais il ne faut pas oublier ce qui arriva à la duchesse, à Reims. Ayant appris dans cette ville que le duc d'Agenois avait été blessé à la prise de Château-Dauphin, dont le roi avait la nouvelle, un retour de tendresse pour cet ancien amant, qu'on a lieu de croire qu'elle n'avait sacrifié qu'à

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rambition, lui troubla le sang et lui causa une ébullition avec de la fièvre; le roi, qui en découvrit apparemment la cause, n'en fut pas plus content; il s'arrêta pourtant en cette ville un jour de plus qu'il n'avait compté, sans néanmoins passer le jour qu'il avait marqué pour arriver à Metz, où la duchesse, qui était restée à Reims, arriva presque aussitôt que Sa Majesté.

Son logement à Metz fut marqué chez M. le premier président, à côté du gouvernement, où logeait le roi. On avait construit une galerie couverte de l'un à l'autre pour laisser aux amants la liberté de se voir secrètement. Ce fut par cette galerie que l'on passa les bouillons et les autres secours que l'on donnait au roi dans les premiers jours de sa maladie, qui commença le 8 août jusqu'au 12, que rien n'avait transpiré du véritable état de la santé de Sa Majesté; mais les princes et quelques grands, ayant, pour ainsi dire, forcé l'entrée qu'on leur refusait, le danger pressant ayant été connu, le premier aumônier ayant fait son devoir, et les dames ayant été renvoyées, c'est-à-dire M"® la duchesse de Châteauroux et sa sœur M°^^ de Lauraguais, avant que le viatique eût été administré à Sa Majesté, on donna dans l'instant Tordre d'abattre cette galerie de communication; ce qui fut exécuté à trois heures après midi.

Ces dames, qui s'étaient retirées à Urtubi, à trois lieues de Metz, eurent ordre de s'en éloigner. La place de surintendante de la maison de Madame la Dauphine fut ôtée à M"® de Châteauroux par lé même ordre, et celle de dame du palais à M"*^ de Lauraguais, avec défense de s'approcher de plus que quarante lieues de la cour et du séjour de la reine. Elles revinrent à Paris avec beaucoup d'inquiétude et de confusion, furent bafouées et vilipendées dans plusieurs

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endroits de leur passage, où elles furent reconnues, entre autres à la Ferté-sous-Jouarre, où leur carrosse aurait été brisé et les dames insultées, sans un notable du pays qui en imposa à la populace et prit ces dames sous. sa protection. Il semblait en général qu'elles fussent les seules coupables du danger qu'avait couru le roi pendant sa maladie, que l'on imputait aussi aux excès qu'ils avaient faits ensemble. Ces avanies avaient commencé dès Metz, en prenant pour M™* de Châteauroux une jeune femme de conseiller, qui fut insultée par la populace; ce qui avait engagé M. de Belle-Isle à lui prêter un de sts carrosses pour la conduire à Urtubi. Mais le roi étant devenu convalescent, et s'étant allé promener le 15 septembre jusqu'à Frescatis, à une lieue de Metz, il lui dépêcha de là un courrier pour lui faire ses excuses de ce qui s'était passé, comme s'il n'en avait pas eu de connaissance. Depuis ce temps, et fortifiée par les conseils du duc de Richelieu, elle se prévalut encore davantage de l'empire que la faiblesse du roi pour elle lui donnait sur son cœur; elle négocia son rappel avec toutes les circonstances qui pourraient le rendre plus éclatant et plus honorable; elle exigea 'enfin du roi que la réparation de ce qu'elle appelait son outrage fût publique. Pendant ce temps-là, le roi pressait de toutes ses forces le siège de Fribourg, où il s'ennuyait d'autant plus que le retard des opérations le privait du plaisir de revoir sa chère duchesse. Il revint à Paris le 1 3 novembre, se livra en apparence tout entier à la joie que son peuple témoignait de le revoir, se rendit le 18 à Versailles; et le 26 du même mois il envoya M. le comte de Maurepas à la duchesse, pour lui faire satisfaction de sa part et la rappeler. Ce ministre demanda, à sa. porte, à la voir : on lui répondit qu'elle n'y était pas. Il

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demanda aussi M"^ la duchesse de Lauraguais : on lui fit la même réponse. Enfin, il dit qu'il venait de la part du roi : pour lors on le laissa entrer. Ce ministre la trouva au lit, enrhumée avec un peu de fièvre; et M. le duc d'Ayen au chevet 4e son lit, qui se retira quand il entendit que cette visite était de la part du roi. M. de Maurepas fiit d'abord un peu déconcerté; cependant il se remit dans le moment, et dit à M"' de Châteauroux : « Le roi m'envoie vous dire. Madame, qu'il n'a aucune connaissance de ce qui s'était passé à votre égard, pendant sa maladie à Metz; il a toujours eu pour vous la même estime et la même considération; il vous prie de revenir à la cour reprendre votre place, et M*"^ de Lauraguais la sienne. » Elle lui répondit : « J'ai toujours été persuadée. Monsieur, que le roi n'avait eu aucune part à ce qui s'est passé à mon sujet; aussi je n'ai jamais cessé d'avoir pour Sa Majesté le même respect et le même attachement. Je suis fâchée de n'être pas en état d'aller demain remercier le roi; mais j'irai samedi. »

Le choix qu'avait fait Sa Majesté de M. de Maurepas pour ce message était ce qui pouvait flatter le plus la vanité de la duchesse : premièrement, parce qu'il lui était fait par un ministre, au nom du roi, et non pas par un courrier secret ; en second lieu, parce que ce même ministre, qui n'était point du parti des dames, à cause du duc de Richelieu, son ennemi juré, et qu'il était attaché à la cabale contraire, devait être d'autant plus mortifié de la commission, qu'il savait de quelle nature était la satisfaction qu'il allait donner. Aussi, sachant bien qu'il allait voyager en pays ennemi, il demanda la carte au roi, qu'il supplia de lui donner par écrit le compliment .dont il le chargeait, afin qu'on ne pût

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pas le soupçonner d'y avoir rien ajouté ni retranché, dans l'intention où il était de le lire.

La duchesse de Châteauroux, qui comptait se rendre le samedi suivant à Versailles^ se livra trop, sans doute, aux impressions de la joie, et en fut la victime.

Il ne faut que se rappeler tout ce qui s'est passé depuis le départ du roi pour la campagne. Abandonnée à la retraite et à ses craintes jalouses (car avec les tout-puissants il y a tout à craindre pour un changement de passion par la variété des objets), elle part pour se rendre en Flandre, avec Tinquiétude de la façon dont elle y sera reçue. Elle n'ignorait aucun des mauvais propos et des chansons qu'on faisait sur elle. La fatigue du voyage du roi pour se rendre à Metz dut être encore plus forte pour elle. La nouvelle qu'elle reçut à Reims, la scène de Metz et de son retour, toutes ces circonstances ont dû l'affecter vivement. Enfin, son rappel, et l'espérance de jouir bientôt de son triomphe dans toute sa plénitude; ces différentes situations, toutes opposées entre elles, toutes violentes dans leur espèce, lui bouleversèrent la masse du sang, et elle tomba sérieusement malade, le jour même qu'elle comptait pour le plus glorieux de sa vie.

Ce fiit une fièvre maligne avec des transports presque continuels, pendant lesquels elle s'entretenait toujours de son état passé et de ses ennemis; ce qui prouve que le* timbre était empreint de ces objets.

On profita de quelque intervalle de sa fièvre pour la confesser; ce fiit le Père Segaud, jésuite, qui en fit l'office; qui dit, en sortant de sa chambre, qu'il était extrêmement édifié, et qu'il avait vu peu de dames aussi résignées à la mort. M. Languet, curé de Saint-Sulpice, lui administra le viatique; et ni l'un ni l'autre n'exigèrent le sacrifice pubUc de

sa passion. Elle avait eu aussi l'imagination frappée qu'elle était empoisonnée. M*°* la duchesse de Modène, qui ne la quitta point pendant sa maladie, lui dit que M*"^ de Flavacourt, sa sœur, était venue pour la voir. M"« de Châteauroux lui répondit : « Âh! je suis bien fichée qu'on l'ait laissée aller. Pouviez-vous douter que je n'eusse eu grand plaisir à la voir? » M"* de Modène lui répliqua : « Je suis bien charmée de votre feiçon de penser pour elle ; car elle est là, et je ne savais comment vous l'annoncer. » Elle la fit donc entrer, et l'embrassa en lui disant : « Ma sœur, vous vous étiez retirée; pour moi, j'ai toujours conservé pour vous les mêmes sentiments. » M"**" de Flavacourt lui baisa les mains en fondant en larmes.

Le 7 décembre, veille de sa mort, le roi fut à la chasse de fort bonne heure, et à son retour on tint conseil. Comme il était informé que la duchesse était sans espérance, car il envoyait trois et quatre fois le jour, il ne put soutenir la séance du conseil jusqu'à la fin. Il dit à ses ministres: «Messieurs, finissez le reste sans moi, » et à huit heures il partit pour la Muette, avec peu de monde, dont étaient MM. les ducs d'Ayen, de Luxembourg, de La Vallière, le comte de Noailles et M. le premier écuyer. Ce fut là qu'il apprit le lendemain que la duchesse était morte le même jour, à huit heures du matin. On l'ouvrit après sa mort, on lui trouva les intestins fort sains; elle avait seulement du sang extravasé dans la tête, ce qui est ordinaire dans les fièvres malignes. Elle fut portée à Saint-Su Ipice *, le 10 décembre, à six heures du matin. D y eut du guet commandé pour son convoi, qui, d'ailleurs, était de la dernière simpUcité.

* Elle a été enterrée sous la chapelle Saint-Michel.

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Elle a fait par son testament sa chère sœur, M™« de Lauraguais, sa légataire universelle, à la charge de plusieurs legs pieux et autres qui étaient en grand nombre.

Le roi en a été vivement touché. Il resta à la Muette jusqu'au samedi 12, sans songer à aucune aâfaire. Il se rendit ensuite à Trianon, pour continuer d'y pleurer. Il n'était pas permis d'en approcher plus près que de la grille. MM. de Gontaut et de Meuse furent aussi de ce voyage; on y admit cependant au bout de quelques jours M"" les duchesses de Modène et de Boufflers, et M°*® la marquise de Bellefond, pour dissiper un peu cette tristesse. Le roi envoya aussi un courrier à M. le duc de Richelieu, qui tenait les États du Languedoc, qui ne perdit pas de temps à se rendre à la cour. Insensiblement le roi reprendra le dessus; le temps et quelque nouvelle inclination lui feront oublier la duchesse de Châteauroux, qui n'est regrettée que de ceux qui en espéraient leur fortune.

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