CHAPITRE CCXXXV
Comment les rois de France et d’Angleterre, les reines leurs femmes et le dit duc de Bourgogne partirent de Troyes; et des sièges de Sens et de Montereau.
Après tous les traités par-dessus déclarés accomplis d’entre les rois de France et d’Angleterre, et aussi la solennité des noces parfaite, comme dit est, se partirent iceux rois, les reines leurs femmes et le duc Philippe de Bourgogne, avec toute leur puissance, de la ville de Troyes en Champagne et de la marche environ. Si se tirèrent vers Sens en Bourgogne, qu’occupoient les gens du dauphin; et eux là venus assez près, fut icelle ville assiégée tout autour. Devant laquelle furent environ douze jours. Au bout duquel terme, parce qu’ils n’avoient espérance nulle d’avoir secours, la rendirent en l’obéissance du roi de France, par condition que les gens d’armes et ceux qui se vouloient partir s’en iraient, saufs leurs
* Le projet de ce traité si fécond en désastres avait été approuvé le 29 avril dans une assemblée composée des cours souveraines, de i’universilé, du chapitre de l’église de Paris, du corps de ville et des principaux habitans de la capitale. Il fut signé le 21 mai, enregistré au parlement le 30, au Châtelet le t'^ juin, et dans l’université le 4 du même mois. Dès ce moment, chacun des deux partis eut à sa tête un ré(jent de royaume héritier de la courottiie. Le dauphin était maître dans le Midi, et le roi d’Angleterre possédait le Nord, Paris et la personne du roi, réduit, comme on sait, a un état d’imbécillité qui ne lui laissait que peu d’intervalles de jugement.
corps et leurs biens, réservé ceux qui seroienl trouvés coupables de la mort du duc Jean, si aucuns en y avoit; et les autres habitants seraient tenus de faire serment au roi de France. Mais grand’ partie des gens d’armes dessus dits qui étoient léans firent serment aux Anglois, et prirent la croix rouge parfeintise, nonobstant lequel serment retournèrent bref devers le dauphin.
En après , la dite ville de Sens regarnie de nouvelles gens , se partirent de là les assiégeants pour aller vers Montereau où faut Yonne. Et lors mourut dedans la dite ville maître Euslache de Laii tre , chancelier de France, qui par long temps avoit été principal conseiller du duc de Bourgogne ; au lieu duquel fut constitué un nommé maître Jean Le Clerc, president en parlement.
A l’entrée du mois de juin , le roi d’Angleterre et le duc de Bourgogne mirent le siège tout à l’environ de la ville et chàtel de Montereau, où ils furent par longue espace, combattant icelle de gros engins , pour dérompre les portes et murailles. Dedans laquelle ville étoit capitaine -général pour le dauphin messire Pierre de Guitry , accompagné de quatre 4 cinq cents combattants, qui commencèrent très fort à eux défendre contre les dits assiégeants, et en tuèrent et navrèrent aucuns; entre lesquels y fut navré à mort messire Butor, bâtard de Croy, qui étoit très vaillant chevalier et expert en fait de guerre. Mais enfin ce leur profita peu ; car , le jour Saint-Jean-Baptiste ensuivant , aucuns Anglois et Bourguigsons , sans commandement de prince , s’émeurent soudainement, et tous ensemble allèrent as- ' sail ir en plusieurs lieux la dite ville : et tant continuèrent qu’ils entrèrent dedans en grand nombre , sans que les dits assiégés fussent grandement empêchés. Et eux venus dedans, allèrent devers le chàtel où étoient retraits la plus grand’ partie des Dauphinois; lesquels vigoureusement furent par les dits assaillants reboutés dedans le dit chàtel , non pas sans perle ; car ils furent de si près hâtés qu’il en chut plusieurs en l’eau, lesquels furent noyés. Et si en eut de pris seize ou vingt, dont il avoit la plus grand’ partie de gentilshommes. Parle moyen de laquelle prise, les dits assiégés plus que par avant furent en grand effroi. El adonc
le roi d’Angleterre fit loger grand’ partie de ses gens dedans la ville et devant le pont du dit châlel.
Et lors les gens du duc de Bourgogne allèrent par l’avertissement d’aucunes femmes de la ville au lieu où étoit enterré le duc Jean de Bourgogne ; et là , présentement , mirent sur la tombe un drap d’église , allumèrent à chacun bout de la dite tombe un cierge ; et le lendemain, par le duc de Bourgogne, fils d’icclui duc trépassé , furent envoyés plusieurs notables chevaliers et écuyers de son hôtel pour faire déterrer et reconnoître le dit duc , lesquels, venus là , comme ordonné leur avoil été , le firent mettre dehors. Mais pour vrai c’étoit piteuse chose de le voir ; et avoit encore son pourpoint et ses houseaux , et brièvement il n’étoit homme là étant qui se pût abstenir de pleurer. Finablement, en tel état, fut de nouvel remis en un cercueil de plomb plein de sel et d’épices ; et fut porté en Bourgogne enterrer en une église de chartreux, dehors Dijon, que jadis avoit fait fonder le duc Philippe, son père, et là fut mis emprés lui par l’ordonnance du duc Philippe, son fils. Durant le dit siège de Monlereau , Charles, roi de France, et son conseil envoyèrent le traité de la paix ci-dessus écrit à Paris, et par tous les bailliages et sénéchaussées, prévôtés et autres lieux de son royaume étant en son obéissance, pour icelle prononcer et publier par tout où il étoit accoutumé de faire proclamations en tel cas.
Et, après la prise de Montereau, le roi d’Angleterre et sa puissance , avec lui le duc de Bourgogne, se délogèrent dont ils étoient ; et, par un pont qui nouvellement étoit fait sur Seine, allèrent loger entre deux rivières, c’est à savoir Seine et Yonne , et derechef firent de tous côtés approcher de la forteresse plusieurs gros engins pour icelle confondre et abattre. Et avec ce , le roi d’Angleterre envoya en bonne sûreté les dessus dits prisonniers qui avoient été pris en la ville parler sur les fossés du chàtcl à leur capitaine, afin qu’icelui le voulslt rendre au roi. Et eux, là venus, s’agenouillèrent. en priant piteusement à leur capitaine qu’il fit la reddition du dit chàtel. disant qu’en ce faisant leur sauveroit la vie ; et aussi qu’il pouvoit bien voir et .savoir qu’il ne la pouvoit longuement tenir, attendu la grand’
puissance qui étoit dedans devant lui. Auxquels fut répondu par le dit capitaine qu’ils fissent du mieux pourroient, et qu’il ne la rendroit pas. Et adonc, les dits prisonniers, non ayant espérance de leurs vies , requirent les aucuns de parler à leurs femmes étant léans , les autres à leurs prochains et amis, lesquels on fil venir parler à eux; et lors, en grands larmes et Iristesses, prirent congé l’im à l’autre; et après furent ramenés à l’ost. Auquel lieu le roi d’Angleterre fit dresser un gibet , où les dessus dits prisonniers furent tous pendus, voyant ceux du dit chàtel. Et avec eux fit le dessus dit roi pendre son valet de pied , qui chacun jour étoit prés de son frein quand il chevauchoit, et moult l’aimoit. Mais la eause de sa mort fut pource que le valet, par soudain débat, avoit tué un chevalier d’Angleterre : si en fut ainsi puni.
Et après les choses dessus dites , ceux du dit chàtel se tinrent environ huit jours , au bout desquels firent traité avec le roi d’Angleterre de lui rendre le chàtel, par si qu’ils s’en iroient saufs leurs corps et leurs biens, sinon qu’il y en eût aucuns coupables de la mort du duc Jean de Bourgogne, lesquels demeureroient en la volonté du roi. Et ainsi, comme dit est, SC départirent sous bonne sûreté.
Pour laquelle reddition le seigneur de Guitry, leur capitaine, fut fort blâmé, tant de son parti comme d’autres, pour tant qu’il avoit laissé, ainsi que dit est dessous, mourir ses gens pour si peu lui tenir après. El avec ce, lui fut imposé qu’il étoit coupable de la mort du duc Jean de Bourgogne; et sur ce offrit de combattre un gentilhomme de l’hôtel du dit duc de Bourgogne, nommé Guillaume de Bière; mais, en conclusion, le dit de Guitry s’excusa et n’en fut plus avant procédé, et, comme dit est, emmena ses gens devers le dauphin.
Et tantôt le roi anglois garnit la ville et forteresse de Monlereau de vivres et d’habillements, et y mit grand’ garnison de .ses Anglois, et puis fit préparer son ost, pour bref ensuivant mettre le siège devant la ville de Melun, Et entre-temps que ces choses se faisoient, le roi de France et la reine sa femme, cl la reine d'Angleterre se tenoient à Bray-sur-Seine atout leur étal.