CHAPITRE CCLV
Comment le duc Philippe de Bourgogne alla devant le Pontdo-Kemy et le conquit.
Il est vérité que le duc de Bourgogne, partant de la ville d’Auxi, atout son exercite, alla loger en un gros village nommé Vivreux, à une lieue de Saint-Riquier, Et le lendemain, passant icelui duc devant icelle ville de Saint-Riquier, s’en alla loger au Pont-de-Remy, où étoient les Dauphinois ; et fut la nuit de la fête de Marie-Madeleine. Si se logèrent aucuns de ses gens devant le pont , dedans grandes maisons qui là étoient situées; mais bref après, les Dauphinois qui étoient dedans l’île et châtel du Pont-de-Remy trahirent le feu par fusées dedans les dites maisons, lesquelles tantôt de l’une à l’autre furent toutes embrasées, pour quoi il fallut que les gens du dit duc se retrahissent et logeassent plus en arrière. Et le second jour ensuivant, les arbalétriers d’Amiens et autres gens d’armes qui les conduisoient dedans environ douze bateaux avallèrent par la rivière de Somme, prêts pour combattre la dite ville et châtel ; mais les dessus dits Dauphinois , sachant la venue des dits bateaux , tout épouvantés, avallèrent et troussèrent leurs bagues , et s’enfuirent incontinent au château d’Araines, délaissant le dit Pont-de-Remy sans garde. Et aucuns hommes et femmes, assez bref après qu’ils étoient en l’île, avallèrent le pont au côté où étoit logé le dit duc de Bourgogne. Et adonc y entrèrent gens sans nombre de sa partie, lesquels ravirent et prirent tout ce que les Dauphinois avoient laissé.
Et ce môme jour, par le commandement du dit duc de Bourgogne , furent ars et embrasés La dite île et châtel , où il y a voit moult belles
habitations. Et pareillement furent ars et désolés ce jour et lendemain , les châteaux de Mareuil et d’Aucourt, desquels s’éloienl départis les Dauphinois pour la doute et peur d’icelui duc. Et entre-temps qu’icelui duc de Bourgogne dessus nommé étoit logé au dit lieu du Pontde-Remy , alla messire Jean de Luxembourg devant la ville de Saint-Riquier, atout cent hommes d’armes d’élite, sous la sûreté du seigneur d’Offemont , et mena avec lui six hommes d’armes, montés et habillés, pour faire armes et rompre lances contre six Dauphinois des gens du dit d’Otfemont. Lesquelles par avant avoient été entreprises des deux parties par leurs certains messages ; desquels de la partie de Bourgogne étoient un nommé Henri l’Allemand, le bâtard de Roubaix, Lyonnet de Bournonville et trois autres ; et de la partie du seigneur d’Offemont y étoient le seigneur de Verduisant , Guillaume d’Aubigny et quatre autres dont je ne sais les noms. Lesquelles deux parties venues l’une contre l’autre sous bonne sûreté, comme dit est, commencèrent à jouter et courre l’un contre l’autre ; mais de première venue, tes deux Dauphinois, premiers joutant, tuèrent les deux chevaux de leur partie adverse ; et après, les autres ensuivant, tant d’un côté comme d’autre, rompirent aucunes lances très gentillement, et en la fin, par trop courte heure, en y eut deux de chacune partie qui ne coururent pas l’un sur l’autre.
Et finalement , sans ce qu’il y eût oneques homme blessé de nulles des dites parties, prirent congé amiablement l’un à l’autre et se départirent ; et retourna le dit de Luxembourg atout ses gens au Pont-de-Remy, et le seigneur d’Offemont atout les siens dedans Saint-Riquier. Toutefois le dit messire Jean de Luxembourg avoit mené avecque lui , pour la sûreté de sa personne, cent hommes d’armes des plus experts et mieux habillés de la compagnie du duc de Bourgogne; et avecque ce, avoit laissé en embûche , dedans un bois , environ trois cents combattants , pour avoir aide si besoin étoit ; et à son partement, quand il eut tiré les cent hommes d’armes dessus dits dehors, et assis la dite embûche, et qu’il fut mis à chemin, regarda aucunement derrière lui , et vit que ceux qu’il avoit laissés au bois dessus dit se commençoi'ent déjà à défrayer, et mener leurs
chevaux paître aux bleds à pleins champs ; et lors, de ce tout troublé, prit une lance et courut vigoureusement à eux pour les faire remettre au lieu où il les avoit laissés. Et adonc les dessus dits, sans attendre l’un l’autre, se retrahirent à pointe d’éperons, tant comme chevaux les pouvoient porter ; néanmoins il raconsuivit un homme d’armes nommé Aloyer, auquel il perça la cuisse et le porta jus de son cheval , et à plusieurs autres donna de durs coups. Et après qu’il les eut remis en ordonnance, et dit plusieurs injures à ceux qui les dévoient conduire , s’en alla parfournir son entreprise , comme vous avez ouï ci-devant.