CHAPITRE CXXVII
Comment le roi et sa puissance alla de Compiègne à Soissons,
cl la fit assiéger et enfin prendre de force, et fut du tout
pHlée et robée.
Or, est vérité qu’aprés que le roi eut remis en son obéissance la ville de Compiègne, comme dit est, le cinquième jour de mai se partit d’icello avec tout son exercite , et s’en alla pour assiéger la cité de Soissons, auquel lieu étoit capitaine ce vaillant combattant sire Enguerrand de Bournonville, noble vassal, et très renommé en armes. Devant laquelle ville étoit déjà allé l’avant-garde du roi, laquelle conduisoitle duc de Bar, le comte d’Armagnac, Clignet de Brabant, soi disant amiral de France, te bâtard de Bourbon et messire Aimé de Sallebruse, damoisel de Commercy, avec plusieurs autres notables soudoyers du roi. Et comme avoient fait par avant ceux de Compiègne, firent ceux de Soissons , voyant qu’il dévoient être assiégés : c’est à savoir firent ardoir, abattre et démolir plusieurs églises, maisons et notables édifices ; mais nonobstant ce, le roi et ses princes là venus , furent iceux assiégés très puissamment , et de très près approchés des gens du roi. Lequel roi et son conseil, à son avènement devant Soissons, fit notablement sommer ceux de la dite ville, afin qu'ils lui lissent obéissance, ou si ce non ils étoient en voie de perdition ; mais nonobstant les dites remoristrations à eux faites, se conclurent d’eux défendre et résister contre toute la puissance du roi, espérant d’avoir secours par leur seigneur et maître le duc de Bourgogne, lequel leur avoit promis de les secourir en dedans certain jour par lui assigné.
Or est ainsi que le roi se logea dedans l’abbaye de Saint-Jean-des-Yignes, de l’ordre de saint Augustin, et les ducs d’Aquitaine et d’Orléans se logèrent en l’abbaye Saint-Quentin, et les autres princes et seigneurs en autres lieux, par ordonnance, au mieux qu’ils purent.
Dedans la ville , avec le dit Enguerrand étoient messire Colart de Tiennes , Lamon de Launoy, messire Pierre de IMcnau , Cille du Plessis, le vieil seigneur de Menau, rempli d’âge et de richesse, et Guyot Le Boutillier, avec plusieurs autres gens de guerre des pays de Boulenois , Artois et Picardie. Et si avoit bien quarante combattants anglois ; mais pour
aucun discord, le commun et les bourgeois de la ville ne furent pas bien d’accord avecque les gens du dit Enguerrand, dont la force d’icelles parties fut moult affoiblie.
Et entre-temps , les gens du roi de jour en jour mettoient grand’ peine et faisoient diligence à grever la dite ville, c’est à savoir de grosses bombardes, canons, bricoles et autres habillements de guerre ; lesquels souventes fois, de jour et de nuit , jetoient contre les portes , tours et murailles de la dite ville. En laquelle besogne tant continuèrent que les dits assiégés furent moult travaillés par les engins dessus dits, et leurs murailles derompues en plusieurs et divers lieux. Finalement, le vingt et unième jour de mai, fut icelle ville assaillie très terriblement {lar les gens du roi à tous côtés; auquel assaut furent faits nouveaux chevaliers, Louis, duc en Bavière, le comte de Richement et le prévôt de Paris et plusieurs autres.
Pareillement, à l’autre côté de l’avant-garde du roi, où étoient le duc de Bar, le comte d’Armagnac, Remonet de La Guerre et plusieurs autres capitaines, assaillirent très vaillamment les dits assiégés. Et en autres lieux tout autour de la ville , les princes , chacun en son côté , firent hâter l’assaut et enforcer tel et si fort que, nonobstant la grand’ défense et résistance d’iceux assiégés, entrèrent iceux assaillants jusqu’ â une grand’ rompure que avoient fait les dits engins du roi ; et là se combattirent les uns contre les autres de lances, haches et épées main â main.
Et durant cet assaut, le capitaine des Anglois qui étoit dedans la ville avec le dit Enguerrand de Bournonville, lequel par avant avoit parlementé avec aucuns Anglois qui étoient en l’ost, fit découper une porte vers la rivière , par laquelle entrèrent premièrement les gens du comte d’Armagnac, qui tantôt mirent au plus haut de la tour la bannière et enseigne du dit comte d’Armagnac ; et même grand’ partie des dits Anglois se retournèrent hâtivement contre ceux de la dite ville. Et assez tôt après iceux assaillants entrèrent par plusieurs côtés à grand’ puissance , mettant tout à l’épée ceux qu’ils encontroient , tant des gens d’armes comme du commun de la ville.
Et en icelle désolation, Enguerrand de Bournonville , qui chevauchoit vigoureusement en
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plusieurs parties autour de la dite ville pour rehaiter scs gens cl les mettre en ordonnance , fut poursuivi des gens de Remonet de La Guerre, postés en une petite rue où il passoit, et en laquelle il y avoil chaîne tendue. Lesquels dessus dits gens le hâtèrent par telle manière qu’il fallut qu’il se retrahîl ; et par force cuida faire saillir son cheval par dessus la chaîne devant dite ; mais il demeura sur la dite chaîne sans pouvoir passer outre, et tantôt fut pris par un des gens du dit Remonet, lequel le mena à son maître , qui en fit grand’ joie. Les autres gens de guerre, voyant la prise de la dite ville, se retrahirent en plusieurs et divers lieux dedans les portes et ès tours de la ville. Et là , en parlementant à leurs ennemis, se rendoient par tel, si qu’ils leur promettoient de leur sauver leur vie. Les autres , en défendant leurs gardes, furent occis et pris ; et finablement, tant des gens d’armes du duc de Bourgogne comme des bourgeois, furent, que pris que morts, en icelle journée, bien douze cents hommes.
Tant qu’est à parler du desroi que firent les gens du roi dedans la dite ville de Soissons , n’est pas à estimer; car, après qu’ils eurent pillé et robé tous les biens des bourgeois et habilanis d’icelle, avec ce prirent et robèrenl tous les biens des églises et monastères; et même prirent et robèrent la plus grand’ partie des saillies reliques de plusieurs corps saints, qu’ils dévêtirent et détachèrent de toutes les pierres , or , argent et perles qui éloient autour d’icelles, avecque plusieurs autres joyaux et choses sacrées appartenant aux dites églises.
En outre, n’est chrétien nul qui n’eût eu pitié de voir la grand’ désolation qui fut faite en icelle ville, en violation de femmes mariées, présents leurs maris ; jeunes pucelles, présents leurs pères et mères , nonnains sacrées , gentilles femmes et autres tous étals, dont il y en avoit grand’ quantité en la dite ville : lesquelles, ou la plus grand’ partie, furent violentement contre leur volonté oppressées et connues charnellement de plusieurs et divers nobles et autres : lesquels, sans en avoir pitié , après qu’ils en avoient fait leur volonté, ils les livroient à leurs serviteurs. Et n’est point de mémoire qu’oneques de chrétiens fût fait si grand desroi en telles besognes , attendu la haute seigneurie qui là étoit assemblée, les
quels n’y mirent nul remède , et si avoit plusieurs seigneurs et gentilshommes en l’armée du roi qui avoient léans de leurs parentes , tant séculiers comme d’églises ; mais pour tant rien n’en cessa.
En outre , durant le dit assaut , y eut plusieurs de la dite ville , voyant la désolation et prise d’icelle, qui se cuidèrent sauver ; si saillirent par dessus la muraille vers l’eau, contendant de nager et passer outre pour sauver leur vie ; mais grand’ partie en furent noyés, comme depuis furent trouvés en divers lieux sur la rivière; et en celte tribulation, y eut aucunes femmes d’état, qui, à l’aide de leurs amis, furent conduites jusqu’au logis du roi et du duc d’Aquitaine, lesquelles furent gardées des dites violations.
En après , pour ce principalement que , au mettre le siège , messire Hector , bâtard de Bourbon , qui étoit prudent , vaillant et renommé en armes autant que nul autre de la partie du roi, avoit été navré, en parlementant à Enguerrand de Bournonville , d’une flèche au visage , si angoiseusement qu’il en étoit mort, le duc de Bourbon, qui moult aimoit son frère naturel , en avoit conçu si grand’ haine contre le dit Enguerrand et aucuns autres des assiégés, qu’il procura et fit tant devers le roi et ceux de son grand-conseil que celui Enguerrand fut décapité ; et fut sa tête fichée au bout d’une lance, et son corps pendu par les aisselles. Pour la mort duquel, nonobstant qu’alors il fût leur adversaire, plusieurs princes et grands seigneurs et capitaines n’en furent pas bien joyeux , mais leur en déplut grandement et non pas sans cause; car , par renommée, c’étoil la fleur de tous les capitaines de France alors régnants. Avec lequel furent décapités messire Pierre de Menau , capitaine du commun d’icelle ville , maître Ancel Bassiel, avocat, et quatre autres gentilshommes , desquels les têtes furent mises sur lances , et les corps au gibet, en la manière accoutumée. Et maître Jean Titet, avocat, sage homme et renommé, à la volonté duquel, par avant ce jour, toutes besognes de la ville étoient ordonnées, fut mené avec aucuns autres à Laon , et fut examiné, et après décollé, et par les épaules pendu au gibet. En outre , en y eut cinquante et un menés à Pans, qui furent mis en Châtelet, des-
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quels plusieurs furent décapités, comme Gilles du Plessis, che\alier, et aucuns autres.
En après, plusieurs, tant de la ville, archers anglois comme de la garnison , furent pendus au gibet dehors Soissons ; les autres par finances se rachetèrent , comme l’ancien seigneur de Menau, inessire Colart de Fiennes, Lamon de Launoi , Guyot Le J3outillier et plusieurs aulres gentilshommes ; et en y eut grand’ quantité auxquels ceux qui les avoient i)ris donnèrent congé sur leur foi, promettant de renvoyer leur finance à certain jour , afin que de la justice du roi ne fussent pris et exécutés.
En après, aucuns jours ensuivant, le roi fit rendre et restituer par la main d’aucuns pillards les os de plusieurs corps saints et reliques, lesquelles déjà étoient dénuées et dévêtues de pierres, or et argent, où elles étoient enchâssées; et encore, en tel état, en fallut plusieurs racheter de monnoie, et furent remises aux églises dont on les avoit ôtées.
Ainsi et par cette manière fut cette cité de Soissons, grande en circuité, forte de lieu et de murs , munie de grosses et épaisses tours , très plantureuse de tous biens, moult honorée solennellement de plusieurs églises et corps saints, désolée et mise à destruction par l’avénement et armée du roi Charles et des princes qui étoient avecque lui. Toutefois le roi devant son parlement ordonna à réédifier icelle ville, et y commit tous nouveaux ofiieiers pour la garde et entrelènement d’icelle. Lesquels, après le département des gens de guerre , retrahirenl , selon ce que possible leur fut , les citoyens d’icelle , auxquels fut baillé de par le roi abolition générale, réservé ceux qui avoient été principaux consentants de mettre les Bourguignons dedans.