CHAPITRE XXIX
Commcnl le duc Jean de Bourgogne traita tant avec le roi et son grand-conseil que il eut licence d’asscnibler gens pour assiéger Calais.
Item, durant le temps que le duc d’Orléans fille voyage dessus dit en la duché d’Aquitaine, alla le duc Jean de Bourgogne et traita tant devers le roi et son grand-conseil qu’il eut congé et licence d’assembler gens par tous ses pays à intention de mettre siège autour de la ville de Calais. El lui fut promis de par le dit roi qu’il auroit aide de gens de guerre et de finance la plus grand’ qu’on pourroit finer par loul le royaume. Après laquelle conclusion il
s’en retourna en sa comté de Flandre , et manda partout gens d’armes à venir devers lui autour de Saint-Omer; et avec ce fil faire plusieurs habillements de guerre; et par spécial en la forêt de Beaule fit édifier deux grandes bastilles prêtes pour mener et conduire devant icelle ville. Et aussi en autres lieux furent faits plusieurs fondrefflos , bricoles et échelles. Et d’autre partie , le roi fit assembler de tous ses pays grand’ multitude de coinballanls, lesquels, comme les autres, se tirèrent tous devers Saint- Omer en faisant sur icelui pays plusieurs maux. Et entre les autres y avoit de quatre à cinq cents Génevois, dont la plus grand’ partie étoient arbalétriers allant de pied. Et quand ils furent tous venus au pays de Saint-Omer, comme dit est, il fut trouvé qu’ils pouvoienl bien être six mille bassinets , trois mille archers et quinze cents arbalétriers , tous gens d’élite , sans ceux de pied des marches vers Flandre, Cassel et autres lieux, dont il y avoit grand nombre. Et y avoit aussi très grand’ quantité de charrois menant bombardes, canons, artilleries, vivres et autres besognes nécessaires à guerre. Mais nonobstant que , au pourchas d’icelui duc de Bourgogne, toutes les préparations dessus dites fussent faites et apprêtées par la licence du roi et de son grandconseil, comme dit est dessus, et que les monstres se dévoient faire pour partir assez bref ensuivant , vinrent devers le dit duc de Bourgogne et les capitaines certains messagers qui apportèrent nouvelles et lettres de par le roi de France, par lesquelles il leur niandoit et défendoit qu’ils n’allassent plus avant en icelle exercice ou armée. Lesquelles lettres reçues du dit duc , il assembla son conseil , auquel il remontra, de cœur très dolent et marri, la défense et commandement que lui faisoil le roi , disant que ce lui étoit grand’ honte et confusion de rompre et départir sans rien faire une si notable compagnie qu’il avoit là assemblée. Néanmoins les seigneurs là étant, considérant qu’il falloil accomplir le commandement et ordonnance du roi et de son conseil , délibérèrent et conclurent de rompre icelui voyage, et retourner atout les gens d’armes chacun en son pays; car le roi avoit pareillement écrit au comte M aleran de Sainl-Pol , au maître des arbalétriers et à plusieurs autres grands sei-
/<r> CHRONIQUES D’ENGUERRAND DE MONSTRELET. [1406]
{îiK'urs . (jirils SC gardassent bien , sur tant qu'ils douloient à encourir son indignulion , qu'ils n'allassenl plus avanl on icelui voyage; el fut icelle armée départie droit la nuit Saint- .'Marlin d'hiver, 'roulel'ois, le dit duc de Bourgogne jura grand serinenl, présents plusieurs de scs gens, qu'en dedans le mois de mars ensuivant il retourneroil à Saint-Omer atout grand’ puissance de gens d’armes, cl do là iroit sur les Anglois des frontières de Boulenois les mettre en obéissance, ou il mourroit en la peine. Après lesquelles besognes, icelui duc se départit de ladite ville de Saint-Omer, et tous scs gens d’armes s’en retournèrent chacun en son pays. Pour lequel département ceux des frontières de Boulenois cl des marches de Picardie firent grand’ murmuralion contre le conseil du roi, el aussi contre ceux qui avoient ému celte armée , el non sans cause ; car pour la grand’ multitude d’icellc assemblée avoient été les pays moult travaillés.
El lors messirc Guillaume de Vienne, seigneur de Saint-George, qui ètoil capitaine de toutes les marches de Picardie, rendit la dite ofiiee en la main du dit Jean de Bourgogne, lequel y commit el établit le seigneur de Croy. El adonc fut mis très giand nombre des artilleries du roi en la garde au chàtel de Remy, sur l’espérance de les reprendre en la saison ensuivant. Et a[)rés le dit duc de Bourgogne s’en alla du dit lieu de Saint-Omer par Hesdin, où ètoil la duchesse sa femme , à Douai , el là ouil nouvelles certaines que la duchesse de Brabant étoit allée de vie à trépas depuis un peu de temps en ça. Si étoit très déplaisant et grandement courroucé du département qu’il lui avüil convenu faire de son entreprise de (ialais, el pour celle cause avoit en grand’ haine el suspicion plusieurs des principaux conseillers du roi, el par spécial le duc d’Orléans, pource qu’on l’avoil informé que par son moyen celte rompure avoit été faite. Si eut au dit lieu de Douai grands consaux avecque plusieurs des nobles de scs pays sur cette matière; auquel conseil fut appointé et conclu de tous les assistants qu’il s’en iroit à Paris devers le roi pour irnpétrer de parfournir son intention au mars ensuivant; lequel voyage de Paris il fil assez hâtivement, et y alla très grandement accompagné. Toutefois il fit au roi , au
duc de Bcrri , son oncle , et à plusieurs autres du grand-conseil très grand’ plainte des besognes dessus dites, en remontrant qu’on lui avoit fait très grand’ honte el très grand dommage de lui avoir ordonné et fait faire une si puissante et grand’ bataille et assemblée, pour rien faire. Néanmoins il fut pour celte fois apaisé assez doucement, tant du roi de France comme des autres seigneurs, lesquels étoienl là présents; el lui fut remontré plusieurs points, par quoi il étoit grandement de nécessité et fort convenable et profitable d’ainsi avoir fait ; et tant qu’en la fin, tellement quellement, il montra semblant devant tous d’être assez content, car on lui donna espérance qu’au plus bref que le roi pourroit bonnement la besogne se parferoit.