CHAPITRE CLIV
Comment les François et Anglois s’asscmbk'renl à batailler l’un eonire '’anlre, auprès (J’AzineonrI , en la coinlé de Sainl-l’ol, et obtinrent les dits Anglois la journée.
En après, le lendemain, qui fut le vendredi yingt-cintiuième jour du mois d’octobre mil quatre cent et quinze , les François , c’est à savoir le connétable et tous les aulres otTiciers du roi, les ducs d’Orléans, de Bourbon, de Bar et d’Alençon ; les comtes de Nevers, d’Eu , de Richcmont , de Vendôme, de ÎMarle, de Vaudemont, de Blamont, de Salin, de Grand- Pré, de Roussy , de Dammartin , et généralement tous les autres nobles et gens de guerre s’armèrent et issirent hors de leurs logis. Et adonc, parle conseil du connétable et aucuns sages du conseil du roi de France, fut ordonné à faire trois batailles, c’est à savoir avant-garde, bataille et arrière-garde. En laquelle avantgarde furent mis environ huit mille bassinets, chevaliers et écuyers , quatre mille archers et quinze cents arbalétriers. Laquelle avant-garde conduisoit ledit connétable, et avec lui les ducs d’Orléans et de Bourbon , les comtes d’Eu et Richemont, le maréchal Boucicaut, le maître des arbalétriers , le seigneur de Darnpierre , amiral de France, messire Guichard Dauphin, et aucuns autres capitaines. Le comte de Vendôme, et aucuns autres ofliciers du roi , atout seize cents hommes d’armes, fut ordonné faire une aile pour férir les dits Anglois de côté ; et l’autre aile conduisoient messire Clignet de Brabant, amiral de France, et messire Louis Bourdon, atout huit cents hommes d’armes de cheval, gens d’élite, avec lesquels étoient, pour rompre le trait d’iceux Anglois, messire Guillaume de Saveuse, Hector et Philippe, ses frères , Ferry de Mailly, Aliaume de Gapaumes, Alain de A'endôme, Lamont de Launoy et plusieurs autres, jusqu’au nombre dessus dit.
Et en la bataille furent ordonnés autant de chevaliers et écuyers, et gens de trait, comme en l’avant-garde ; desquels étoient conduiseurs les ducs de Bar et d’Alençon , les comtes de Nevers, de Vaudemont, de Blamont, de Salm, de Grand-Pré et de Roussy.
El en ràrrière-gatde étoit tout le surplus des gens d’armes, lesquels conduisoient les comtes de Marie, de Dammartin, de Fauquembergue,
et .e seigneur de Lauroy, capitaine d’Ardre, qui avoil amené ceux des frontières de Boulenois.
Et après ([ue toutes les batailles dessus dites furent mises en ordonnance, comme dit est, c’étoit grand’ noblesse de les voir. Et, comme on pouvoil estimer à la vue du monde, étoient bien en nombre six fois autant que les Anglois. Et lorsque ce fut fait, les dits François séoient par compagnies divisées, chacun au plus près de sa bannière, attendants la venue des dits Anglois, eu eux repaissants, et aussi faisants, l’un avec l’autre, paix et union ensemble des haines, noises et dissensions qu’ils pou voient avoir eues en temps passé les uns contre les autres. Et furent en ce point jusque entre neuf et dix heures du matin, tenants iceux François pour certain , vu la grand’ multitude qu’ils étoient , que les Anglois ne pourroient échapper de leurs mains. Toutefois y en avoit plusieurs des plus sages qui moult doutoienl, et craignoient à les combattre en bataille réglée.
Pareillement les dits Anglois, ce vendredi au matin , voyants que les François ne les approchoient pas pour les envahir, burent et mangèrent; et après, appelant la divine aide contre iceux François qui les dèpitoient, se délogèrent de la dite ville de Maisoncelles ; et allèrent aucuns de leurs coureurs par derrière la ville d’Azincourt, où ils ne trouvèrent nuis gens d’armes; et, pour effrayer les dits François, embrasèrent une grange et maison de la prioré Saint-George de Hesdin. Et d'autre part, envoya le dit roi anglois environ deux cents archers par derrière son ost, afin qu’ils ne fussent pas aperçus des dits François ; et entrèrent secrètement à Tramecourt, dedans un pré assez près de 1 avant-garde d’iceux François; et là se tinrent tout coyement jusqu’ à tant qu’il fût temps de traire; et tous les autres Anglois demeurèrent avec leur roi. Lequel tantôt fit ordonner sa bataille par un chevalier chenu de vieillesse, nommé Thomas Epinhen , mettant les archers au front devant , et puis les gens d’armes -, et après fit ainsi comme deux ailes de gens d’armes et archers; et les chevaux et bagages furent mis derrière l’ost. Lesquels archers fichèrent de ant eux chacun un pieu aiguisé à deux bouts. Icelui Thomas enhorta à tous généralement, de par le dit roi d’Angleterre, qu’ils combattissent vigoureusement
pour garcinlir leurs vies; et ainsi chevauchant lui Iroisième par-devant la dite halaille. après qu’il eui fait les dites ordonnances, jeta en haut un bâton qu’il tenoit en sa main, en disant : Ne slreche ' ! et descendit à pied comme étoit le roi, et tous les autres ; et au jeter le dit hûton, tous les Anglois soudainement firent une très grand’ huée, dont grandement s’émerveillèrent les François.
Et quand les dits Anglois virent que les François ne les approchoient, ils allèrent devers eux tout bellement par ordonnance ; et derechef firent un très grand cri en arrêtant et reprenant leur haleine. Et adonc les dessus dits archers abscons au dit pré tirèrent vigoureusement sur les François, en élevant, comme les autres , grand’ huée ; et incontinent les dits Anglois approchant les François, premièrement leurs archers, dont ily enavoitbien treize mille, commencèrent à tirer à la volée contre iceux François, d’aussi loin qu’il pouvoient tirer de toute leur puissance; desquels archers la plus grand’ partieétoientsansarmuresen leurs pourpoints, leurs chausses avalées, ajant haches pendues à leurs courroies ou épées ; et si en y avoit aucuns tout nu-pieds et sans chaperon.
Les princes étant avec le dit roi d’Angleterre él oient son frère le duc de Glocestre , le duc d’York, son oncle, les comtes Dorset, d’Oxinforde et de Suffort , le comte INIarèchal et le comte de Kent, les seigneurs de Chamber, de Beaumont, de Yilleby et de Cornouaille , et de plusieurs autres notables barons et chevaliers d’Angleterre.
En après , les François voyants iceux Anglois venir devers eux , se mirent en ordonnance chacun dessous sa bannière, ayant le bassinet au chef ; toutefois ils furent admonestés par le dit connétable et aucuns autres princes 5 confesser leurs péchés en vraie contrition , et enhortès è bien et hardiment combattre, comme avoient été les dits Anglois.
El là les Anglois sonnèrent fort leurs trom-
* Hnllingshed dit i|ue le jet de ce bâton était le signal pour que les archer- cotiiinençassent la bataille. Il est donc présumable (lu'au lieu t\etie strcciim:, qui ne signifie rien, iii en lïanvais ni en anglais, il faut lire iiuv, sirilie , (lui signilie vidinloiant fninfez. I.e sens est laisonnable, et la ressemblance des sons aura pu tromper des copistes (|ui ne savaient i)a< la langue. Je suis étonné (pie Johnes ne s’en soit pas aperçu.
pelles à l’approcher ; et les François commencèrent à incliner leurs chefs, afin que les traits n’entrassent en leurs visières de leurs bassinets , et ainsi allèrent un petit à l’encontre d’eux et les firent un peu reculer; mais avant qti’ils pussonlabordercnsemble , il y eut moult de François empêchés et navrés par le trait des dits archers Anglois. El quand ils furent venus, comme dit est. Jusqu’à eux, ils éloienlsi bien et prés serrés l'un de l’autre qu’ils ne pouvoient lever leurs bras pour férir sur leurs ennemis, sinon aucuns qui étoient au front devant, lesquels les boulèrent de leurs lances qu’ils avoient coupées par le milieu , afin qu’elles fussent plus fortes et qu’ils pussent approcher de plus près les dits Anglois. Et ceux qui dévoient rompre les dits archers, c’est à savoir messire (.lignel de Brabant et les autres avec lui, qui dévoient être huit cents hommes d’armes, ne furent que sept vingis qui s’efforçassent de passer parmi les dits Anglois. El fut vrai que messire Guillaume de Saveuse, qui étoit ordonné à cheval comme les autres, se dérangea tout seul devant ses compagnons à cheval cuidant qu’ils le dussent suivre , et alla frapper dedans les dits archers ; et là incontinent fut tiré Jus de son cheval et mis à mort. Les autres, pour la plus grand’ partie, atout leurs chevaux, pour la force et doute du Irait, redondèrenl parmi l’avant-garde des dits François, auxijuels ils firent de grands empêchements; cl les dérompirenl en plusieurs lieux; et firent reculer en terres nouvelles parsemées, car leurs chevaux étoient tellement navrés du trait des archers Anglois qu’ils ne les pouvoient tenir ni gouverner; et ainsi par iceux fut la dite avant-garde désordonnée; et commencèrent à cheoii hommes d’armes sans nombre, et les dessus dits de cheval, pour peur de mort , se mirent à fuir arrière de leurs ennemis; à l’exemple desquels se dèjiarlirent et mirent en fuite grand’ partie des dessus dits François.
El tantôt après, voyants les dessus dits Anglois celte division en ra\anl-gardc , tous ensemble entrèrent en eux et Jelèrent Jus leurs arcs et sageltcs, et prirent leurs épées, haches, maillets, becs-de-faucons et autres bâtons de guerre, frappants, al allants et occisanis iceux François : tant (pi'ils vinrent à la seconde bataille, qui étoit derrière la dite avant-garde;
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et après les dils archers suivoil et marchoit le dit roi anglois moult fort atout ses gens d’armes.
El adonc Antoine, duc de Brabant, qui avoit été mandé de par le roi de France, accompagné de petit nombre , se bouta entre la dite avant-garde et bataille. El pour la grand’ hâte qu’il avoit eue, avoit laissé ses gens derrière : mais sans délai il fut mis à mort des dils Anglois. Lesquels conjointement et vigoureusement envahirent de plus en plus les dits François, en dérompant les deux premières batailles dessus dites en plusieurs lieux , et abattant et occisant cruellement et sans merci iceux. Et entre-temps aucuns furent relevés par l’aide de leurs varlets et menés hors de la dite bataille ; car les dils Anglois si étoient moult ententieuxetoccupés à combattre, occire et prendre prisonniers, pour quoi ils ne chassoient ni poursiiivoient personne.
Et alors toute l’arrière-garde étant encore ù cheval et voyant les deux premières batailles dessus dites avoir le pire, se mirent à fuir, excepté aucuns de chefs et conducteurs d’icelle , c’est à savoir qu’entre -temps que la dite bataille duroit, les Anglois, quijà étoient audessus, avoient pris plusieurs prisonniers françois. Et adonc vinrent nouvelles au roi anglois que les François les assaiiloient par derrière , et qu’ils avoient déjà pris ses sommiers et autres bagues, laquelle chose étoit véritable ; car Robinet de Bournonville, Rifflart de Clamasse, Ysamberl d’Azincourl et aucuns autres hommesd’armes, accompagnés de six cents paysans, allèrent férir au bagage du dit roi d’Angleterre, et prirent les dites bagues et autres choses avecque grand nombre de chevaux des dits Anglois, entre-temps que les gardes d’iceux étoient occupés en la bataille. Pour laquelle détrousse le dit roi d’Angleterre fut fort troublé ; voyant avecque ce devant lui à plein champ les François , qui s’en étoient fuis, eux recueillir par compagnies, et doutant qu’ils ne Youlsissent faire nouvelle bataille, fil crier à haute voix , au son de la trompette , que chacun Anglois, sur peine de la hart, occît ses prisonniers , afin qu’ils ne fussent en aide au besoin à leurs gens. Et adonc soudainement fut faite moult grand’ occision des dils François prisonniers. Pour laquelle entreprise les
dessus dils Robinet de Bournonville et Ysambert d’Azincourt furent depuis punis et détenus prisonniers longue espace par le commandement du duc Jean de Bourgogne, combien qu’ils eussent donné à Philippe, comte de Charolois, son fils, une moult précieuse épée, ornée de riches pierres et autres joyaux, laquelle étoit au roi d’Angleterre ; et avoit été trouvée et prise avecque ses autres bagues par iceux, afin que s’ils avoient aucune occupation pour le cas dessus dit, icelui comte les eût pour recommandés. En outre, le comte de ]\Iarle , le comte de Fauquembergue , les seigneurs de Lauroy et de Chin , atout six cents hommes d’armes qu’ils avoient à grand’ peine retenus , allèrent frapper très vaillamment dedans les dils Anglois , mais ce rien n’y valut ; car tantôt furent tous morts ou pris. Et là en plusieurs lieux les François s’assemblèrent par petits morceaux^ mais par iceux Anglois, sans faire grand’ défense , furent tous assez bref abattus et occis ou pris. Et en la conclusion, le dit roi d’Angleterre obtint la victoire contre ses adversaires ; et furent morts sur la place, de ses Anglois , environ seize cents hommes de tous étals , entre lesquels y mourut le duc d’York, oncle du dessus dit roi d’Angleterre. Et pour vrai, en ce propre jour, devant qu’ils s’assemblassent à bataille, et la nuit de devant, furent faits , de la partie des François , bien cinq cents chevaliers ou plus.
En après, le dit roi d’Angleterre, quand il fut demeuré victorieux sur le champ, comme dit est, et tous les François, sinon ceux qui furent pris ou morts, se furent départis, fuyants en plusieurs et divers lieux, il environna avecque aucun de ses princes le champ dessus dit où la bataille avoit été. Et entre-temps que ses gens étoient occupés à dénuer et dévêtir ceux qui étoient morts, il appela le héraut du roi de France, roi d’armes, nommé Montjoie, et avecque lui plusieurs autres hérauts anglois et françois , et leur dit : « Nous n’avons pas fait cette «occision; ains a été Dieu tout-puissant,
» comme nous croyons, par les péchés des » François. » Et après leur demanda auquel la bataille devoit être attribuée, à lui ou au roi de France. El lors icelui Montjoie répondit au dit roi d’Angleterre qu’à lui devoit être la victoire attribuée , et non au roi de France. Après ,
icelui roi leur demanda le nom du châlel qu’il \éoit assez près de lui, et ils répondirent qu’on le noinmoit Azincourt. « Et pour tant, ce dit- » il , que toutes batailles doivent porter le nom » de la plus prochaine forteresse , village ou » bonne ville où elles sont faites , celle-ci, dès » maintenant et perdurablement, auraea nom » la bataille d’Azincourt. »
El après que les dits Anglois eurent été grand espace sur le champ dessus dit, voyants qu’ils étoienl délivrés de tous leurs ennemis et aussi que la nuit approchoit, s’en retournèrent tous ensemble en la ville de Maisoncelles , où ils avoienl logé la nuit de devant ; et là se logèrent portants avecque eux plusieurs de leurs gens navrés.
Et après leur département, par nuit, aucuns François élanls entre les morts, navrés, se traînèrent par nuit, au mieux qu’ils purent, à un bois qui étoit assez près du dit champ, et là en mourut plusieurs ; les autres se retirèrent à aucuns villages et autres lieux où ils purent le mieux. Et le lendemain le dit roi d’Angleterre et ses Anglois se délogèrent très malin de la dite ville de Maisoncelles, et atout leurs prisonniers derechef allèrent sur le champ ; et ce qu’ils trouvèrent des dits François encore en vie les firent prisonniers ou ils les occirent. Et puis de là prenants leur chemin, se départirent ; et en y avoit bien les trois quarts à pied , lesquels étoient moult travaillés, tant de la dite bataille comme de famine et autres mésaises. Et par celle manière retourna le roi d’Angleterre en la ville de Calais, après sa victoire, sans trouver aucun empêchement; et là laissa les François en grand’ douleur et tristesse pour la perle et destruction de leurs gens.