CHAPITRE CCLIV
Comment le seigneur d’Offemont entra dedans Saint-Riquier; l’aventure du seigneur de Cohen, capitaine d’Abbeville, et autres besognes faites en ce temps.
En après, durant le voyage que fit le duc de Bourgogne devers le roi d’Angleterre , comme vous avez ouï, assemblèrent le seigneur d’Offemont et Pothon de Sainte -Treille environ douze cents chevaux, atout lesquels, parVimeu , allèrent passer la rivière de Somme à la Blanche-Tache ; et de là avec messire Jacques de Harcourt , qui vint au devant d’eux, allèrent à Saint - Riquier. Auquel lieu , par le moyen du dit messire Jacques de Harcourt, leur fut faite ouverture, et se logèrent tous dedans la dite ville , et avec ce traitèrent avec Nicaise de Boufîlers, qui étoit dedans la forteresse de La Ferté, par condition qu’elle leur fût rendue et délivrée ; et pareillement obtinrent l’entrée du chûtel de Durgy, appartenant à l’abbé de Saint-Riquier ; et après qu’ils furent logés , comme dit est , commencèrent à courre et envahir tout le pays à l’environ. Et même allèrent sur l’eau de Cauche en un grand village nommé Conchy, auquel lieu ils embrasèrent et mirent en feu de fond en comble une très belle église, dedans laquelle s’étoient retraits avec aucuns de leurs biens les habitants d’icelle ville, lesquels furent tous ou en la plus grand’ partie emmenés prisonniers comme chétifs au dit lieu de Saint-Riquier. Et d’autre côté fut rendue à Pothon de Sainte-Treille la forteresse de Douvrier, assise et située en très fort lieu sur la rivière d’Authie. Pour laquelle prise , la ville de Montreuil et les marches à l’environ furent moult troublées.
En outre, le duc de Bourgogne retourné jusqu’en une ville nommée Croissy atout son armée, lui vinrent certaines nouvelles comment
le dit seigneur d’Offemont et Pothon de Sainte- Treille étoient dedans Saint-Riquier, et ce qu’ils avoient; sur quoi assembla son conseil, et délibéra avec icelui que sans délai manderoit gens d’armes de toutes parts en ses pays , et aussi arbalétriers ès bonnes villes du roi et ès siennes, afin que de bref ensuivant allât assiéger la dite ville de Saint-Riquier. Et sur cette intention s’en alla à Amiens, où il fit requête d’avoir aide de gens d’armes , laquelle lui fut accordée. Et d’autre part envoya plusieurs de ses gens atout ses lettres et mandements, par diverses bonnes villes, faire pareille requête ; lesquelles bonnes villes toutes ou en la plus grand’ partie promirent libéralement de le servir. En après , le dit duc partant d’Amiens alla par Dourlans loger à Auxi, sur la rivière d’Aulhie, à trois lieues de Saint-Riquier; auquel lieu retourna devers lui messire Jean de Luxembourg, qui par avant, atout certain nombre de combattants, étoit allé à Dommart en Ponthieu et devers la dite ville de Saint-Riquier, pour enquerre et savoir la puissance et état des Dauphinois. Si séjourna par trois jours le duc en icelle ville d’Auxi, attendant ses gens , qui là de plusieurs lieux venoient à lui.
Et entre-temps que les besognes dessus dites se faisoient, le seigneur de Cohen, qui étoit capitaine d’Abbeville , un certain jour, ainsi qu’il alloit visiter son guet après souper, tout à cheval, lui sixième ou environ, ayant devant lui aucuns de ses gens portant torches ou fallots, fut assailli soudainement de trois ou quatre compagnons , qui là , de fait appensé , l’attendoient , et vigoureusement , en disant aucunes paroles, sur lui frappèrent et le navrèrent très fort au visage. Et aussi firent un avocat en la tête , qui étoit avecque lui monté sur un très bon cheval et avoit à nom maître Jean de Queux, qui du coup dessus dit fut si fort étourdi qu’il férit son cheval des éperons. Et par grand desroy le porta le dit cheval parmi une grosse chaîne de fer tendue au travers d’une rue, tenant à une étache au milieu de la dite rue , comme au dit cas est accoutumé ; laquelle étache , de la grand’ puissance du dit cheval fui arrachée hors de terre ; et adonc le dit maître Jean chut, et fut derechef tout dérompu ; par quoi bref ensuivant il mourut. El le dessus
CHRONIQUES D'ENGHERRAND DÉ MONSTRÉLET. [1421]
dit seigneur de Cohen, comme dit est, tout navré, avec aucuns de ses gens fut remené en son hôtel, et ne sut pour lors dont ce lui étoit veau. Toutefois les dessus dits facteurs étoient d’Abbeville , et se partirent secrètement par le moyen de leur amis, et allèrent au Crotoy devers messire Jacques de Harcourt , et lui racontèrent cette aventure; lequel, de ce très joyeux, les retint avec lui. Enfin, après aucuns ans passés furent pris, et pour ce méfait et autres furent exécutés,