CHAPITRE eXXV
Comment le grand-conseil du roi se tint; et aussi comment le duc de Bourgogne eut grand parlement avec les nobles de ses pays d’Arras, qui lui promirent de le servir contre tous scs adversaires.
Le second jour de mars en cet an U furent assemblés en l’hôtel de Saint-Pol, en la présence de la reine et du duc d’Aquitaine, pource que le roi n’étoit point haitié, plusieurs princes et prélats avec le conseil royal ; auxquels, par la bouche du chancelier de France, fut remontré bien au long tout l’état et gouvernement du duc de Bourgogne, et comment il s’étoit conduit rigoureusement envers le roi et les seigneurs de son sang, par plusieurs et diverses fois, depuis la mort du duc Louis d’Orléans défunt; et mémement comment dernièrement, outre les défenses du roi et du duc d’Aquitaine, il étoit venu à puissance de gens d’armes et à étendard déployé devant la ville de Paris, en faisant plusieurs violences irréparables au royaume ; et de fait avoit mis garnison de ses gens d’armes à Compiégne et à Soissons, lesquels faisaient chacun jour guerre ouverte aux pays et sujets du roi, ainsi et par la manière que pourraient faire ses anciens ennemis d’Angleterre, en enfreignant du tout la paix dernièrement faite à Auxerre, et depuis refaite et reconfirmée à Pontoise; requérant outre, icelui chancelier, à iceux bien instamment que, sur la foi, serment et loyauté qu’ils avaient au roi, ils voulsissent déclarer présentement ce que le roi et
* L’an 1413 anciao style, et 1414 nouveau style.
le duc d’Aquitaine avaient à faire sur cette matière contre ledit de Bourgogne. Lesquels princes, c’est à savoir le roi de Sicile, les ducs de Berri, d’Orléans, de Bourbon et de Bar; les comtes d’Alençon, de Vertus i , de Richemont, d’Eu, de Dammartin, d’Armagnac, de Vendôme, d’Aumale et de Touraine; le seigneur d’Albret, connétable de France, l’archevêque de Sens et plusieurs autres prélats, avecque grand nombre de notables barons, chevaliers et écuyers du grand -conseil royal, après ce qu’ils eurent bien au long et en grand’ délibération débattu la dite matière, finalement conclurent et firent réponse par la bouche du dit archevêque, en disant que licitement et de raison le roi pouvoit et devoit faire guerre au dit duc de Bourgogne, attendu, comme dit est, les manières qu’il avoit toujours tenues et encore tenoit à l’encontre de lui,
Et alors fut conclu que le roi en sa personne se mettroit sus, avec toute sa puissance, pour aller à l’encontre du dit duc et ses favorables, pour icelui du tout subjuguer et le mettre avec tous ses pays en obéissance. Et mêmement la reine, le duc d’Aquitaine son fils, tous les princes là étant, et ceux qui étoient au dit conseil, promirent et jurèrent solennellement par la foi et serment de leurs corps que jamais n’entendroient à quelque ambassade, lettres ou autres quelconques choses qui pussent venir de par icelui duc, jusqu’à tant que lui et tous les siens seroient du tout détruits et déshérités, ou au moins humiliés et remis en l’obéissance du roi et de son conseil.
Après lequel conseil fini, furent mis clercs en œuvre et lettres écrites, et en divers lieux et pays envoyées au royaume de France, et tant que le roi fit pour cette fois plus grand mandement qu’il n’avoit fait durantsonrègne. Et pour tant, en assez bref terme, tant par les princes dessus dits comme par le mandement et corn-
• Frère du duc d’Orléans. Vertus était originairement un fief de Champagne qui échut avec le Palalinat à la couronne de France. Le roi Jean le donna à Jean Galéas, duc de Milan , comme douaire de sa fille Isabelle, épouse de ce duc. 11 descendit ensuite à Valeiitine de Milan, sa tille, et entra ainsi dans la maison d’Orléans. Au partage de famille fait en 1446, il passa à Marguerite d’Orléans, femme de Richard, comte d Etampes, et fut donné à une branche bâtarde de la maison de Bretagne.
mandement du roi, s’assemblèrent très grand’ multitude de gens de guerre autour de la ville de Paris et ès marches de l’Ile de France. Si furent envoyés aucuns capitaines avec grand nombre de gens de guerre devant la ville de Compiègne, où étoient les gens du dit duc de Bourgogne, comme dit est ailleurs , c’est à savoir messire Charles d’Albret, connétable de France, messire Hector, bâtard de Bourbon , Remonet de La Guerre, le seigneur de Gaucourt 1 et plusieurs autres; lesquels au mettre le siège eurent de grands et dures escarmouches contre ceux de la ville, qui très souvent, de jour et nuit, issoient contre eux aux pleins champs, et leur firent de prime venue plusieurs dommages. Néanmoins ils étoient très souvent par les assiégeants reboutés assez rudement en la dite ville. En laquelle étoient principaux capitaines, de par le duc, messire Mauroy, messire Hue de Launoy, le seigneur de Saint- Léger et son fils, Hector, Philippe et Le Bon de Saveuse, frères, le seigneur de Sères, chevalier Louvelet de Lolinghen, et plusieurs autres notables hommes, roides et experts en armes, qui très diligemment se mirent à résister contre leurs adversaires ; et afin qu’ils ne se pussent loger à leur aise, ardirent et démolirent ès faubourgs et à l’cnviron d’icelle ville plusieurs notables édifices, tant maisons comme églises. Toutefois assez bref ensuivant les François assiégeants firent faire deux ponts par-dessus la rivière d’Oise, pour passer plus à leur aise à secourir l’un l’autre si besoin leur étoit, et commencèrent à faire asseoir les gros engins du roi contre les portes et murailles de la dite ville en plusieurs lieux, (jui moult la travaillèrent.
En outre, le samedi de la semaine peineuse, troisième jour d’avril, le roi issit de la ville de Paris à grand triomphe et à noble état, et s’en alla en sa ville de Senlis pour là attendre ses gens. Auquel lieu il solennisa la fête de la résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ; en laquelle armée on fit porter aux personnes du roi et du duc d’Aquitaine la bande et enseigne du comte d’Armagnac, en délaissant sa noble
• Raoul M de Gaucourt, fils de Raoul V, chancelier du roi et bailli de Rouen. Les deux frères de son père étaient Eustache, seigneur de Viry, grand-fauconnier de France, et Jean, seigneur de Maisons-sur-Seiiie.
et gentille enseigne, que lui et ses prédécesseurs rois de France avoient toujours portée en armes, c’est à savoir la droite croix blanche; dont moult de notables barons, chevaliers et autres loyaux anciens serviteurs d’icelui et aussi du dit duc d’Aquitaine furent assez mal contents, disant que pas n’appartenoit à la très excellente et haute majesté royale de porter l’enseigne de si pauvre seigneur comme étoit le comte d’Armagnac, vu encore que c’étoit en son royaume et pour sa querelle. PA avec ce, icelle bande, dont onfaisoit à présent si grand’ joie, avoit été baillée au temps passé aux prédécesseurs de icelui comte, à la porter à toujours lui et ses successeurs et hoirs, par la condamnation d’un pape, en signe d’amendise d’un fbrfait que les devant dits d’Armagnac avoient commis contre l’église au temps dessus dit.