CHAPITRE CXLIX
Comment le roi Ilcm i vint à Hanlonne; de la conspiration faite contre lui par scs gens; du siège qui fut mis à llarllcur, et de la reddilion il'icclie ville.
Le dit roi d’Angleterre venu au port de Hantonne avec tout son exercile, prêt pour passer la mer et venir en France , fut averti qu ucuns grands seigneurs de son hôtel avoient fait conspiration à l’encontre de lui, vouillanls remettre le comte de Blarche, vrai successeur et héritier de feu le roi Richard, en possession du royaume d’Angleterre. Ce qui étoit véritable , car le comte de Cambrai et autres avoient conclu de prendre le dessus dit roi et ses frères, sur intention d’accomplir les besognes dessus dites. Si s’en découvrirent au comte de IMarche, lequel le révéla au roi Henri , en lui disant qu’il avisât â son fait, ou il seroit trahi ; et lui nomma les dits conspirateurs , lesquels le dessus dit roi fit tantôt prendre. Et bref ensuivant fit trancher les têtes à trois des principaux , c’est à savoir au comte de Cantbrie, frère au duc d’York, au seigneur de Scruppe, lequel couchoit toutes les nuits avec le roi , et au seigneur de Grez , et depuis en furent aucuns exécutés L Après lesquelles besognes, peu de jours ensuivant, le dit roi d’Angleterre et toute son armée montèrent en mer; et en grand’ diligence, et la vigile de l’Assomption Notre-Dame, par nuit, prirent port à un havre étant entre Harfleur et Honfleur, où l’eau de Seine chet en la mer. Et pouvoient être environ seize cents vaisseaux tous chargés de gens et habillements. Et prirent terre sans effusion de sang. Et après que tous furent descendus , le roi se logea à Graville en un prioré , et les ducs de Clarencc ^ etde Gloceslre^, ses frères ; étoient
phin, pour toute réponse, lui envoya des balles de jeu de paume, pour faire allusion à la Jeunesse dissipi’e de Henri V; et que celui-ci répliqua à son tour qu’il lui porterait lui-rnéme des balles de Londres qui étaient un peu plus fortes, et que les portes de Paris ne seraient pas des raquettes capables de les renvojer.
’ On trouve parmi les Fœdcrn de Rymcr la confession du comte de Cambridge et une pétition du même. * Thomas, duc de Clarence.
3 llumphrey, duc de Glocestcr.
assez près de lui le duc d’York t et le comte d’Orset scs oncles ; l’évêque deNorwèguc, le comte d’Exindorf, maréchal, les comtes de ■VVarwick ^ et de Kime , les seigneurs de Chamber, de Beaumont, de Villeby, doTrompantin , de Cornouaille, de Molquilat et plusieurs autres se logèrent où ils purent le mieux, et après assiégèrent très puissamment la ville de Harflcur, qui étoit la clé sur la merde toute la Normandie.
Et étoient en l’ost du roi environ six mille bassinets et vingt-quatre mille archers, sans les canonniers et autres usants de fonde et engins, dont ils avoient grand’ abondance. En laquelle ville de Harfieur étoient entrés avec ceux delà ville environ quatre cenis hommes d’armes élus pour garder et défendre la dite ville; entre lesquels étoient le seigneur d’Estouleville , capitaine de la ville de parle roi, les seigneurs de Blainville , de Bacqueville , d’Hermanville, de Gaillart, de Bos, de Clerre, de Breton , de Adsanches , de Briauté s, de Gaucourt, de l’Ile-Adam, et plusieurs vaillants chevaliers et écuyers, jusqu’au nombre dessus dit, résistant moult fort aux Anglois descendus à terre; mais rien n’y valut pour la très grand’ multitude et puissance. Et à peine purent-ils rentrer en leur dite ville; et ainçois que les dits Anglois descendissent à terre, iceux François ôtèrent la chaussée étant entre Moûtiervilliers et la dite ville, pour empirer la voie aux dits Anglois, et mirent les pierres en leur ville. Néanmoins les dits Anglais, vaguant par le pays , prirent et amenèrent plusieurs prisonniers et proies, et assirent leurs gros engins ès lieux plus convenables entour de la dite ville, et prestement icelle moult travaillèrent par grosses pierres et dommageant les murs.
• Edouard, duc d’York, (ils d’Edmond Langley, et cinquième fils d’Édouard III.
® Thomas Sommerset, comte de Dorset, et plus tard duc d’Exeter, dernier (ils de Jean de Gand et de Catherine de Swineford.
* Iiichard Eeauchamp, comte de Warxvick, qui fut ensuite régent de France.
'* Gilbert d’Umphreville, comte d’Angus et de Kyme.
** Roger III, seigneur de la Briauté, chambellan de Charles VT et de Charles VII. Roger, son frère aîné, avait été tué en 1(04 à Gisors, au moment de se marier. Celui-ci fut fait prisonnier en Normandie, et sa racheta avec le prix de la moitié de ses propriétés.
D’aulrc part , ceux la dite ville moult fort SC défendoicnt d’. ngins et d’arbalôles , occisanls plusieurs des dils Aiiglois. Et sont à la dite ville tant seulement deux portes, c’est à savoir la porte Calcinences et la porte MoûtiervilÜers, par lesquelles ils faisoient souvent grands envahies sur les dits Analois , et les Anglois fort se défendoicnt.
Icelle ville étoil moult forte de murs et tours moult épaisses, fermée de toutes paris, et ayant grands et profonds fossés. Adonc advint aux dits assiégés mal aventure ; car les chariots chargés de poudre à canons , envoyés à iceux par le roi de France , furent contrés et pris des dits assiégeants.
Durant lequel temps furent envoyés de par le roi de France à Rouen et en la frontière contre les dils Anglois, atout grand nombre de gens d’armes, le connétable, le maréchal Boucicaut , le sénéchal de Ilainaut, le seigneur de Ligny,le scigneurde llaméde, messire Clignet de Brabant et plusieurs autres capitaines, lesquels atout leurs gens tiés diligemment gardèrent le pays ; et tant qu’iceux Anglois, en tant qu’ils étoient au dit siège de Tlarfleur, ne prirent aucune ville ou forteresse sur leurs adversaires, jà soit ce qu’à ce faire missent grand’ peine par plusieurs fois; et chcvauchoienl très souvent à grand’ puissance sur le plat pays pour quérir vivres, et aussi pour rencontrer les François leurs ennemis. Auquel pays firent de très grands dommages , et ramenoient souvent à Icurost grands proies. Toutefois, parle moyen de ce que les dils Fran ois les gardoient de si prés , eurent a sez de disettes de vivres. Avecque ce, ceux qu’ils avoient apportés de leur pays furent en la plus grand’ partie gâtés de l’air de la mer; et avccque ce se férit entre eux maladie de cours de ventre, dont il en mourut bien deux mille ou plus, entre Icscpiels furent les principaux le comte de Stafford, l’évéque de Norwégue, les soigneurs de Beaumont , de Trompenton , IMorissc Brunei , avec plusieurs autres nobles. IVéanmoins le dit roi d’Angleterre , en grand’ diligence et labeur, persévéra toujours en son siège; et fil faire trois mines par dessous la muraille qui étoient prèles pour effondrer. Et avec ce fil par ses engins confondre et abattre grand’ partie des portes, tours et murs d'icelle ville ; par quoi
finablement les assiégés, sachant qu’ils étoient tous les jours en péril d’être pris de force, se rendirent au dit roi anglois, et se mirent à sa volonté , au cas qu’ils n’auroient secours dedans trois jours ensuivant; et sur ce baillèrent leurs (Mages, moyennant qu’ils auroienl leurs vies sauves et seroient quilfes pour payer finances.
Si envoyèrent lanlcM le seigneur de Bacqueville et aucuns autres devers le roi de France et le duc d’Aquitaine, qui éloit à Vernon-sur- Seine, à eux noncer leur état et nécessité, en suppliant qu’il leur voulsîl bailler secours dedans trois jours dessus dils, ou autrement il perdroit sa ville et ceux qui étoient dedans ; mais à bref dire il leur fut répondu que la puissance du roi n’étoil pas assemblée ni prête pour bailler le dit secours hâtivement. Et sur ce s’en retourna le dit scigneurde Bacqueville à Harfieur, laquelle fut mise en la main du roi d’Angleterre le jour Sain l-.^Iaurice, à la grand’ et pileuse déplaisance de tous les habitants, et aussi des François, car, comme dit est dessus, c’étoit le souverain port de toute la duché de Normandie,