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CHAPITRE CXCIII

Comment le duc de Bourgogne alla devers l’empereur Sigisniond ; dos serments que prit le comte de Charolois, et (lu siège de Senlis, qui lut levé par les Picards.

Au commencement de cet an, Jean , duc de Bourgogne, après ce qu’il eut ordonné dedans Troyes l’étal de la reine de France , et aussi qu’il eut commis plusieurs de ses capitaines , c’est à savoir Chariot de Deuilly, Jean deClau, Jean d’Aubigny et plusieurs autres, atout deux mille combattants ou environ pour aller vers Senlis courre sur les gens du connétable, prenant congé à la reine , se partit de la ville de

* Il fut fait doyen des cardinau.i.

Troyes et s’en alla à Dijon voir sa femme et ses filles. El après qu’il eut là séjourné aucune espace, s’en alla à Montbéliart devers l’empereur Sigismond , roi d’Allemagne, auquel lieu ils curent grand parlement ensemble. Et depuis qu’ils eurent fait grand’ révérence l’un à l’autre se séparèrent, et retourna le dit duc en son pays de Bourgogne.

Durant lequel temps , Philippe , comte de Charolois, vint à Arras, auquel lieu , par le commandement de la reine et de son père le duc, convoqua tous les seigneurs, chevaliers, écuyers , le clergé et ceux des bonnes villes des pays de Picardie et autres lieux de leur obéissance, à être à certain jour nommé au dit lieu d’Arras. Auquel là venus , il fit rcquerre par la bouche de maître Philippe de IMorvilliersqu’ils jurassent de servir la reine et le duc son père contre tous et envers tous, sauf et réservé la personne du roi. Lesquels devant dits le jurèrent , c’est à savoir messire .Jean de Luxembourg, messire Jacques de Harcourt, le vidame d’Amiens , les seigneurs d’Antoing et de Fosseux , le soigneur d’Auxois , messire Edmond de Lombers et plusieurs autres qu’ils les serviroient de corps et de biens tout leur vivant. Et adonc fut requis aux bonnes villes qu’ils aidassent de certaine somme de pécune; et au surplus fut à tous les dessus dits assigné bref jour pour être en la ville d’Amiens à l’encontre du dit de Charolois, afin d’avoir avis et conseil ensemble poui bailler secours à ceux de Senlis. Et fut ordonné à tous les capitaines, chacun en son endroit, qu’ils assemblassent le plus de gens d’armes et de trait que finer pourvoient à être prêts au jour dessus dit. Auquel lieu le comte de Charolois avec son conseil fut à Amiens au jour par lui ordonné , et là vinrent devers lui tous les seigneurs devant dits et grand’ quantité de ceux des bonne? villes.

Entre lesquels y vinrent aussi aucuns bourgeois de Rouen envoyés de parla ville devers le dit comte pour lui rcquerre aide et conseil au lieu de son père le duc de Bourgogne, disants que de jour en jour altendoiv ni d’être assiégés de par Henri, roi d’Angleterre , et sa puissance, remontrants plusieurs fois comment ils avoienl fait obé ssance au dit duc de Bourgogne, en délaissant le roi, son fils le dauphin,

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le connétable et tous les autres , et mis en lui principalement toute leur espérance, sachants que s’ils failloienl à leur secours , ils avoient failli à tous autres. Auxquels fut répondu par le conseil du dit de Charolois , et en sa présence, aux dessus dits , que bien ils s’entretinssent en leur bon propos , et qu’au plaisir de Dieu ils auroient bonne et briève aide. Et avec ce leur furent baillées lettres adressants aux capitaines et gouverneurs de la dite ville de Rouen, atout lesquelles ils s’en retournèrent. Et après, le comte de Charolois, pour tous les afTaires devant dits, fil proposer en la grand’ salle de l’évéque , par le dit maître Philippe de Morvilliers , présents tous ceux qui éloient là venus, qu’il étoit nécessaire et expédient que les bonnes villes , chacune de leur franche volonté , fissent une aide de pccunc, et pareillement le clergé aidât d’un demidixième.

Mais, pour tant que la besogne ne put pas être si en hâte expédiée, entre-temps vint au dit lieu d’Amiens certain messager de la ville de Senlis, lequel apporloil lettres au comte de Charolois , contenants que s’ils n’éloient secourus le dix-neuviéme jour d’avril, ou dedans, si puissamment que pour lever le siège du roi et du connétable, il falloit qu’ils rendissent la place et de ce avoient baillé leurs otages. Pour quoi le comte de Charolois et son conseil, oyants ces nouvelles, conclurent d’y pourvoir; et finalement, jà soit ce que le dit comte eût grand désir d’y aller en sa personne, son conseil n’en fut pas content ; ainçois furent ordonnés les principaux conducteurs de celle besogne messire Jean de Luxembourg et le seigneur de Fosseux, et au-dessous d’eux tous les capitaines de Picardie et autres frontières. Lesquels deux chevauchèrent jusqu’ à Pontoise, et y vinrent bien hâtivement le dixseptième jour du dit mois d’avril. Auquel lieu tous ensemble prirent conclusion de partir le lendemain par nuit , pour aller et chevaucher vers la ville de Senlis; et pouvoienl être en toulbicn huit mille combattants. Lesquels, commé dit est, se mirent aux champs tous ensemble, et lâ ordonnèrent certain nombre de chevaucheurs pour aller en aucuns lieux et places vers la dite ville de Senlis, pour savoir aucunes nouvelles de leurs ennemis. Avec les-

quels messire Jean de Luxembourg cl le seigneur de Fosseux étoient, c’est à savoir Le Veau de Bar , bailli d’Auxois , le sire de l’Ile- Adam , messire Edmond de Longbois, le seigneur d’Auxois, Hector et Philippe de Saveuse, frères. Ferry de Mailly, Louis de Wargnies, messire Philippe de Fosseux, Jacques et Jean de Fosseux, le sire de Cohen, messire Jannet de Poix, le seigneur de Longueval, le seigneur de Miraumont , et généralemement la plus grand’ partie de tous les nobles el gentilshommes de Picardie ; lesquels tous ensemble en une moult belle ordonnance, ayant avant-garde, arrière-garde el bataille, chevauchèrent tant qu’ils vinrent et approchèrent â une lieue près de la ville de Senlis.

Et adonc le comte d’Armagnac , connétable de France, tenant son siège devant la dite ville de Senlis , ouit certaines nouvelles par ses gens qu’il avoil envoyés sur les champs que les seigneurs de Picardie par dessus nommés s’approchoient à grand’ puissance pour les combattre ; cl pour ce, sans délai , fil armer tous ses gens et mettre en bataille aux pleins champs, afin qu’il ne fût envahi en son logis.

Et adonc ceux de la ville voyant les assiégeants être en effroi, environ le point du jour dont le lendemain dévoient livrer la ville s’ils n’a voient secours, on grand’ hardiesse et par ordonnance saillirent hors de la dite ville el boutèrent le feu en plusieurs lieux és lentes et logis du dit connétable ; et avec ce prirent et tuèrent plusieurs malades , marchands et autres qu’ils trouvèrent au dit logis, atout lesquels et foison de biens ils retournèrent sans perle dedans la dite ville, à la vue de leurs ennemis.

Pour laquelle envahie, le dit connétable, après ce que très malin les eut fait sommer de rendre la dite ville, comme promis l’avoient, et qu’ils eurent fait réponse que encore n’étoit pas heure passée de la rendre , fit couper les tètes à quatre des otages , el puis les fit écarteler cl pendre au gilet. Desquels quatre y avoil deux gentilshommes , l’un nommé Ouillaume IMauchecler el l’autre Baudarl de Vangles; et si y avoit deux bourgeois, l’un nommé (îuillaumo Estale et l’autre maître .Jean de Beaufort, avocat du roi en la dite cité. Et les deux autres étages, dont il en y avoit s^. fu-

rent menés à Paris prisonniers, dont l’un éloit nommé sire Jean Durant, prêtre, et l’autre étoit religieux de Saint-Vincent. Pour la mort desquels ceux de la dite cité de Seiilis firent couper les tètes à seize des gens du dit connétable, et si en y eut deux pendus et deux femmes noyées.

Et lors le comte d’Armagnac , connétable , chevaucha tout en bataille vers le Pas-de- Larron, entre Creil et Gouvieux, attendant ses ennemis; et envoya aucuns de ses capitaines quérir le roi, qui étoit à Creil, afin de le faire chevaucher le chemin de Paris. Et adouc les dessus dits messire Jean de Luxembourg et le seigneur de Fosseux atout leurs gens avoient si fort chevauché qu’ils étoient aussi avant que le roi. Et là s’assemblèrent en un lieu nommé l’Escoing, auquel devoit passer le roi et sa puissance. El assez tôt après s’apparut l’avant-garde du connétable, et prestement tes coureurs, tant d’un côté comme d’autre, commencèrent très fort à l’escarmoucher l’un comme l’autre; et y eurent plusieurs lances rompues, hommes d’armes portés par terre, occis et navrés piteusement. Et incontinent le roi et le connétable envoyèrent deux hérauts devers les seigneurs dessus dits savoir quels gens ils étoient et quoi ils demandoient. Auxquels fut faite réponse par le dit de Luxembourg , disant : « Je suis Jean de Luxembourg , et avec » moi le sire de Fosseux et plusieurs autres » seigneurs, qui sommes ci envoyés de par le Il dit duc pour servir le roi et faire secours à » la bonne cité de Senlis à l’encontre du comte » d’Armagnac, lequel nous sommes tous prêts » de combattre avec tous aidants, s’il nous veut » livrer place, et non contre le roi; car nous » sommes prêts de le servir comme ses loyaux » vassaux et sujets. »

Après lesquels réponses ainsi faites, les dits hérauts s’en retournèrent devers le roi et le connétable, portant les réponses devant dites. Et adonc le dit connétable dit haut cl clair : Puis- » que pas n’est ici le duc de Bourgogne ou son » fils, nous ne pouvons pas grandement gagner. » Je conseille que nous nous retrayons; car ce » sont compagnons aventuriers qui ne deman- » dent qu'a gagner et ne sont pas grandement » riches. » Et aussi le dit connétable avoit déjà ouï nouvelles par aucuns de ses gens que

Chariot de Deuilly, devant nommé, et les autres capitaines étoient en grand nombre vers Dammartinen (îoêlle. Pourquoi, sans atlarger grandement , fit chevaucher le roi et tous ses autres gens on ordonnance vers Paris; et mit certain nombre de ses meilleurs comhatlanls dcprière pour soutenir et garder que ses ennemis ne lui baillassent aucun empêchement. Et ainsi , sans arrêter en nulle place ni autre cliose faire, s’en retourna le roi Charles et le comte d'Armagnac, son connétable, dedans Paris, dont plusieurs Parisiens furent très mal contents, et murmurèrent très fort à l’encontre du dit connétable. Pareillement messire Jean de Luxembourg , le seigneur de Fosseux et leurs gens, très joyeux de ce qu’ils avoient achevé ce pourquoi ils étoient venus, sans perte ni inconvénient , s’en retournèrent à Pontoise en grand’ joie et liesse.

Tant qu'est à parler des escarmouches qui furent faites le dit jour et qui les fil et entretint, il seroit trop long à raconter et écrire; mais pour vrai, tant d’un côté comme d’autre, en y eut plusieurs qui s’y gouvernèrent vaillamment. El menoit le sire de Miraumonl les archers picards, lequel, comme il lui avoit été enjoint et enchargé, les tint en bonne ordonnance. El après que les dessus dits de Luxembourg et Fosseux furent rafraîchis à Pontoise, se départirent atout leurs gens et allèrent chacun en son propre lieu. Pourlequel voyage, tant du duc de Bourgogne et du comte de Charolois , comme de tous autres tenants cette partie, furent fort recommandés , et leur fut i.npulé à vaillance très excellente.

El en après, le bâtard de Thien, général-capitaine de Senlis, Trouillard de Maucaurel, messire Mauroy de Saint-Léger et aucuns autres gouverneurs de la dite ville qui y avoient été le siège durant dedans , la firent très fort réparer, c’est à savoir les tours, portes et murailles que le dit connétable avoit par ses engins fait abattre , et depuis commencèrent à mener plus forte guerre aux gens du roi qu’ils n’avoient fait par avant.^

CIIAPITIIE CXCIV.

Connicnl les eartiiiinin «rUrsiii el de Sainl-lMare viiiretu en rianee peur apai er les seigneur»; el de la paix qui fut irailcc à iMonlci eau, et nan tenue.

En CCS propres jours, le duc de Bourgogne clant en son pays de Bourgogne, vinrent devers lui les cardinaux d'Ursin et de Saint-31arc, envoyés de par notre saint père le pape en j Fran -e pour aiiais r la dissension qui éloit enire le roi et son fils d’une part, et la reine et le duc de Bourgogne d’aulre part. Auxquels . cardinaux le dit duc fil grand’ révérence et les festoya grtmdeinent. Et après que le dit duc leur eut dit et remoniré qu’il éloit prêt de faire paix é tous ceux qui la vouloient, et pour celle . cause il avoit envoyé sesambassadt urs à Braysur-Seine, de' ers les gens du roi, pour traiter de paix, ils se départirent du pays de Bouri gogne, el parTroyes allèrent au dit lieu de Bray-sur-Scine el de IMonlereau, où ils furent des ambassadeurs, tant d’un côté comme d’autre , très joyeusement reçus el honorés; el de . là le cardinal de Sainl-Marc alla a Paris. Auquel lieu, en la présence du roi, de son conseil et du connétable , il proposa l’état de son ambassade et le bien qui [touvoit venir par le moyen de la paix. Et après qu’il eut élé dedans Paris grandement honoré par les seigmmrs dessus dils, il s’on retourna au dit lieu de Montercau devers les dits ambassadeurs. Auquel lieu il dernema lui el le cardinal d’Ursin durant la dite ambassade ; et alloienl chacun jour avec les dils ambassadeurs au moùlierde la Tombe, là où les parties convcnoienl ensemble, et tant y conlinuérenl qu’ils furent d’accord. El fut la paix faile et jurée par les dits ambassadeurs , présents les deux cardinaux dessus dils, par condition (jjc chacune des parties reporleroil par écrit devers ses souverains le traité tel comme ils l’avoient fait ; cl s’il ne leur éloit agréable, chacune des parties demeur croit en tel état comme devant, sans avoir paix ni trêves. Et ainsi s’en retournèrent les uns à Paris devers le roi et le connétable, et les autres ù Tro'es devers la reine cl le conseil du duc de Bourgogne.

Lequel traité dessus dit montré i\ elle cl à } son conseil, l’eut très bien ).i ur agréable. El ' lanlôt fut envoyé en Bourgogne devers le dit

duc pour le visiter et savoir s’il en étoit content ; sur lequel, en la présence de son conseil, ht réponse qu’il le lenoil pour bon, sans y rien excepter, el que olonliers iljuteroil et feroil jurer ceux de sa partie de l’entretenir. El pareillement les ambassadeurs du roi cl du connétable , relou nés à Paris, montrèrent la copie du traité qu’ils avoienl fait au roi , au dauphin el à aucuns notables de leur conseil el de ceux de la ville. Lesquels, après qu’ils 1 eurent vu et ouï, furent assez contents que le roi le scellât. IMais quand il fut montré au comte d’Armagnac, connétable, au chancelier, au prévôt de Paris et à llemoncl de La Guerre, ils l'eurent du tout pour désagréable , cl dirent tout pleinement quejà ncseroienlen lieu où le roi l’accordât tel qu’il éloit; cl même dit le chancelier que le roi le scellât s’il lui plaisoil, el (pie jà il ne le scelleroil.

Pour lesquelles léponscs 1 évètiue de Paris, plusieurs notables bourgeois de la ville cl autres du conseil du roi el du dauphin, ayant grand désir d’avoir paix, furent pour les dites réponses moult émerveillés, el pour tant tonseillèrcnl au dauptiin (ju’il tînt au l.ouvre un conseil pour la dite paix , lequel il tint; mais oneques le dit connéial le n'y voulut aller, cl dit que ceux ([ui cons. illoienl telle paixéloienl traîtres. Finablcment, parle moyen des contradictions dessus dites, tout fut rompu; el demeurèrent les parties dessus dites en tel état comme devant , sans avoir trêves ni paix ensemble; pourquoi plusieurs Parisiens et autres du conseil du roi conçurent grand’ haine contre icclui connétable. Néanmoins il envoya scs gens devant les forteresses de î\Ionl-le- Iléry cl de îNlarcoussy, que tenoient b s gens du duc de Bourgogne, qui furent contraints de les rendre el délivrt r en la main du dit connétable, lequel y mil garnison de ses gens au nom du roi.

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