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CHAPITRE CCLVI

Coramenl le duc Philippe de Bourgogne alla devant Sainl-

Biquier, et depuis s’en partit pour aller combattre les Dauphinois qui venoient à l’encontre de lui.

Après les besognes dessus dites, et que le Pont-de-Remy fut conquis et du tout désolé, comme dit est dessus, se partit de là le duc de Bourgogne, et alla loger dedans Abbeville ; et partie de ses gens se logèrent ès faubourgs et autres lieux. Et de là en la fin de juillet , alla devant Saint-Riquier, et se logea dedans le chàtel de La Ferté, lequel par avant, avecque le chàtel de Drugy et les faubourgs, et autres lieux, avoit été mis en feu, comme dit est dessus. Si se logèrent ses gens ès autres lieux ; et fut messire Jean de Luxembourg logé à la porte Saint-Jean, au lez vers Auxy ; et le seigneur de Croy aucuns jours ensuivant se logea auprès de la porte Saint-Nicolas vers Abbeville. Et à la porte du Héron, haut vers Le Crotoy, n’y eut point de logis; pour quoi ceux de dedans pouvoient saillir chacun jour, durant le siège , assez à leur plaisir par là, tant de cheval comme de pied. Et entre-temps, ceux des bonnes villes dont dessus est faite mention vinrent en grand nombre à l’aide du dit duc ; et après que les logis furent pris, comme dit est, les assiégeants commencèrent très fort à faire leurs approches pour grever leurs adversaires. Si pouvoit avoir le dessus dit duc de Bourgogne en sa compagnie , tant hommes d’armes comme archers et arbalétriers, à compter ceux des bonnes villes, de cinq à six mille combattants. El d’autre partie, les dits Dauphinois, sous la conduite du

seigneur d’Offeiuont, Pothon de Sainte-Treille, Verduisant, Mengues et autres capitaines, pouvoient être dedans icelle ville de douze à quatorze cents hommes ; car avec ceux qu’ils avoient amenés , messire Jacques de Harcourt leur avoit baillé de ses meilleurs gens. Si se mirent de tout leur cœur et puissance à défendre, et résistèrent à leur pouvoir aux entreprises de leurs adversaires. Et au regard de parler des saillies qui furent faites par les dits Dauphinois durant le siège, à les raconter chacune à part soi il seroit trop long et ennuyable. Mais à vrai dire, ils en firent plusieurs où ils gagnèrent plus qu’ils ne perdirent. Et entre les autres qui furent pris à icelles de la partie du duc de Bourgogne, faut nommer aucuns des principaux , c’est à savoir messire Edmond de Bomber, Henri l’Allemant, Jean de Courcelles, Jean de Crèvecœur, un nommé d’Avelet et aucuns autres nobles hommes.

Et entre-temps, les engins que avoit fait dresser le duc de Bourgogne contre ses ennemis rompirent et effondrèrent en plusieurs lieux les portes et murailles avec maisons d’icelle ville. Et à l’opposite, les dits assiégés jetoient leurs engins parmi l’ost du dit duc ; pour quoi, tant d’un côté comme d’autre, y eut plusieurs hommes occis et navrés durant le dit siège. Et aussi messire Jacques de Harcourt envoyoit souvent aucuns de ses gens dedans la ville, devers le seigneur d'Offemont, pour lui et ses gens enhorter qu’ils se tinssent bien, et que bref ils auroient secours pour lever le dit siège ; car il avoit envoyé ses messages en plusieurs et divers lieux, tant en Champagne, Brie, Valois, comme à Compiègne et autres lieux , à ceux qui tenoient la partie du dauphin, afin qu’ils s’assemblassent au plus grand nombre que faire pourroient pour venir vers lui à combattre le duc de Bourgogne. A la requête et mandement duquel s’assemblèrent les dessus dits Dauphinois en très grand nombre vers Compiègne, pour eux mettre au chemin. Et durant ce temps, le dessus dit duc de Bourgogne, avec ses capitaines, continuant .son siège à grands labeurs devant la dite ville de Saint-Riquier, ouït certaines nouvelles que ses adversaires éloienl assemblés et venoient pour eux joindre et assembler avec messire Jacques de Harcourt et ceux de Saint-Riquier,

sur inlenlioii Je le venir coinbaUre à son siège ; lesquelles nouvelles ouïes assembla son conseil hùlivemciil pour avoir avis et délibération sur ce qu’il avoit à faire.

En la fin duquel fut conclu pour le mieux que le dit duc léveroit son siège pour aller audevant des dits Dauphinois les combattre, ainçois qu’ils vinssent avec le dit messire Jacques de Harcourt et les autres.

Et ce fait, le vingt-neuvième jour du mois d’août et aussi du dit siège, le dit duc fit partir de son ost, environ à jour failli, Philippe de Saveuse et le seigneur de Crèvecœur, atout six vingts combattants, pour aller à Abbeville passer la rivière de Somme, et de là en Vimeu enquerre diligemment l’état et venue des dessus dits Dauphinois ; et leur pria et commanda bien instamment qu'ils fissent bon devoir de lui faire savoir des nouvelles véritables d’iceux, disant outre qu’atout son ost les suivroit sans délai. Lesquels de Saveuse et de Crèvecœur, en accomplissant la charge qu’ils avoient, chevauchèrent par nuit jusqu’à Abbeville, et repurent leurs chevaux certaine espace ; et après, partant de là, allèrent au dit pays de Vimeu. Et entre-temps, le duc de Bourgogne, le plus secrètement qu’il put, fit descendre, cueillir et trousser toutes les tentes de son siège , ensemble avecque autres bagues , et atteler chars et charrettes, et puis tirer, après qu’il eut fait bouter le feu par tous les logis , droit à Abbeville. Et lui venu là , qui voulut boire ou manger faire le put , tout à cheval , car il ne voulut pas souffrir que ses gens se logeassent , pour tant que de heure à autre attendoit nouvelles de ses gens, qu’il avoit envoyés outre. Lesquels chevauchant vers Vimeu , en tirant à Oisemont, entre le point du jour et soleil levé, virent et aperçurent iceux Dauphinois, qui, en belle ordonnance , s’en alloient moult roidement, en tirant vers le passage de la Blanche-Tache. Si en furent pris aucuns qui chevauchoient à l’espace par les gens du dessus dit Philippe de Saveuse et du seigneur de Crèvecœur ; par quoi la vérité de leur intention fut du tout avérée et découverte. Et sur ce, par iceux fut tantôt et incontinent envoyé devers le dit duc de Bourgogne, comme dit est, qui étoit à Abbeville , pour le hâter, afin qu’il pût trouver ses ennemis avant qu’ils

fussent passée la rivière. Lequel duc , oyant les dites nouvelles, fut moult joyeux et fit diligemment tirer scs gens aux champs ; et chevauchèrent après iceux Dauphinois très vigoureusement ; et laissa tous ses arbalétiers et ceux des bonnes villes au dit lieu d’Abbeville. Lesquels Dauphinois avoient déjà aperçu les gens du duc de Bourgogne, qui encore les chevauchoient et poursuivoient. Et pour ce , le plus tôt qu’ils purent, tirèrent au passage de la Blanche-Tache pour passer et aller avecque messire Jacques de Harcourt, qui étoit atout ses gens à l’autre côté de la dite rivière, vers Saint-Riquier. Durant lequel temps les gens du dit duc renvoyèrent derechef plusieurs messagers devers lui pour le faire hâter.

Lequel duc, qui étoit moult désirant d’assembler comme avec iceux , chevaucha son art atout moult , fort tant chevaux les pouvoient porter, pour les atteindre, et commençoient iceux Dauphinois à passer la rivière; mais quand ils virent venir après eux le dit duc et sa bataille ordonnément, ils murent leurs propos et retournèrent aux pleins champs pour venir contre lui, chevauchant en bonne ordonnance et montrant semblant de venir combattre le dit duc et sa puissance, jà soit ce qu’ils fussent en petit nombre au regard de lui. Et s’étoit Pothon de Sainte-Treille bouté avec eux , lui douzième , qui toute nuit étoit venu du dit lieu de Saint-Riquier pour être à cette besogne. Et lors les dites deux parties chevauchant comme dit est, l’une contre l’autre, commencèrent à voir pleinement chacun d’eux la puissance de son adverse partie ; et adonc , pource que les gens du dit duc chevauchoient en train, furent envoyés plusieurs hérauts et poursuivants pour le faire hâter ; et ainsi chevauchèrent les deux parties assez bonne espace, toujours approchant les uns contre les autres ; et messire Jacques de Harcourt, qui étoit à l’autre côté de la rivière atout ses gens, comme dit est dessus, voyant icelles deux parties ainsi chevaucher l’une contre l’autre, ne s’efforça pas de passer pour aider à ses gens, que lui-même avoit mandés, mais s’en retourna au Crotoy, dont il s’étoit parti le matin.

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