PRÉFACE XXIII
tant pour leur position à tous deux l'influence que leurs ennemis n^ allaient pas manquer de prendre sur l'esprit affaibli du roi.
Mais le roi n'avait nul désir de voir celle que M. d'Aumont avait tant à cœur de lui amener, et n'ouvrait la bouche, dans l'état d'affaissement où il était, que pour geindre et parler de lui à la Faculté. Il était entouré d'une quantité considérable de médecins; tout autre en eût été incommodé et même effrayé. Le roi rien jugeait pas ainsi; et, outre que l'habitude F empêchait de s'apercevoir de cette importunitéy l'inquiétude et la peur la lui rendaient précieuse.
La Faculté était composée de six médecins, cinq chirurgiens, trois apothicaires; il aurait voulu en voir augmenter le nombre. H se faisait iâter le pouls six fois pctr heure par les quator:^; et quand cette nombreuse Faculté n^ était pas dans la chambre, il appelait ce qui en manquait pour en être sans cesse environné, comme s'il eilt espéré qu'avec de tels satellites la maladie n'oserait pas arriver jusquà Sa Majesté. Lemonnier lui ayant dit qu^il était nécessaire qu'il fît voir $a langue, et le lit n^ étant ouvert que de façon à laisser approcher à la fois l'un d'eux^ il la tira d'un pied y appuyant ses deux mains sur ses yeux, que la lumière incommodait, et la laissa tirée plus de six minutes , ne la retirant que pour dire y après l'examen de Lemonnier: «A vous y Lassonne; » et puis : « A vous, Bordeu; » et puis : « A vous. Lorry, » etc. enfin, jusquà ce quil eût appelé l'un après Vautre tous les doC" teurs, qui témoignaient chacun à leur manière la satisfaction qu'ils avaient de la beauté et de la couleur de ce précieux et royal morceau. Il en fut de même y un moment après, pour son ventre, qu'il fallut tâter; et il fit défiler chaque médecin, chaque chirurgien, chaque apothicaire, se soumettant avec ioie à la visite, et les appelant l'un après Vautre et par ordre.
Mais ces visites sz faisaient en Irrenant bien garde que le roi
ne vît la lumière qui l'avait déjà incommodé^ et dont il s'était plaint une fois. On mettait la main devant, et on ne laissait arriver les rayons que sur la partie qu'on voulait éclairer. Un garçon de la chambre avait été chargé de ce soin; son attention n^était jamais en défaut. Il la poussait même plus loin que V exactitude^ ce qui fut cause d'une scène qui eût été très divertissante dans un tout autre moment. Il fut question de donner un lavement au roi. On le traîna à grand'peine sur le bord de son lit, et là on le posta dans V attitude convenable à la circonstance.
La Faculté, rangà autour du lit, fit place, en se mettant en haie, au maître apothicaire, qui arrivait la canule à la main, suivi d'un garçon apothicaire qui portait respectueusement le corps delà seringue, et du garçon de la chambre, tenant la lumière destina naturellement à éclairer la scène. M. Forgeot (c'est le nom du maître apothicaire), placé avantageusement^ allait poser et mettre en place la canule, quand tout à coup le garçon de la chambre, voyant que la lumière qu'il porte donne en plein sur le derrière royal, et imaginant apparemment que son effet peut être dangereux pour la santé ou au moins la commodité de Sa Majesté, arrache avec précipitation de dessous le bras d'un médecin un chapeau, et le place entre la bougie et le lieu où M. Forgeot dirigeait toute son attention. On peut se faire une idée de la colère méprisante de l'apothicaire, à qui cette éclipse avait fait manquer son coup, Vétonnement des médecins, l'indignation du petit garçon apothicaire, et l'envie de rire de la partie de l'assemblée heureusement placée pour être témoin de cette scène *.
Malgré cette affluence de médecins, de médecines, de soins et de consultations, le roi n'en allait que plus mal. Son accablement continuel et les autres accidents faisaient craindre une fièvre
* Ce grotesque récil est, à peu près textuellement, emprunté h la relation du duc de Liancourt.