CHAPITRE CCIX
Comment le roi de France cul plusieurs conseils pour lever le siése de Rouen ; de la reddition d’icelle ville au roi d’Angleterre, et autres matières.
En après, le roi de France, la reine sa femme et le duc de Bourgogne étant à Beauvais , comme dit est dessus, et avec eux moult d’autres grands seigneurs, tant d’église comme séculiers, tinrent plusieurs conseils pour savoir comment ni par quelle manière on pourroit bailler secours à ceux de la cité de Rouen. IMais en la conclusion fut avisé que le roi el le duc de Bourgogne n’étoienl pas de présent assez puissants pour combattre le roi d’Angleterre ni lever son siège. El pour tant on congédia la plus grand’ partie des gens d’armes qu’on avoit assemblés et ceux des bonnes vil-
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les, excepté aucuns qui furent mis en garnison | avoir quelque traité , sinon que tous les hom* sur les frontières , tant contre les Angluis | mes d icelle ville se missent en la volonté du
comme aussi contre les Dauphinois. Après lesquelles conclusions dessus dites, le roi , la reine et le duc de Bourgogne, accompagnés de Bourguignons et autre grand nombre de gens d’armes, de Beauvais, par Creil et Lagn>sur- Alarne , s’en allèrent à Provins. Pour laquelle départie moult de gens furent moult émerveillés.
Si furent icelles nouvelles noncées à ceux de la ville de Rouen , et leur fut mandé secrètement par le duc de Bourgogne qu’ils traitassent pour leur salvalion avec le roi d’Angleterre au mieux qu’ils pourroient. El adonc , quand les nouvelles furent épandues et publiées on icelle ville, ne faut pas demander s’il y eut grand deuil fait, car pour vrai tous les habitants d’icelle généralement en eurent si grand’ douleur et tristesse au cœur que plus ne pouvoient. Et quant à la plus grand’ partie des gens d’armes , ils ètoient moult émerveillés comment et par quelle manière ils pourroient saillir du danger où ils éloicnl. Néanmoins aucuns des capitaines et avecque eux des plus notables de la ville les réconfortèrent ce qu’ils purent. Et après s’assemblèrent en la maison de la ville pour avoir conseil comment l’un avec l’autre ils se auroient à conduire envers le roi d’Angleterre. En la fin duquel con eil fut conclu et avisé , puisqu’ils avoient perdu l’espérance d’ètre secourus par le roi de France et le duc de Bourgogne , et avec ce qu’ils n’avoient plus quelques vivres pour eux entretenir, il convenoit parnécessité qu’ils traitassent avec leurs adversaires. Et lors envoyèrent un héraut devers le roi d’Angleterre pour avoir un sauf-conduit pour six hommes aller devers eux , lequel leur fut envoyé. Si ordonnèrent à faire celle ambassade deux hommes d’église, deux gentilshommes et deux bourgeois, lesquels étoient sages , prudents et bien emparlés. Et allèrent tout droit devers la lente du roi ; mais ils furent conduits par ses gens au logis de l’archevêque de Cantorbie, qui avoit la charge , avec le comte de Warwick, de traiter. Et après que ils furent ensemble y eut plusieurs matières ouvertes, à savoir à quelle fin ils [)ourroient venir; mais pour cette fois ne purent oneques obtenir ni
roi d’.\ngleterre ; et sur ce s’en retournèrent sans autre chose faire iceux ambassadeurs en leur ville ; et derechef assemblèrent grand nombre des plus notables avec plusieurs de la commuuauté présents, lesquels firent leur relation, qui leur sembla être moult étrange.
Et fut dit par tous ceux lé étant que mieux aimeroient à vivre ou mourir tous ensemble en combattant leurs ennemis que eux mettre en la sujétion et volonté d’icelui roi. Si se départirent pour ce jour sans rien conclure ; et le lendemain revinrent ensemble en très grand’ multitude. E-t après plusieurs parlements furent tous d’opinion de mettre un pan de mur sur étais par devers la ville ; et après eux armés et tous ensemble, hommes, femmes et enfants, quand ils auroient premier bouté le feu en divers lieux , aballroient le dessus dit pan de mur ès fossés, et s’en iroient où Dieu les voudroit conduire. Si se départirent à intention de lendemain par nuit mettre à exécution leur entreprise. Alais advint que le roi d’Angleterre fut de tout ce averti, et pour tant que tout son désir étoit d’avoir la dessus dite ville entière en son obéissance , fit feintement remander les dits ambassadeurs dont dessus est faite mention par l’archevêque de Cantorbie , avec lequel et autres à ce commis fut tant traité que les parties furent d’accord par la manière ci-après déclarée.
Premièrement fut ordonné que le dit roi d’Angleterre auroit de tous les bourgeois et habitants de la dite ville de Rouen la somme de trois cent et soixante-cinq mille écus d’or du coin de France, et trois hommes à faire sa volonté, lesquels furent dénommés, c’est à savoir maître Robert de Linet , vicaire-général de rarchevêque de Rouen , lequel , durant le dit siège , s’étoit gouverné et conduit moult prudentement; le second fui un bourgeois nommé Jean Jourdain , qui avoit eu le gouvernement des cannoniers; le tiers fut nommé Alain Blanchart, qui étoit capitaine du menu commun, et avoit été le principal de ceux qui à l’aotre fois avoient mis à mort messire Raoul de Gaucourt, bailli de Rouen , duquel en autre lieu est faite mention ; et avec ce tous les habitons universellement jureroient au dessus dit roi et à ses
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successeurs à tenir foi, loyauté, service et toute obéissance, moyennant qu’il leur prometlroit de les garder et défendre à l’encontre de tous ceux qui force ou violence leur voudroient faire ; et aussi les tiendroit en leurs privilèges, franchises et libertés lesquels ils possédoient du temps du roi saint Louis.
En outre, fut ordonné que tous ceux qui se voudroient partir de la dite ville s’en iroient fianchcment , vêtus tant seulement d’aucuns de leurs habits, et le surplus demeureroit conlisqué au roi.
lùi après fut aussi ordonné que tous les gens d’armes mettroient tous leurs biens généralement en certains lieux déclarés ; et après qu’ils auroient fait serment au dit roi d’eux point armer à l’encontre de lui un an durant, il leur feroit bailler sauf-conduit et les conduire outre ses détroits, vêtus chacun en ses habits accoutiwnés, à pied, le bâton au poing.
Après lesquels traités accordés et paraccomplis , et que le dit roi eut pleiges d’entretenir les choses dessus dites, ceux de la dite ville en nombre compétent allèrent quérir vivres à leur plaisir à l’ost du roi , desquels vivres y avoit grand’ abondance, et n’y valoitla chair d'un mouton que six solsparisis. Lequel traité fut du tout parfourni le seizième jour de janvier de cet an mil quatre cent et dix-huit L Et le jeudi ensuivant dix-neuvième jour du dit mois, entra le dit roi d’Angleterre en grand triomphe et bobant dedans icelle ville de Rouen, accompagné des seigneurs de son sang et autres nobles eh très grand nombre. Et avoit un page derrière lui sur un moult beau coursier portant une lance , à laquelle d’emprès le fer avoit attaché une queue de renard en manière de penoncel, en quoi aucuns sages notoient moult de choses. El à son entrée, qui fut environ deux heures après midi , furent sonnées toutes les cloches de la ville.
A l’encontre duquel allèrent tous les gens d’église, c’est à savoir les abbés mitrés et tous les autres vêtus de sacrés vêtements portant plusieurs reliques , et en chantant menèrent le dit roi à la grand’ église cathédrale de ]\otrc-Dame ; et là devant le portail descendit à pied, et le chef nu entra révéremment en l’é-
' Vietu Mvlc, ou l'iIO, nouveau style.
glise , en laquelle à genoux il fit son oraison devant le grand autel , et après s’en alla loger dedans le chàtel, et les autres chacun où ils purent le mieux.
Laquelle ville de Rouen ainsi conquise par icelui roi et de toute Normandie avoit été en l’obéissance des rois de France depuis l’espace de deux cent et quinze ans, que le roi 'Philippele-Conquérant, tayon de saint Louis, l'avoit conquise sur le roi Jean d’Angleterre , comme confisquée par le jugement des pairs de France. Et le lendemain, le dit roi d’Angleterre fit couper la tète à Alain Blanchart , capitaine du commun, et les deux autres qui étoient en sa volonté furent depuis sauvés par force d’argent.
El après, fit issir la garnison par la porte du pont en côtoyant Seine ; et furent conduits jusqu’au pont Saint-George, par lequel on les fit repasser ; cl là , par les commis du roi anglois furent tâtés et épluchés tous ; cl leur fut ôté or, argent, vaisselle, joyaux et autres bagues s’ils les avoient; et leur bailloit-on tant seulement deux sols. Et même aucuns gentilshommes furent dévêtus de bonnes robes fourrées de martres ou chargées d’orfèvrerie, et leur furent par iceux baillées autres de moindre prix : pour quoi aucuns d'iceux de la dite garnison, étant derrière, voyant , comme dit est, leurs compagnons être ainsi détroussés, jetèrent plusieurs bourses et Iroussclels dedans Seine tout coyement , dedans lesquels avoient or, argent et autres joyaux. Et en avoit aucuns qui par avant avoient fait ferrer leurs aiguillettes do pièces d’or, pour les porter plus secrètement. Et après qu’ils furent passés le pont Saint- George, s’en allèrent tous ensemble jusqu’à Pontoise , et là se départirent en plusieurs lieux , sinon les seigneurs (jui allèrent devers le roi de France et le duc de Bourgogne à Provins. Et messire Guy Le Boulillier , qui par avant éloit capitaine de Rouen, se rendit Anglois et fit serment au roi d’Angleterre, en délaissant son souverain et naturel seigneur le roi de France, dont moult fut blâmé et reproché de plusieurs François. Et pareille- I ment se rendirent Anglois avec lui plusieurs de ses gens. Auquel messire Guy , qui éloit natif de Normandie , fut rendue sa terre ; et 1 avec ce fut commis lieutenant du duc de
CIIROrvlQUES D’EKGl ERRAIND DE MONSTRELET.
Gloceslrc; lequel parle roi fui fait nouveau capilainc do Rouen.
Pour la reddition de laquelle ville fui la crcnieur du roi d’Angleterre si grande sur les marches de Normandie jusqu’à Pontoise, Beauvais et Abbeville que la plus grand’ partie des bonnes villes et forteresses se rendirent à lui sans coup férir ni batailler , c’est à savoir Caudebecq, Moùliervillier, Dieppe, Fécamp , Arques, Neufchàtel, Dcnicourt, Eu, Mondiaux ; et à l’autre côté sur Seine et autres marches , A'ernon, Manies, Gournay , Hontleur , Pont- Audemer, Chàteau-Mollinaux , le Trait, Tancarville , Abrechier , Maulevrier , Valemont , Neufvillc, Belencombre, Fontaines, le Bourg- Préaux, Nougon-Dourville, Longempré, Saint- Germain-sur-Cailly, Baudemont, Bray, Yilleterre, Chàle-Mesnil , les Boules , Galencourt , Ferry-Fontaines, le Becq, Crépin, Facqueville et moult d’autres. Dedans lesquelles le dit roi d’Angleterre mit partout garnison de ses gens. Et portoient communément ceux du pays la croix vermeille ; et en y eut plusieurs qui commencèrent à eux armer avec les Anglois ; non pas gens de grand’ autorité; car peu fut su pour ce temps que nuis seigneurs ni autres nobles hommes se missent ou tournassent du parti des dits Anglois.
Et quant aux habitants de la cité de Rouen, firent tous généralement le serment aux commis du roi anglois , c’est à savoir ceux qui voulurent demeurer dedans la ville. Et leur convint bailler caution, chacun en droit soi, de payer ce de quoi ils seroient assis, pour la somme de trois cent soixante et cinq mille écus d’or dont dessus est faite mention. Et si furent contraints de non issir de leur ville sans avoir chacun une bullette du roi. Et aussi les convint avoir à tous autres du pays qui étoient sous la domination du dessus dit roi d’Angleterre ; lesquelles builettes coùtoient chacune quatre sous, monnoie de France. A la cause desquelles très grandes finances furent levées au profit d’icelui roi et de ses gouverneurs.