CHAPITRE CCLII
Comment le duc d’Orléans fut délivré de sa prison d’Angleterre par le moyen du duc de Bourgogne, et épousa la da-
inoiselle de Clèves, nièce au duc de Bourgogne.
Vous avez ci-dessus bien entendu et ouï raconter comment, par plusieurs fois, diverses ambassades, tant de par le roi comme du duc de Bourgogne, avoient été envoyées par devers les gens du roi d’Angleterre sur intention de traiter paix entre les deux royaumes, et aussi pour la délivrance de Charles, duc d’Orléans Lesquelles ambassades y avoient assez peu besogné ; car les dits Anglois ne bailloient réponse ni espérance de venir à aucun traité , si n’étoit que ce fût au grand préjudice et dommage du roi de France et de sa seigneurie; et ne vouloient les dessus dils Anglois venir ni condescendre à nul appoinment, si toutes les conquêtes qu’ils avoient faites en France , et en spécial les duchés de Guienne et de Normandie , ne leur demeuroient franchement, sans les tenir du roi de France en quelque souveraineté ou ressort ; et à ce s’étoient du tout fermés. Laquelle, chose icelui roi de France ni ceux de son conseil n’eussent jamais accordée. Et au regard du duc d’Orléans, les dils Anglois n’étoient point trop désirants de le délivrer , pource que chacun en avoit très grosse somme de pécune pour bien largement payer ses dépens. Et cela fut une des choses en partie pour quoi ils le tinrent si longuement prisonnier, selon la relation qu’en faisoienl aucuns Anglois , qui bien savoient des secrets du roi d’Angleterre. Et pour vrai, si le roi de France et ceux qui avoient le gouvernement des besognes touchant les seigneuries du dessus dit duc eussent long temps par avant conclu de ne lui point envoyer les dites finances , il est à supposer que sa délivrance eût plus tôt été trouvée qu’elle ne fut. Néanmoins, je crois que tout ce qui s’en faisoit éloit en bonne intention et pour entretenir honneur. Lesquels traités durant et depuis, le dit duc de Bourgogne , qui avoit assez grand désir et volonté à aider à délivrer le dit duc d’Orléans, tant pour la prochainelé de sang dont ils altenoient l’un à l’autre, comme aussi afin que s’il re-
’ Le même qui a écrit de fort jolies poésies en langue anglaise et française, et a traduit Boëce en vers français.
venoit en France ils pussent demeurer bons et loyaux amis l’un avecque l’autre, et que; toutes guerres et rigueurs qui avoient été au| temps passé, à cause et par le moyen de leurs* pères défunts, fussent mises en oubli et du' tout annulées sans jamais rien en relever, fit,|^ par plusieurs et diverses fois, parler et ouvrir celte matière par aucuns de ses gens au dit duc d’Orléans et à ceux qui avoient puissance' de lui aider à avoir sa dite délivrance envers le roi d’Angleterre et ceux qui le gouver-' noient , pour sentir comment ni par quelle manière celte besogne pourroit prendre fin.
Et en outre, fit parler au dit duc d’Orléans, pour savoir s’il voudroit prendre en mariage,' une sienne nièce, fille de sa sœur, duchesse de Clèves, laquelle éloit en son hôtel. Et avec- j que ce, au cas qu’on pourroit traiter de sa dé- j( livrance, s’il seroit content du tout lui allieret j accorder avec le dit duc de Bourgogne, sans i jamais faire aucune poursuite contre lui ni lesj siens, par quelque manière que ce fût , pourljn les querelles du temps passé dessus dit , saufiji en tout le roi de France et son fils le dauphin, il Lequel duc d’Orléans, considi>rant la grand’ 1|k servitude où il avoit été long temps et le grand danger qu’il avoit eu et pouvoit encore avoir, f f s’inclina à y entendre. Et de fait promit, en » parole de prince , que, si ainsi étoil que le dit , duc de Bourgogne le pût et voulsît aider à dé- j. livrer d'icelle servitude, il seroit content de j prendre sa dite nièce à épouse, et avec ce, du surplus, tant faire à lui sur toutes ses requêtes, )i que de raison il devroit être content. Après lesquelles promesses , on commença derechef | à Iraiter.diligemment avec le dit roi d’Angle- j terre et ceux de son conseil. Si fut tant en ce fi temps continué entre les deux parties, que, 1 finalement furent d’accord , moyennant et par tel si que le duc de Bourgogne baillât son scel i au roi d’Angleterre pour la somme qui entre |i eux fut dite et devisée. î
Après ces traités faits et accordés parla ma- ( nière ci-dessus déclarée, le dessus dit duc ! d’Orléans fut du tout mis à pleine délivrance. ! Et, après qu’il eut promis solennellement de lui employer en tout ce qui lui seroit possible à la paix finale d’entre les deux rois et leurs royaumes, et, avec ce, quand il eut pris congé j au roi d’Angleterre et aux autres seigneurs, se j
partit de Londres en Angleterre , et par aucuns peu de jours vint en la ville de Calais , garni de bon sauf-conduit, et de là fut amené 'à Gravelines. Et étoit avec lui, pour le conduire, le seigneur de Cornouaille, messire Robert de Ros et autres gentilshommes d’An- ' gleterre. Auquel lieu de Gravelines alla devers lui la duchesse de Bourgogne , accompagnée
■ de plusieurs grands seigneurs et autres gentilshommes. Si s’entrefirenl grand’ joie, et montrèrent semblant d’avoir toute liesse quand
- ils s’entrevirent ensemble, c’est à savoir le dit I duc d’Orléans pour sa délivrance et la dite t 'duchesse pour sa venue. Et peu de jours eni ' suivant y alla le dit duc de Bourgogne pour le li'voir; et y fut fait, comme devant, très grand jl plaisir eljoieàtous ceux qui là étoient pour f - icelle assemblée, et pour la grand’ amour qu’ils jh voyoient ces deux princes avoir l’un avecque l' l’autre.
Et est à savoir qu’ils s’entre-accollèrent et !■ embrassèrent par plusieurs fois ; et , pour la I grand' joie qu’ils ayoient de voir l’un l’autre, 'ils furent moult longue espace qu’ils ne di- ' soient rien l’un à l’autre.
Et premièrement parla le duc d'Orléans , et ! dit : « Par ma foi , beau-frère et beau-cousin ,
) » je vous dois aimer pardessus tous les autres f » princes de ce royaume, et ma belle cousine » votre femme ; car, si vous et elle ne fussiez,
■ » je fusse demeuré à toujours au danger de » mes adversaires, et n’ai trouvé meilleur ami
' » que vous. »
A quoi le dit duc de Bourgogne répondit que moult lui pesoit que plus tôt n’y avoit pu pourvoir, et que, long temps par avant, avoit ' eu grand désir de soi employer pour sa rédemption.
Telles et semblables paroles furent dites par moult de fois entre iceux deux princes. Pour lesquelles plusieurs nobles hommes et autres gens d’autorité , qui là étoient des deux parties, étoient bien joyeux, et par spécial, pour i la revenue du dit duc d’Orléans, lequel par si 1 long temps avoit été prisonnier ès mains de ses adversaires les Anglois, c’est à savoir depuis le vendredi prochain devant la Toussaint de l’an de grâce mil quatre cent quinze jusqu’au mois de novembre mil quatre cent quat) rante. Si étoient là présents les ambassadeurs
du roi de France, desquels étoient les principaux : l’archevêque de Rheims, grand-chancelier de France, et l’archevêque de Narbonne, le comte de Dunois , bâtard d’Orléans, et aucuns autres; auxquels, chacun à son tour, le dit duc d’Orléans fit joyeuse réception, et par spécial à son frère. Et de là s’en vinrent à Saint-Omer par eau, et se logèrent en l’abbaye de Sainl-Bertin, où les appareils avoient été faits moult solennels pour recevoir le dit duc d’Orléans, et avec lui y vinrent les Anglois.
Si fut là reçu moult honorablement du dit duc de Bourgogne et des seigneurs de son hôtel; et lui furent faits do par la ville grands présens ; et chacun jour venoient gens des marches de France , comme des pays de Picardie, pour le voir, et, cuire les autres , plus ceux de ses pays que d’autres lieux, et étoient moult joyeux de son retour. Et après aucuns jours ensuivant, fut icelui duc d’Orléans requis, de la partie du duc de Bourgogne , qu’il lui plût jurer la paix d’Arras et prendre en mariage la damoiselle de Clèves , nièce au dit duc de Bourgogne, ainsi comme il avoit été traité. Lequel duc d’Orléans fit réponse que tout ce qu’il avoit dit et accordé lui étant prisonnier, il vouloit entretenir. Et adonc ces besognes ainsi conclues, se mirent les ducs et leurs gens dedans le chœur de l’église du dit Saint-Berlin , auquel lieu fut apporté le dit traité par écrit , en latin et en françois ; et là fut lu haut et enlendiblement , premier en latin et puis en françois, par maître Jacques Trançon, archidiacre de Bruxelles en Brabant, présents les deux ducs dessus dits, les archevêques et évêques là assistants, avec grand nombre de chevaliers et écuyers, gens d’église, bourgeois et autres ofiieiers des deux partis.
En la fin duquel, le duc d’Orléans promit et jura sur le livre et représentation de notre créateur, que tenoit en ses mains le dit archidiacre de Rheims, de bien entretenir icelui traité en tous ses points généralement , sauf l’article qui parloit do la mort du duc Jean de Bourgogne; et dit qu'il n’étoil point tenu de lui excuser d’icclle mort, et que par son ame il n’en avoit été consen'ant, et si n’en avoit rien su, mais en avoit été très déplaisant quand iccllo fui venue à sa connoissance, voyant et considérant que par le moyen de la dite mort.
CHROINIQUES D’ENGUERR4ND DE MO^SIRELEE
le royaume de France étoit en plus grand danger que devant. Et ce fait, fut appelé le comte de Dunois, bâtard d’Orléans, pour faire le serment dessus dit, lequel délaya un petit ; mais incontinent, par le commandement du dit duc d’Orléans, son frère, il le fit. Et ce fait et accompli, le duc dessus dit promit à épouser la dessus dite damoiselle de Elèves; et de fait fiancèrent l’un l’autre en la main de l’archevêque de Narbonne. Si commencèrent léans de toutes parts à mener grand’ joie et faire moult grands fêtes et ébattements. Et fut envoyé par les gens du dit duc en plusieurs et divers lieux de ses pays, pour avoir provisions à fournir les fêtes d’icelles noces , et avec ce aussi sa fête de Saint-Andrieu, qu’il n’avoit de pieça tenue. Et soutenoit le dit duc de Bourgogne tous les dépens du dit duc d’Orléans et de ses gens.
Et en après, le samedi devant la Saint-Andrieu , épousa le dessus dit duc d’Orléans la dite damoiselle de Elèves; et le lendemain, qui étoit dimanche , fut faite la fête très honorable. Et étoit grand’ noblesse à voir les seigneurs et les dames mener à l’église. Et menoit le dit (Juc de Bourgogne sa nièce , en la tenant par la' sénestre main. Et au droit côté étoit sur le derrière messire Jean , bâtard de Saint-Pol, le seigneur de Haubourdin, qui portoil la manche de la dite duchesse d’Orléans, et une dame portoit la robe par derrière, qui moult étoit riche. Et après , un petit plus derrière suivoit le duc d’Orléans , qui menoit la duchesse de Bourgogne, accompagnée des plus grands seigneurs , comme des comtes d’Eu , de Nevers , d’Etampes , de Saint-Pol , de Dunois ; et si y avoit très grand nombre de grands seigneurs, chevaliers et écuyers, dames et damoiselles, qui tous suivoient le dit archevêque de Narbonne, lequel chanta messe pour icelui jour. Et avec lui étoienl très grand’ quantité de gens d’église , qui firent la procession autour du chœur; et quant aux rois d’armes , hérauts et poursuivants, trompettes, ménétriers et autres jouant de divers instruments de musique, il y en avoit largement. El étoient les dits otïiciers d’armes vêtus de leurs cottes d’armes , où étoient les blasons des seigneurs à qui ils étoienl. entre Icscpiels y étoit le roi d’armes de la Jarretière d’Angleterre.
Atout lesquels honneurs étoient aussi le dit seigneur de Eornouaille, messire Robert de] Ros, avec eux plusieurs de leurs gens, aux-l quels on faisoit et fit-on durant ces besognes! très grands honneurs et joyeuse réception; et' par spécial le dit duc de Bourgogne à icelui seigneur de Eornouaille; et alloient à leur plaisir par toute la ville sans ce qu’on leur baillât empêchement. Et la messe finie, on alla dîner; et fut la duchesse d’Orléans assise en la grand’ salle au milieu de la table; et au droit lez étoit le dit archevêque qui avoit célébré la messe , et de l’autre côté, au lez sénestre, étoit la duchesse de Bourgogne. Si étoient aussi les comtesses d’Etampes et de Namur. Et aux autres tables étoient assises les autres dames et damoiselles, chacune selon son degré et noblesse. Et quant aux deux ducs , les deux seigneurs anglois et les comtes dessus nommés et autre grande chevalerie dînèrent l’un avec l’autre , comme en brigade, et furent, tant les uns comme les autres , servis très abondamment de plusieurs riches et divers mets.
Après lequel dîner, ils allèrent voir les joutes qui se faisoient sur le marché. Et là étoient les dames aux fenêtres, en très grand nombre; desquelles joules pour icelui jour en porta le bruit le seigneur de Waurin. El derechef furent faites autres joules après souper, en la grand’ salle de Saint-Berlin, tout haut, sur petits chevaux de six heaumes seulement ; et y eut moult grand’ foison de lances rompues, et les faisoit moult bel voir. Et le lendemain, qui fut le lundi, fut faite moult belle et joyeuse fête, tant en joutes comme en autres ébaltemenls ; desquelles joutes le comte de Saint-Pol emporia le prix des dames. Esquels jours furent donnés moult grands dons à tous les officiers d’armes par les princes dessus dits, pour lesquels ils crièrent à haute voix et par plusieurs fois largesse, en dénommant ceux qui ces biens leur avoient faits.
Et le mardi ensuivant, qui fut la nuit de Saint-Andrieu, le duc de Bourgogne commença sa fête de la Toison-d’Or, et alla ou'ir vêpres au chœur de l’église de Saint-Berlin, accompagné de ses frères de l’ordre, vêtus’ et habitués de leurs manteaux , chaperons et habillements autrefois accoutumés de porter. Auquel chœur étoient mis et attachés par dessus les dits chc-
valiers, contre leur siège, un tableau auquel éloienl peintes les armes; et en y avoit une grand’ partie qui point n’étoient présents. Et en failloit cinq qui étoient morts depuis le temps qu’on avoit octroyé la dite fête. Et le lendemain, qui fut le jour Saint-Andrieu, vinrent en l’église en moult noble appareil, où fut fait le service très solennellement ; et faisoit moult bel voir les riches parements tant de l’autel comme du chœur. Et pour vrai, les François et Anglois là étants étoient tout émerveillés de voir le grand état et les richesses du dit duc de Bourgogne.
Après lequel service, le dit duc s’assit à table en la grand’ salle, au milieu des dits chevaliers de l’ordre, lesquels se séoient tous d’un lez et par belle ordonnance, en la manière autrefois accoutumée ; et furent servis très richement. Et en allant et retournant alloient deux à deux, cl les plus anciens derrière , c’est à savoir en chevalerie.
Le jeudi, entrèrent en leur chapitre, où ils furent très longuement pour élire les chevaliers qui tiendroienl les lieux et les colliers de ceux qui étoient trépassés. Auquel chapitre se consentirent tous d’un commun accord d’en présenter un au duc d’Orléans. Et pour savoir si ce seroit son plaisir de le recevoir, on envoya devers lui l’évêque de Tournai , maître Nicolas, et Raoulin, chancelier de Bourgogne, lesquels lui déclarèrent la volonté du duc de Bourgogne et des chevaliers de l’ordre. A quoi il fit réponse que volontiers les recevroit pour l’honneur de son beau frère et cousin, le duc de Bourgogne dessus dit. Et brièvement après vint en la grand’ salle ; auquel lieu vinrent' le dessus dit duc de Bourgogne et tous les chevaliers du dit ordre qui étoient léans, venants de leur chapitre, et les officiers d’armes devant eux. Et portoit le roi d’armes de la Toison un mantel et chaperon de la dite ordre sur son bras. Et eux approchants le dit duc d’Orléans, messire Hue de Lannoy, qui de ce étoil chargé, porta la parole, et en adressant à lui, dit: « Mon » très excellent , très puissant et redouté «seigneur, monseigneur le duc d’Orléans, » véez-ci en votre présence mon très redouté » seigneur le duc de Bourgogne et messei- » gneurs ses frères de l’ordre de la Toison- ■« d’Or, qui ont avisé et conclu tous ensemble
» en leur chapitre, que, pour la très haute re- » nommée, vaillance et prud’hommie qui est » en votre très noble personne, ils vous pré- » sentent un collier de la dite ordre, en vous
priant très humblement qu’il vous plaise à » recevoir et porter, afin que la très fraternelle » a’mour qui est entre vous et mon très redouté » seigneur se puisse mieux entretenir et per- » sévérer. » Lequel duc répondit qu'il le feroit volontiers.
Et adoncle dit duede Bourgogne, qui avoit un des dits colliers tout prêt , lui présenta et le mit au col du dit duc d’Orléans, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit , et puis il le baisa. Et là présentement, le duc d’Orléans requit aussi au duc de Bourgogne qu’il lui plût porter son ordre, ce qu’il lui accorda. Et tantôt, le dit duc d’Orléans lira de sa manche un des colliers de son ordre , et le mit autour du col du dit duc de Bourgogne.
El après, le dit duc d'Orléans fut affublé d’un mantel et chaperon de l’ordre, et puis fut mené au chapitre pour faire les serments accoutumés en ce cas, et pour aider à élire quatre chevaliers, qui failloient encore ; lesquels ne furent point dénommés si hâtivement; et ne sut nul adonc, fors eux-mèmes, à qui ils seroient donnés. Pour lesquelles ordres dessus dites ainsi baillées et reçues par iceuxdeux princes, la plus grand’ partie des nobles et d’autres gens d’autorité là étants furent très joyeux de les voir en si très grand amour et concorde l’un avecque l’autre. Et certain temps après ensuivant, retournèrent en leur dit chapitre tous ensemble, et là se concordèrent d’envoyer et présenter au duc de Bretagne et d’Alençon, à chacun d’eux, un des colliers dessus dits. Pour lequel message faire y fut commis le dit roi de la Toison; et porta lettres des dits ducs d’Orléans et de Bourgogne, et des chevaliers do l’ordre. Si fit son message bien et à point, et tant qu’iceux seigneurs reçurent bien agréabk*menl les deux colliers dessus dits, et lui donnèrent pour sa peine aucuns riches dons, desquels il fut content. En outre, les besognes dessus dites accomplies, cl que la fêle de saint Andrieu fut passée, le seigneur de Cornouaille se partit de ^aint-Omer, et par Calais s’en retourna en Angleterre atout ses gens, excepté la compagnie du dit messire Robert de Ros,
qui demeura avecquc le duc d’Orléans, sur intention d’aller avecque lui devers le roi de France, où il étoit envoyé en ambassade de par le roi d’Angleterre. Durant lequel temps, aucuns notables hommes de la ville de Bruges vinrent au lieu de Saint-Omer, pource qu’ils désiroient moult que le duc de Bourgogne, leur seigneur, duquel ils n’éloient point encore bien en grâce, retournât en leur ville ; car nonobstant qu’ils fussent réconciliés avecque lui , si avoit-il dit que jamais n’y entreroit, si plus grand seigneur que lui ne lui menoit. Si requirent les dits Brugelins très humblement au dit duc d’Orléans que de sa grâce il lui plut faire cette requête au duc de Bourgogne, et qu’il lui plut le y mener; laquelle requête il fit, et lui fut par le dit duc accordée.
Si se préparèrent, et tous ensemble se partirent de Saint-Omer; et par aucuns jours s’en allèrent à Bruges, ainsi qu’il avoit été ordonné, où ils furent reçus très joyeusement; et firent ceux de Bruges de grands appareils pour honorer et recevoir iceux deux ducs et les duchesses leurs femmes , avecque toutes leurs gens, plus sans comparaison qu’ils n’avoient fait, passé long temps par avant : desquels appareils et préparations aucunes choses seront ci déclarées en bref.
Premièrement, quand les Brugelins surent que les dits deux ducs approchoient leur ville, tous ceux de la loi , avecque tous les officiers et serviteurs issirent dehors, et pareillement les doyens et connétables, en nombre compétent, selon ce qui leur avoit été ordonné. Et pouvoient bien être sur tout quatorze cents , qui allèrent au dehors de la dite ville de Bruges, et hors les mettes d’icclle, et jusqu’à un hôtel nommé les Trois-Bois ; et là se mirent en une grand’ place, attendant la venue de leur seigneur; lesquels, le voyants venir et approcher d’eux au côté du duc d’Orléans, se mirent tretous en ordonnance à nus pieds , sans chaperons et tous déceints ; et en eux approchant, se mirent tous à genoux, les mains jointes ; et présente toute la seigneurie, qui y étoit en très grand nombre, et les duchesses d’Orléans et de Bourgogne, lui supplièrent très humblement qu’il leur voulsît pardonner leurs offenses du temps passé, selon la teneur de la paix.
Lequel duc délaya un petit ; mais inconli-
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nent, par la prière du dit duc d’Orléans, leur octroya à leur requête; et ce fait, ceux de la dite loi baillèrent au dit duc de Bourgogne !| toutes les clefs des portes de la ville. Et : adonc, tous les dessus dits Brugelins se levèrent et s’en allèrent chausser et habiller. Et puis, parlant de là, vinrent tantôt toutes les processions des églises de la dite ville, tant des • quatre ordres mendiants que des religieux, i des religieuses et béguines, et les paroisses, «i atout leurs reliques et meilleures chapes. Si ^ étoient en très grand nombre ; et commencé- it rent tous à chanter Te Deum laudamus, à haute 1 voix et claire, quand ils ouïrent que leur na- ij: turel seigneur étoit content d’eux ; si le con- |l voyèrent la plus grand’ partie, jusqu’à son hô- | tel. Et quant au regard des marchands de i toutes nations, qui lors se tenoient en la dite : f ville de Bruges, ils s’en allèrent chacun d’eux i en droit soi, en moult belle ordonnance, et très richement habillés de divers habillements, tous à cheval, au-devant du dit duc de Bourgogne. D’autre part, étoient faits en plusieurs lieux par où le dit duc devoit passer grands écha- ‘ fauds, sur lesquels y avoit personnages qui jouoient de moult de manières de jeux. Aussi étoient les rues, à un côté et à l’autre, tendues t de riches draps. Et quant aux trompettes d’ar- ■'3 gent, clairons et autres instruments de musi- li que, il y en avoit par si grand nombre que tout en retentissoit par la dite ville. Si y avoit, li en outre, en plusieurs et divers lieux, manières d’instruments, tant en semblance de personnages qu’autres, qui jetoient vin et autres breuvages; et en prenoient tous ceux qui en vouloient et advenir y pouvoient.
Finablement, il n’est point de mémoire que les dits Brugelins fissent oneques pour nul de leurs seigneurs, prédécesseurs du dit duc, tant de joyeusetés ni de riches parements qu’ils firent celte fois, comme dessus est dit. Et ' quand il fut descendu à son hôtel, ceux de la i loi allèrent devers lui pour le bienviengner.
Et après ce qu’il les eut reçus assez joyeusement , il leur fit par le souverain de Flandre rendre les clés des portes qu’ils lui avoient présentées et baillées au-dehors de la dite ville, disant qu’il avoit bonne fiance en eux; dont ils furent moult joyeux. Et là commencèrent tous à crier ; « Noël ! » et aussi l’avoient
déjà crié en plusieurs lieux par la \ille à sa venue. Et quand ce vint à la nuit, par toute la dessus dite ville furent faits moult de beaux feux sur hauts échafauds, et tant que tout resplendissoit. Et quand ce vint le lendemain , furent faites unes joutes sur le marché, auxquelles joutèrent plusieurs nobles hommes et bourgeois. Si emporta le prix de ceux de dehors le seigneur de Waurin , et de ceux de dedans le damoiseau de Clèves, lequel fut servi de lances par son oncle le duc de Bourgogne.
Après lesquelles joutes et que le souper fut fait, on commença à danser en grand triomphe; et y furent mandées les damoiselles de la dite ville de Bruges. Et le mardi ensuivant furent faites encore unes joutes sur le dit marché ; et soupèrent tous les dits seigneurs , dames et damoiselles en la maison des échevins, où ils furent servis très abondamment aux dépens de la dite ville.
Et le samedi, vinrent de Charolois le comte du dit lieu, fils du dit duc de Bourgogne, et la comtesse sa femme, fille du roi de France;, à l’encontre desquels allèrent le duc d’Orléans et plusieurs autres nobles hommes, et ceux de la loi de la dite ville, accompagnés de grand nombre de notables bourgeois; et furent convoyés jusqu’à la cour d’icelui duc ; et le dimanche en persévérant furent faites joules, danses et plusieurs autres ébattements qui trop longs seroient à raconter chacun par lui. Mais pour vrai, les Brugelins firent ès jours dessus dits toutes les joyeusetés qu’ils pouvoient imaginer, tant pour l’amour de leur dit seigneur et prince comme pour complaire au dit duc d’Orléans et à ceux qui étoient avec lui ; et aussi lui firent aucuns présents, desquels il se tint assez content.
Et le lundi ensuivant, se départit d’icelle ville de Bruges, sa femme la duchesse en sa compagnie ; auquel déparlement y eut maintes larmes pleurécs des dames et damoiselles de l’hôlel du dit duc de Bourgogne, au prendre congé à icclui duc, et par spécial pour la cause du département d’icelui duc d’Orléans. Et s’en allèrent à Gand, jusqu’auquel lieu les convoya le devant dit duc de Bourgogne, où ils furent semblablement reçus honorablement. Duquel lieu de Gand, peu de jours ensuivant, se dé-
partit le dessus dit duc d’Orléans, la duchesse sa femme avec lui , et les convoya le duc de Bourgogne jusqu’au dehors de la ville; si prirent congé l’un à l’autre et s’entre-offrirent de faire dorénavant ce que possible leur seroit l’un pour l’autre ; et de là s’en alla par aucuns jours en la cité de Tournai, où on lui fit très honorable et solennelle réception.
En outre, depuis qu’icclui duc fut retourné des pays d’Angleterre à Gravelines, et de là venu à Saint-Omer et ès autres lieux dessus nommés, jusqu’au parlement de lui et du dit duc de Bourgogne, vinrent devers lui des marches de France, tant de scs seigneuries comme d’ailleurs, plusieurs gens pour le voir et bienviengner et lui offrir leur service, desquels il en retint partie.
Et d’autre part, des pays mômes du dessus dit duc de Bourgogne en y eut très grand nombre qui par divers moyens firent tant qu’ils furent retenus à lui et de son hôtel, tant gentilshommes comme damoiselles et autres de divers états. Aussi lui furent présentés par plusieurs chevaliers et écuyers bien huit ou dix de leurs enfants pour être ses pages. Et avec ce lui furent baillés en iron vingt-quatre compagnons des marches de Boulenois , bien en point, montés et habillés, pour être ses archers et gardes de son corps, lesquels furent tous retenus de son hôtel. Et tant se multiplièrent les serviteurs dessus dits que, quand il vint au dit lieu de Tournai, il avoit environ bien trois cents chevaux de sa retenue.
Et quant à son ordre, elle fut par lui octroyée à porter à grand nombre de chevaliers et écuyers, et autres de moyens états qui lui en faisoient requérir pour l’avoir. Ils en faisoit peu ou néant de refus ; et fut pour ce temps assez commun ès pa\s de Picardie. Si étoient moult de gens désirant de le servir et être à lui , sur intention et espérance qu’ils avoient principalement que, lui venu envers le roi, il auroit un très grand gouvernement au royaume de France ; pour quoi, par ces moyens, ils pourraient être moult avancés en diverses manières; et lui-môme l’cntendoit ainsi. Toutefois y avoit aucuns sages qui doutoient le contraire cl qu’il n’en advînt ainsi qu’il fil. Et bien disoient en leur secret que plutôt eussent conseillé au dit duc d'aller devers le roi plus
CHRONIQUES D’ENGUERRAND DE MONSTRELET. [144ÔÎ i ï
liàlivement et à plus privée mesgnie qu’il ne fil. El d’autre pari, leur sembloit que ceux qui gouvernoicnt le roi , et avoient gouverné long temps par avant durant le temps de ses adversités, ne soufTriroient point, tant qu’ils pussent, qu’autre qu’eux eût le gouvernement, jà soit ce que celui duc lui fût plus prochain, que tous les autres et qu’il eût moult fort à souffrir pour la couronne de France. Néanmoins il a été vu de très long temps qu’entre si grandes seigneuries a toujours eu de grands envies et dissensions , et que les grands seigneurs ont souvent baillé l’un à l’autre des travers.
Et après , le dit duc d’Orléans , parlant de Tournai , alla à Yalenciennes , et de Valenciennes au Quesnoy-le-Comte , voir sa bellecousine la comtesse Marguerite, douairière de Hainaut, qui le festoya très joyeusement. Et après qu’elle lui eut donné aucuns dons, s’en vint en la cité de Cambrai, où on lui fit plusieurs présents; et entre les autres, lui donnèrent, ceux de la ville, cinq cents écus d’or de France. Duquel lieu de Cambrai il avoit intention d’aller à Saint-Quentin; mais aucuns de ses gens lui donnèrent à entendre qu’il y avoit grand péril pour lui et sa compagnie d’aller ce chemin, pource qu’il falloit passer par aucuns détroits près des forteresses de messire Jean de Luxembourg, qui encore n’avoit point fait e serment de la paix d’Arras.
Et pour cette cause , afin d’aller plus sûrement, manda aucuns gentilshommes de la marche de Cambrésis et leurs gens, pouraider à convoyer leurs bagues. Duquel messire Jean de Luxembourg, si le dit duc d’Orléans eût su les affaires, il n’en dût point être en doute; pour deux raisons: la première, si est qu’il éloit du tout réconcilié avecque le dit duc de Bourgogne, et mômement avoit été à Bruges au temps que le dit duc d’Orléans y étoit, et avoit eu avecque lui assez grand’ communication et plusieurs parlements sur aucuns de leurs alîaires, tant de la seigneurie de Coucy, comme d’autres besognes qui leur touchoienl; et avecque ce, le dit messire Jean de Luxembourg éloit par bon amour parti de lui de la ville de Bruges , et lui avoit offert de le servir et lui faire plaisir en tout ce qui lui seroit possible. Par quoi éloit à supposer que jamais
n’eût consenti lui porter aucun dommage ou , contrariété. La seconde raison si éloit qu’au temps qu’icelui duc d'Orléans éloit à Cambrai, le dessus dit messire Jean de Luxembourg gisoit en son hôtel de Guise moult aggravé de maladie, de laquelle il alla de vie à trépas. Et furent apportées les nouvelles de sa mort aa i dessus dit duc d’Orléans en la ville de Cambrai; pour lesquelles il demeura deux jours plus qu’il n’avoit intention. El fit requête aux gouverneurs de la dite ville de Cambrai qu’ils le voulsissenl élire à gardien de leur dite ville au i lieu du dit de Luxembourg, qui par avant l’étoit, et il se feroit confirmer de par le roi de France, comme il étoit accoutumé. De laquelle requête il s’excusèrent au mieux qu’ils purent, disants qu’ils ne l’oseroient faire sans le consentement de leur évêque.
En après , le dit duc s’en alla de Cambrai à ' Saint-Quentin, et de là à Noyon, à Compiègne, à Senlis , et puis à Paris, où il séjourna aucuns jours ; et partout où il passoit et séjournoit, on lui faisoit aussi grand honneur et révérence comme on eût fait à la personne du roi de France ou à son fils le dauphin -, et avoient les gens moult grand’ confidence et espérance que par son retour et déprisonnement viendroit grand’ consolation au royaume de France; et par spécial, la plus grand’ partie du peuple y éloient moult fort affectés, et désiroient long temps par avant à le voir en sa franchise, comme lors le véoienl.
Si éloit l’intention du dit duc d’aller devers le roi au plus tôt que faire se pourroit; mais il ouït nouvelles pour lesquelles il se délaya grande espace de temps , c’est à savoir bien un an ou plus. Et la cause si fut, pource que le roi fut averti de toutes les manières qu’icelui duc avoit tenues depuis qu’il éloit relournédu pays d’Angleterre, et des alliances et serments qu’il avoit faits avec le dessus dit duc de Bourgogne, et aussi de son ordre, qu’il avoit prise; et mêmement, que déjà étoit accompagné et avoit de son hôtel grand nombre de gens des pays du dit duc de Bourgogne, qui avoient autrefois mené guerre au roi de France et à ses pays. Et lui fut dit en outre que ces alliances se faisoient contre lui et ceux qui le gouvernoient, et qu’avecque iceux deux ducs éloient alliés plusieurs grands seigneurs , comme les
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ducs de Bretagne , d’Alençon et autres , lesquels avoient jà proposé de lui bailler nouvel gouvernement, et que dorénavant son royaume seroit gouverné par eux et autres tels qu’ils y Youdroient commettre, et auroii tant seulement honnêtement son état, sans pouvoir faire aucune chose qu’il ne fût par le consentement et congé d’iceux seigni urs.
Lequel roi, qui toujours étoit assez enclin de croire conseil, pource que durant son règne on lui avoit fait et machiné par plusieurs fois de grandes traverses et assez semblables, crut légèrement tout ce qu’on lui dit des besognes dessus dites être véritable. Et par spécial, quand il sut que les dits deux ducs de Bretagne et d’Alençon avoient reçu l’ordre du dit duc de Bourgogne, il en fut en plus grand doute que par avant. Et avec ce, de jour en Jour, ceux qui étoient avecque lui lui disoient et rappo^toient que ainsi étoit qu’on le disoil; pour lesquelles nouvelles il étoit très mal content. Et pour ce , nonobstant qu’il eût ordonné le dit duc d’Orléans venir devers lui, en disant à ses gens qui lui avoient apporté les nouvelles de son retour que moult le desiroit à voir , néanmoins , pour les choses dessus dites, ne fut point content qu’il y allât, s’il n’étoit à privée mesgnie, sans y mener aucuns des dessus dits de son service, c’est à savoir ceux du dessus dit pays du duc de Bourgogne. Et pour tant le dit duc d’Orléans, sachant les choses être en l’état dessus dit, se tira de Paris à Orléans, et puis à Blois et sur les autres seigneuries, où il fut encore plus qu’ailleurs très notablement reçu de tous ses vassaux et sujets; et lui furent faits plusieurs et notables dons et riches présents en ses dites seigneuries.
Or convient retourner à parler un peu de messire Jean de Luxembourg, comte de Ligny, lequel, comme il est dit par avant, trépassa dedans le chàlel de Guise. Si fut son corps emporté sur un chariot, accompagné de ses gens très honorablement, en l’église Notre- Dame de Cambrai, où il fut mis sur deux étaux dedans le chœur. Et la première nuit on dit vigiles et commandanccs; et fut veillé jusqu’au lendemain, qu’on dit la messe des morts moult solennellement. Et y avoit très grand nombre de torches allumées autour du dit corps, que tenoient ses gens. El icelle messe finie, fut mis
en terre au dehors du dit chœur, assez près d’un de ses prédécesseurs , nommé messire Waleran de Luxembourg, seigneur de Ligny et de Beau-Revoir. Et comme en autre lieu est plus à plein déclaré, le dit messire Jean de Luxembourg alla de vie à trépas sans avoir fait devers le roi de France, ni autres ses députés, le serment de la paix d’Arras, jà soit ce qu’à ce faire eût été plusieurs fois incité.
Et depuis l’an trente-cinq qu’icelle paix avoit été confirmée, jusqu’environ la nuit des Rois mil quatre cent quarante, qu’il trépassa, comme dit est, avoit entretenu ses villes, forteresses et pays , sans ce que nulles des trois parties, c’est à savoir de France, d’Angleterre et de Bourgogne , y eussent fait aucunes entreprises, si non assez pou; car, quant aux dits Anglois, ils étoient tous désirants de lui complaire et faire plaisir, pour ce qu’il n’étoit point encore délié d’eux, et n’avoit rendu son serment; ef avoient moult grand’ fiance d’avoir son aide et assistance, si besoin leur en eût été. Et pareillement il se tenoit tout sûr d’avoir aide contre tous ceux qui l’eussent voulu nuire ou grever. Et au regard des Bourguignons, peu en y avoit qui ne fussent enclins de lui faire plaisir en toutes ses affaires. Et nonobstant que le duc de Bourgogne fût par un temps aucunement indigné contre lui, par les rapports qu’on lui faisoil souvent, néanmoins la besogne ne sortit point à effet si avant que pour venir à l’œuvre de fait; ains étoit du tout retourné en la bonne grâce et bienveillance du dit duc Philippe de Bourgogne. El d’autre part, les dessus dits François, et par spécial les capitaines qui menoienl et enlrelenoient les gens de guerre , le douloient fort , pource qu’ils le senloient moult vaillant de sa personne, et que toujours il étoit pourvu de gens de guerre pour résister contre eux, s’ils lui faisoient aucun dommage; et savoienl bien que s’il les Irouvoit sur aucunes de ses seigneuries à son avantage, il les feroit détruire sans en avoir aucune miséricorde. El pour ces raisons, quand ils approchoient des dites seigneuries, ils étoient tous jojeux de bailler leurs scellés, promettant de non lui faire aucun dommage ni quelque grief ou déplaisir à lui ni aux siens ; et ainsi le firent plusieurs fois; et aussi il étoit content de les laisser paisibles sur icelles conditions.
Toutefois, peu de temps devant sa mort, le roi Charles de France avoit conclu avecque son conseil de non plus lui bailler aucuns jours de répit ; et avec ce, étoit du tout délibéré de venir à grand’ puissance contre lui , pour le subjuguer et mettre en son obéissance, ou au moins le contraindre de lui faire le serment d’Arras dessus dit. Mais Dieu , le créateur de toutes choses, y pourvut avant qu’on pût savoir à quelle fin icelles besognes pourroient venir. Ainsi et par cette manière fina sa vie le dessus dit messire Jean de Luxembourg, qui de sa même personne avoit été très chevalereux et moult douté en tous lieux où on avoit de lui connoissance ; et pouvait bien avoir environ cinquante ans d’âge. Et assez bref temps après son trépas , un nommé Levrin de Moucy, à qui il avoit baillé le château de Coucy en garde , le rendit ès mains du dessus dit duc d’Orléans , moyennant certaine grand’ somme d’argent qu’il en reçut; et ne fut point content de mettre ès mains du comte de Saint-Pol, neveu et successeur du dit messire Jean de Luxembourg. Et aussi ceux de Nesle et de Beau-Lieu en Vermandois déboutèrent Lyonnel de Vendôme , qui étoit leur gouverneur, et tous les autres qui éloient en icelles places de par le dessus dit messire Jean de Luxembourg , et mirent dedans les gens de monseigneur de Montgagnier. Et toutes les autres villes, cités, châteaux et forteresses furent mises et délivrées en l’obéissance du dit comte de Saint- Pol par ceux qui les tenoient et en avoient eu le gouvernement.