CHAPITRE cm
Commenl la guerre s’émul en Bunlcnois; fJu retour du roi dedans Paris, 1 1 ronmicnl le duc d Urléans conleiila les Anglois, et d'autres inalières.
En ce même temps vinrent d’Angleterre à Calais, nageant par mer, les comtes de Warwick et de Kime ' , envoyés de par le roi Henri atout deux mille combattants ou environ. Lesquels, là venus avec les autres garnisons, coururent les pays de Roulenois, et y firent de grands dommages ; et finablement boutèrent les feux, et ardirent la ville do Sainl-Omcr-au- Rois, et prirent d’assaut le fort de Kussault ; si pillèrent et robérent tout, et puis boulèrent les feux dedans.
Poui- auxquels résister, le roi envoya à Saint- Omer le comte de Waleran, son connétable, le seigneur de llamburcs, maître des arbalétriers, et le seigneur de Heilli atout grand nombre de gens d’armes, (pii furent mis en garnison sur les frontières du Roulenois ; el par ainsi de tous côtés lut le pays fort oppressé.
* Le comte d’Angus cl de Klmm.
Et entre-temps le roi de France retourna dedans Paris et se logea en son hôtel de Saint- Pol. Pour laquelle venue les Parisiens firent et menèrent telle joie que non pas sans plus fut crié Noël! par toute la ville; mais fit-on feux par tous les carrefours de Paris , et grands luminaires et clarté de flambeaux, et crioil-on toute la nuit : « Vive le roi ! » el outre ce, fit-on grand’ fêle de boires et de mangers.
Avec le roi cnlrèrenl dedans Paris les ducs d’Aquitaine, de Bourgogne el de Bourbon, et le comte deA^ rlus. La reine, avec les ducs de Bon i et d’Oilèansderneurêrentau bois de Vincennes; eide là ledimanche ensuivant, la dite reine vint à Paris, et se logea à Sainl-Pol avec le roi. Avec laquelle étoil parti le duc d’Orléans, lequel, quand il vint près de Paris, se sépara d’elle, el s’en alla son chemin [lar dehors pour aller à Beaumont, sa comté, el le duc de Berri demeura au bois de Vincennes.
El jà soit ce que la ville de Chauny eût été rendue au roi sur intention qu’elle lui demeurât perpétuellement, néanmoins le roi la rendit au duc d'Orléans, auquel avec ce il octroya cueillir une taille de soixante mille florins d’or, à prendre et lever sur ses terres el sujets pour ses affaires. Toutefois de ses deux châteaux, c’est à savoir Coucy el Pierrefons, ne puloncques liner de les ravoir. El après qu’il eut été au dit lieu de Beaumont par aucuns jours, se partit de là, et s’en alla par devers les Anglois, c’est à savoir le duc de Clarence, qui étoil venu, comme dit est, à sa requête, lequel il contenta de finances. El aussi avant qu’il en put liner, el pource qu’il ne put recouvrer toute la somme qu’il leur pouvoil devoir de leurs gages. Je dit duc d'Orléans bailla le comte d’Angoulême, son maîné frère, en pleigé pour le résidu, el avec lui plusieurs gentilshommes : c’est à savoir messire Blarcelle Le Borgne, .Tean de Saveuse, A chambc’aude Yilliers, Guillaume Routinier, .Tean David, el aucuns autres serviteurs, lesquels tous ensemble fuient emmenés par le dit duc de Clarence, qui atout ses Anglois s’en alla au pays de Guienne. El là fut baillé icelui comte d’Angoulême pour la somme de deux cent neuf mille francs, monnoie de France. El ainsi quand le dit duc d’Orléans eut ainsi chevy, il s’en retourna à Blois. Si demeurèrent iceux ôlages
CHRONIQUES D'ENGl'ERRAND DE MONSÏRELET.
au pays d’Anglclcrre par liés long temps, comme ci après sera déclaré. Et depuis, le dit duc d Orléans renvoya devers le roi aucuns de ses chevaliers notables pour pourchasser d’avoir ses forteresses de Coucy et de Pierrefons, que tenoit le connétable; mais nonobstant que le roi baillât lettres et mandements royaux pour les faire rendre, néanmoins icelui connétable n’y voulut obéir ; mais fit réponse que jusqu’à tant qu’il seroit restitué de certaine somme d’argent qu’il avoit prêtée à ses gens d’armes pour les conquerre, ne les rendroit ; disant outre que le roi lui avoit promis, et avoit commis au dit Coucy, capitaine, messire Gérard de Herbusme, et à Pierrefons, messire Collard de Fiennes. Lequel chàtel de Pierrefons, qui étoit moult bel et puissamment édifié, fut ars en une nuit, dont moult déplut au dit duc d’Orléans ; mais il ne le put avoir autre et lui convint souffrir.
En outre, en ces propres jours, le duc de Bourgogne, qui se tenoit à Paris emprés le roi, fit prendre messire Bourdin de Salligny et le mener prisonnierau pays de Flandre, où ilfut par très long temps, et depuis fut délivré ; lequel messire Bourdin étoit moult privé et familier du dit duc ; et fut aucune renommée qu’il se vouloit tourner du parti d’Orléans et avoit découvert aucuns des secrets d’icelui duc.
Et durant ce temps y eut aucunes paroles entre le bâtard de Bourbon et un boucher de Paris nommé Denisot de Chaumont assez rigoureuses. El dit le dit bâtard à icelui : « Paix ! paix! on te trouvera une autre fois! » Et tantôt après, le dessus dit Denisot, qui avoit grand’ audience avec les autres bouchers, les émut, et fit tant que, avec grand peuple de Paris, ils se mirent en armes et tendirent leurs chaînes ; mais enfin ils furent rapaisés par le duc de Bourgogne.
Et adonc Jean, duc de Bourbon, fut envoyé de par le roi et son grand-conseil au pays de Languedoc avec le comte d’Armagnac et le seigneur d’Albret, pour résister aux entreprises du duc de Clarence et des Anglois, qui adonc séjournoienl au pays d’Aquitaine et travailloient fort les frontières d’environ tenant la partie des François.
r CHAPITRE CIV.
Commf'nl le duc de Bc ri fui fort oppresse de maladie, et fut visilé par la duchesse de Bourbon, sa fdle, et le duc de Bourgogne, el autres besognes.
En iceux jours, le duc de Berri, qui étoit venu à Paris devers le roi son neveu, pour être au conseil qui jà se devoit tenir, fut très grièvement oppressé de maladie en son hôtel de Nesle ; mais par sa fille, la duchesse de Bourbon, qui, pour cette cause, vint au dit lieu de Paris, fut très diligemment visilé, et le servit et administra doucement jusqu’à tant qu’il fut en bonne sanlé. Et pareillement fut so gneusement visité de son neveu le duc Jean de Bourgogne. Et entre-temps, la dite duchesse de Bourbon impéira devers le roi et les ducs d’Aquitaine et de Bourgogne que le corps de Vignet d’Espineuse, jadis chevalier du duc de Bourbon, son seigneur et mari, fût ôté de Monlfaucon, el le chef, des halles , où il avoit été mis grand temps par avant par la justice du roi ; si le fit porter, accompagné de plusieurs de ses amis , en la ville d’Espineuse, en la comté de Clermont , où il fut mis en terre dedans l’église assez honorablement .
Et adonc le duc de Bourgogne dessus nommé étant à Paris , comme dit est , se conduisoient la plus grand’ partie des besognes et affaires du royaume par son conseil et de ceux à lui favorables. Et nonobstant que par la paix et traité d’Auxerre eût été promis de parle roi et les seigneurs de son sang qu’un chacun, de quelque état qu’il fût et de quelque partie qu’il eût tenue, seroit remis en ses biens et héritages , et aussi en offices et bénéfices , néanmoins en y eut plusieurs qui cette grâce royale ne purent obtenir , quelque diligence qu’ils en fissent ; et par spécial , grand’ partie de ceux qui avoient tenu la partie d’Orléans furent mis d’icelle grâce en délai. Et pour ce , el pour autres causes , s’entretinrent toujours les envies secrètement entre les dites parties, et quéroient tous, en derrière l’un de l’autre , moyens , les uns d’avoir le roi de leur partie , et les autres le duc d’Aquitaine ; et par ainsi n’avoienl pas vrai amour ni amitié l’un avec l’autre : parquoi la guerre était de jour eiî jour en grand péril de recommencer plus diverse et plus cruelle que par devant elle n’avoit été, comme ci-aprés sera plus à plein déclaré;