‹ ChroniquesChapitre 2 sur 562 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Selon ce que dit Salusle au commencement d’un sien livre nommé Catilinaire, où il raconte aucuns merveilleux faits , tant des Romains comme de leurs adversaires, tout homme doit fuirois eusc , et soi excrciter aux bonnes œuvres, afin qu’il ne soit pareil aux bétes, qui ne sont utiles qu’à elles seulement, si à autres choses ne sont contraintes et induites. Comme doncques assez soit convenable et digne occupation , que les très dignes et hauts faits d’armes, les inestimables et aventureux engins et subtilités de guerre, dont les vaillants hommes d’armes ont usé, tant ceux qui de nobles maisons sont issus, comme autres du moyen et bas état, et qui sont advenues au très chrétien royaume de France, et en plusieurs autres contrées de la chrétienté, et des marches et pays d’autre part et d’autre loy, fussent et soient mis et récités par écrit en manière de chroniques ou histoires, à l’avertissement et introduction de ceux qui à juste cause se voudroient en armes honorablement exerciter,aussi à la gloire et louange de ceux qui , par force de courage et puissance de corps, vaillamment s’y sont portés, tant en rencontres ou assauts surpris et soudains , comme en journées entreprises et assignées, corps contre corps, plusieurs contre un, ou puissance contre autre , et en toutes les manières que vaillant homme se peut avoir, lesquelles le lisant ou oyani doit ententivement comprendre, incorporer et considérer. Or est - il que , pour

principalement ramener à mémoire les dessus dits hauts faits d’armes, et autres matières dignes de recordiation, et mèmement des prouesses et vaillances advenues au temps dont celle présente histoire fera mention, aussi des discords, guerres, et contents émus et par long temps continués entre les princes et grands seigneurs du dit royaume de France, des pays voisins et autres marches lointaines , à quelque occasion que les dites guerres aient pris source ou naissance :

Je, Enguerrand de Monstrelel, issu de noble génération, résidant, au temps de la compilation de ce présent livre , en la noble cité de Cambrai, ville séant en l’empire d’Allemagne, me suis entremis et occupé d’en faire et composer un livre ou histoire en prose , jaçoil ce que la matière requiert bien plus haut et subtil engin que le mien ; parce que plusieurs choses qui y sont récitées sont à peser , si comme les royales majestés, hautcsscs et puissances des princes, excellence et noblesse eu armes dont icelui sera composé; mèmement aussi que pour enquérir et savoir comment les besognes ont été faites, cl icelles comprendre par voix continuées, en ayant considération à ce que par maintes fois ai aperçu qu’aucuns d'un même parti ou de plusieurs faisoienl d’icelles besognes où ils avoienl tous ensemble été présents divers rapports cl difiiciles ; et me suis, par maintes fois, en moi merveillant, appensé comment ce se pouvoil faire , et si de

2 CHROMQUES D’ENGÜERRAND DE MONSTRELET.

la (livorsilô do leurs dits rapports y pouvoit avoir autres causes ou raison que faveur aux parties, et peul-ùtrc que oui ; considéré que ceux qui sont aucunes fois à un bout d’un assaut , bataille, rencontre ou escarmouche ont assez à pensera eux vaillamment conduire et garder leurs corps et honneur, et ne peuvent bonnement lors voir ce qui advient d’une autre partie. Néanmoins, pour ce que dès ma jeunesse, et que je me suis connu, ai été enclin à voir et ouir telles ou semblables histoires, et y ai pris très volontiers peine et labeur, en continuant à ce faire selon mon petit entendement , jusqu’au temps de mon plus mùr âge, pour la vérité d’icelles enquérir par mainte diligence, et dont je me suis informé, dès les premiers points d’icelui livre jusqu’aux derniers, tant aux nobles gens qui , pour honneur de gentillesse, ne doivent ou voudroient dire pour eux ni contre eux que vérité, comme aussi aux plus véritables que j’ai su dignes et renommés de foi de toutes les parties , et par spécial des guerres du royaume de France, et pareillement aux rois d’armes, hérauts et poursuivants de plusieurs seigneurs et pays, qui , de leur droit et office , doivent de ce être justes et diligents enquéreurs, bien instruits et vrais relateurs. Sur la relation et récitation desquels à diverses fois récitées, en mettant arriére tous rapports que j’ai douté ou espéré être non prouvables par continuation , pour jamais atteindre les cas ; après que sur iceux ai eu plusieurs considérations et grands dilations de moi informer, comme dessus, ai pris mon arrêt en la déclaration et rapport des plus vénérables , et l’ai fait grosser au bout d’un an, et non devant.

.Te me suis déterminé et conclu de poursuivre ma sus dite matière depuis le commencement de mon livre jusqu’en fin d’icelui. Et ainsi l’ai fait, sans favoriser à quelque partie : ainçois à mon pouvoir ai voulu, comme raison, donner et rendre à chacune partie vraie déclaration de son fait selon ma connoissance; car autrement faire scroit embler et taire l’honneur et prouesse que les vaillants hommes et prudents auroient acquis, à la peine , travail et péril de leur corps, dont la gloire et louange doit être rendue et perpétuellement dénoncée à l’exaltation de leurs nobles faits.

Et pour ce que icelle besogne est de soi dangereuse , et ne se peut du tout mettre au plaisir de chacun en particulière atTcclion ; ou autrement, et par aventure voudroient aucuns maintenir aucune chose y déclarée non être telle ou ainsi avenue , je prie et requiers très instamment à toutes nobles personnes et autres, de quelque état qu’ils soient, qui ce présent livre liront ou orront, qu’il leur plaise moi tenir pour excusé s’ils y trouvent aucune chose '^.ui, â leur entendement, ne soit agréable, puisque délibéré me suis d’écrire vérité, selon la relation qui faite m’en a été ; car si faute y estoit trouvée ou autrement entendue, dont je me suis à mon pouvoir gardé , icelle doit être et retourner sur ceux qui, du propos dont elle feroit mention, m’en auroient fait les rapports et rendu certain; et s’ils y trouvent aussi aucune chose vertueuse , digne de mémoire et recordation, en quoi on se puisse ou doive délecter, et y prendre bon exemple ou introduction, la grâce et mérite en soit sur ceux dont ce procède en perpétuelle mémoire, et non pas à moi, qui ne suis en cette partie que simple expositeur.

Et commencera cette présente chronique au jour de Pâques communiaux l’an de grâce 1400, auquel an finit le dernier volume de ce que fit et composa , en son temps, ce prudent et très renommé historien maître Jean Froissard, natif de Valenciennes, en Hainaut, duquel , par ses nobles œuvres , la renommée durera par longtemps. Et finira ceslui premier livre au trépas du très chrétien roi de France , de très noble mémoire , Charles le Bien-Aimé , sixième de ce nom ; lequel expira sa vie en son hôtel de Saint Paul, à Paris, près les Célestins , le vingt-deuxième jour du mois d’octobre l’an de grâce 1422.

Et afin qu’on voie aucunement les causes pourquoi les divisions, discords et guerres s’érnurent en la très noble, très excellente et très renommée seigneurie de France, dont, à cause de ce, tant de maux et inconvénients sont venus, au grand dommage et désolation du dit royaume, que piteuse chose sera de recorder, je toucherai un petit, au commencement de mon livre, de l’état et gouvernement, maintien et conduite du dessus dit roi Charles au temps de sa jeunesse.

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