CHAPITRE CCLIII
Commenl le roi d’inglelerre se lira de Calais par Abbevillo à Beauvais, et depuis à Mantes, od alla devers lui le duc de Bourgogne.
Après que le dessus dit roi d’Angleterre eut par aucuns jours ordonné ses besognes à Calais, il se partit assez en hâte, pource que derechef les Parisiens et son oncle d’Excestre le hâtoient , afin de secourir la dite ville de Chartres. Et prit son chemin vers la mer , et alla à Montreuil loger en l’hôtel de la Couronne; et ses gens, en la plus grand’ partie, se logèrent sur le plat pays, autour de la dite ville, en laquelle étoit venu, un jour devant, Philippe, duc de Bourgogne, pour être à l’encontre du roi. Et pour tant qu’il étoit occupé de maladie et fièvres, ne monta-t-il pas à cheval pour aller â l’encontre d’icelui roi, mais y envoya messire Jean de Luxembourg et sa chevalerie, pour lui humblement excuser de non y être allé. Et après la venue du roi, séjournèrent trois jours en icelle ville, pour parler ensemble et avoir conseil sur leurs affaires. Et eux de là partant ensemble, c’est à savoir le roi d’Angleterre et le duc de Bourgogne, allèrent loger au Vast, en Ponthieu ; et au passer parmi Montenay , fit le roi anglois ardoir la tour , maison et moulin de messire Jacques de Harcourt. Et pource que le dit roi vouloit passer l’eau de Somme par la ville d’Abbevile, se partit le dit duc de Bourgogne, et alla au dit lieu d’Abbeville traiter et tant faire qu’icelui roi y pût passer: laquelle chose lui fut octroyée assez enuis , mais le dit duc leur promit que tous les dépens seroient payés plénièrement.
Et entre - temps le roi s’occupa à chasser avecque ses princes en la forêt de Crespy ; et le jour ensuivant alla loger à Saint- Riquier, emprès laquelle ville étoit une forte forteresse nommée La Ferté, où il y avoit environ soixante combattants des gens de messire Jacques de Harcourt , de laquelle en étoit capitaine le bâtard de Bellay, qui par sommation à lui faite suffisamment , rendit la dite forteresse. Et y fut mis de par le roi et le duc de Bourgogne un gentilhomme du pays nommé Nicaisede Boufflers, lequel la rendit bref après çn$aivant en la main des Dauphinois , comme
dessus. Et outre, du dit lieu de Saint-Riquier chevaucha le roi anglois à Abbeville ; et là fut reçu honorablement par le pourchas et diligence du dit duc de Bourgogne , et lui furent faits en icelle ville de moult beaux présents. Et avecque ce, passèrent paisiblement toutes ses gens avec ses chars , charrettes et autres bagues; et le lendemain, après que tous les dépens furent payés, se mit le dit roi au chemin avecque tout son ost, et congédia le duc de Bourgogne, par condition qu’il lui promit de retourner vers lui assez bref atout son armée. Et chevaucha par Beauvais , Gisors , et de là au bois de Vincennes, oû éloient le roi de France et la reine sa femme , lesquels il salau honorablement ; et pareillement fut d’eux reçu à grand’ joie. Et là vinrent devers lui son oncle le duc d’Exceslre et plusieurs autres des gouverneurs et conseillers du roi de France, avecque lesquels furent tenus plusieurs grands conseils sur les affaires du royaume.
Eentre lesquels fut ordonné que les floreltes, c’est à savoir la monnoie du roi qui avoit cours pour seize deniers, seroient mises et rabaissées à trois deniers. Si fut tantôt ce publié par tout le royaume, ès bailliages et sénéchaussées. Pour lequel rabaissement le commun de Paris et d’autres lieux commencèrent fort à murmurer contre les dits gouverneurs du royaume, mais autre ne le purent avoir. Et encore , qui leur tourna à plus grand déplaisir et dommage, furent bref ensuivant remises de quatre à deux ; et après , icelui roi d’Angleterre assembla grand’ puissance de gens d’armes au pays de France , atout lesquels et ceux qu’il avoit amenés d’Angleterre se tira à Mantes pour aller combattre te dauphin , qui jà avoit ké trois semaines devant Chartres. Et manda le duc de Bourgogne qu’il allât devers lui atout ce qu’il pourroit finer de gens d’armes pour être à la journée. Lequel duc se prépara hâtivement d’y aller, et se tira atout bien trois mille combattants en la ville d’Amiens et au pays à l’environ ; et de là par Beauvais à Gisors se tira vers la dite ville de Mantes. Si laissa ses gens en un gros village, et alla à privée mesgnie au dit lieu de Mantes devers le dit roi d’Angleterre, qui de sa venue et bonne diligence fut très content; mais entre-temps le dessus dit dauphin et ceux qui étoient avec lui,
avertis de la puissance et assemblée dessus dite, se partirent de devant Chartres , et se retrahirent vers Tours en Touraine. Et pour tant, après ce que le duc de Bourgogne eut aucun parlement avec le dit roi , lui fut ordonné de retourner en Picardie pour subjuguer les Dauphinois, qui chacun jour s’efforçoient de faire plusieurs maux au dit pays par le moyen messire Jacques d’Harcourt.