CHAPITRE CLXXII
Comincnt La Ilire, Pollion, Philippe de La Tour el le seigneur de Fontaines déconfircnl le comte d’Atondel, anglois, devant le cliâtel de Gerberoy.
Durant le temps dessus dit, le duc de Bedfort étant à Rouen, sachant la prise de la dite ville de Rue, laquelle, comme il lui fut remontré , pouvoit porter grand préjudice au pays de là environ tenant leur parti , et par spécial à la ville et forteresse du Crotoy, afin d’y pourvoir, écrivit devers le comte d’Arondel, qui tors se tenoit à Mantes et en la marche de là autour, et lui manda détroitement qu’atout ses gens il se tirât à Gournai en Normandie , et de là au Neuf-Châtel d’Azincourt , et puis à Abbeville en Ponthieu , pour bref ensuivant assiéger la dessus dite ville de Rue. Lequel comte d’Arondet, obéissant au mandement du dessus dit duc, se partit de là, où il étoit atout huit cents combattants de ses gens, et vint au dit lieu de Gournai en intention de faire le voyage dessus dit ; mais il mua propos pource que nouvelles lui vinrent que les François réparoient une grand’ vieille forteresse nommée Gerberoy, entre Beauvais et Gournai, laquelle, comme on lui dit, seroit moult dommageable pour le i)arli des Anglois, si ainsi étoit que on leur laissât fortifier, et n’y pourroit mieux pourvoir que d’y aller chaudement. Et pour tant icelui comte d’Arondel, par l’enhorlement de ceux de Gournai, de Gisors et d’autres lieux de leur obéissance près des dits lieux, se conclut d’aller au dit lieu de Gerberoy, et assaillir et prendre tous ceux qu’il y pourroit trouver, si prendre les pouvoit de force. Si fit au dit lieu de Gournai charger vivres et viandes, artilleries et autres plusieurs instruments de guerre, atout lesquels il se mit à chemin, et aucuns autres de la garnison, et se partit de là tantôt après minuit, et vint environ huit heures du matin devant le dit châtel de Gerberoy atout partie de ses gens, et les autres le suivoient atout leur charroi. El pour vrai, il ne cuidoit pas que dedans y eût tant de gens comme il y avoit, ni tels capitaines. Si se logea en un clos de haies et fit mettre cent ou six vingts de ses gens assez prés
de la barrière du dit châtel, pour garder qu’ils ne saillissent sur eux.
Et entre-temps qu’ils se logèrent, Pothon, La Hire, niessire Régnault de Fontaines, Philippe de La Tour et aucuns autres vaillants hommes de guerre, qui éloienl là venus la nuit devant, et avoient avec eux de cinq à six cents combattants, sachant la venue de leurs adversaires, prirent conseil ensemble pour savoir qu’ils avoient à faire sur ce, et s’ils les attendroient ou non. Si fut la chose moult durement combattue d’aucuns, lesquels meltoient avant qu’ils étoient mal pourvus de vivres et habillements de guerre, pour quoi s’ils se laissoient enfermer, ils se bouteroient en très grand danger; les autres disoient qu’ils n’attendroient point le siège, mais conseilloient qu’à leur venue on les combattît à leur avantage. Et finablement ils se conclurent tous à une môme volonté et promirent l’un à l’autre de les combattre. Et adonc ordonnèrent que les trois capitaines dessus dits seroient à cheval, c’est à savoir Pothon, La Hire et Régnault de Fontaines, atout soixante fûts de lance, tous les mieux montés et les plus experts, et les autres hommes d’armes, archers et guisarmiers seroient de pied, et aucuns en petit nombre des moindres demeureroient dedans le fort pour le garder. Ordonnèrent pareillement qu’à la venue de leurs ennemis se montreroient peu, afin qu’ils n’aperçussent que léans y eût foison ni planté de gens. Lesquelles ordonnances furent par eux sagement entretenues, s’armèrent et mirent leurs besognes en point. Et lors après que le dessus dit comte d’Arondel fut, comme dit est dessus, venu devant eux atout seize vingts combattants ou environ, et qu’il eut assis son guet contre la saillie de ses adversaires, scs gens commencèrent à faire leurs logis, en attendant leurs gens qui venoient de derrière.
Durant ce temps, le guet que les François avoient en leur châtel vit venir une grand’ compagnie d’Anglois , plus grande et plus épaisse que la première venue, et encore plus loin suivoient les autres gens avecque le charroi ; si en avertirent les dits François, lesquels, voyant qu’il étoit droit’ heure de besogner avant que leurs dits adversaires fussent assemblés, firent saillir hors leurs gens de pied le plus coiment que faire se put, desquels leurs adversai¬
res furent vigoureusement assaillis, quand ils les virent devant eux. Et furent iceux Anglois ainsi comme demi-surpris et en bref déconfits, et la plus grand’ partie mis à mort et tourné à grand meschef. Et adonc ceux de cheval , qui étoient saillis pour garder que icelui comte d’Arondel ne secourût ses gens, virent venir et approcher moult fort la seconde compagnie, dont dessus est faite mention, qui déjà étoient assez près et ne se donnoient garde de leurs ennemis, pource que leur chef étoit devant. Si furent par les dessus dits incontinent envahis, et par force Irépcrcés et dérompus par plusieurs fois, par quoi ils ne se purent rassembler; mais en y eut grand’ partie qui se prirent à retourner et à fuir vers Gournai, et les autres si furent assez tôt morts, pris et tournés à grand meschef.
Et adonc La Hire, atout une grand’ partie de ses gens, chassa les fuyants bien deux lieue.s ; en laquelle chasse plusieurs des Anglois furent morts et pris. Et d’autre part, les gens de pied avoient fort approché le comte d’Arondel, lequel atout ses gens s’étoit retiré au coin d’un clos, où il s’étüit logé : si étoit adossé de haies et par devant fortifié de poinçons, par quoi iceux gens de pied ne pouvoienl bonnement entrer pour la dite fortification. Si firent apporter une couleuvrine qu’ils avoient en leur fort, laquelle au second coup qu’ils la firent jeter férit le dit comte parmi la jambe, vers la cheville du pied, dont il fut durement blessé et à grand’ peine se pouvoit soutenir. Et après, La Hire retourna de la dite chasse où il étoit allé, amenant avecque lui plusieurs prisonniers ; mais quand il aperçut la compagnie du comte d’Arondel être encore entière, il rassembla sa force et ses gens, et alla derechef combattre les dessus dits comte et ses gens, qui en assez bref terme, comme les autres, furent tournés à déconfiture, et furent tous morts et pris sans nul remède. Entre lesquels furent pris des gens de renom, premier, le dit comte d’Arondel, messire Richard de Dondeville, Mondot de Mont» ferrant, Reslandif et autres, jusqu’à six vingts hommes ou mieux, qui tous furent prisonniers ès mains des François; et en y eut de morts largement jusqu’à douze vingts, et le remanant se sauva par bien fuir là oû ils purent le mieux.
Après laquelle détrousse et déconfiture, les
caiMlaines de France rassemblèrent leurs gens, et trouvèrent qu’ils n’avoient point perdu vingt hommes de leur compagnie. Si furent moult joyeux de cette victoire et noble aventure, et en regracièrent dévotement leur créateur, et puis s’en retournèrent en leur place. Et de là le comte d’Arondel fut mené à Beauvais, où il mourut de sa blessure. Si fut enterré aux Cordeliers, et les autres prisonniers anglois furent depuis délivrés par finance. Et par ainsi les François qui étoient à Rue demeurèrent sûrement et paisiblement quant alors, et se commencèrent de plus en plus à eux garnir et fortifier.