CHAPITRE CCLXV
Comment le roi Charles de France fit grand’ assemblée de gens d’armes, avec lesquels alla tenir la journée de Tartas, à laquelle journée les Anglois ne comparurent point.
Au commencement de cet an, le roi de France fit un très grand mandement par toutes les parties et par tous les pays où il étoit obéi, pour continuer son entreprise qu’il avoit encommencée, et assembler gens de guerre, sur intention d’aller tenir la journée de Tartas,
de laquelle en autre lieu est faite mention; car il avoit entrepris et volonté d’y avoir la plus grosse armée qu’oneques il eût eue pour nuis de ses autres affaires durant son régne. Et aussi la besogne lui touchoit moult grandement; car s’il eût délaissé icelle journée sans y bailler secours, il étoit en péril et en aventure de perdre les pays de Guienne et de Gascogne et très grand’ partie des seigneurs à lui obéissants, et avec ce, les nobles d’iceux pays. Lesquelles gens de guerre, avec plusieurs autres grands seigneurs, se commencèrent fort à mettre sus très diligemment et en très grand’ multitude. Et s’assemblèrent en plusieurs et divers pays, de grosses corppagnies, lesquelles, par la délibération de son conseil, il fit tirer devers la cité de Toulouse par divers chemins.
Et entre-temps, la journée, qu’il avoit prise au premier jour de mai, fut rallongée, à la requête des capitaines anglois qui avoient faite la dite composition de Tartas, jusqu’au jour de Saint-Jean-Bapliste prochain ensuivant; lequel temps durant, le roi fil ses préparations. Et enfin se partit en très noble et puissant appareil, pour aller au dit lieu de Toulouse, oû toute sa dessus dite assemblée se faisoit, comme dit est ci-dessus. Et pour vrai, quand le roi de France fut illec venu et que les grands seigneurs et capitaines qu’il avoit mandés furent assemblés ensemble, fut trouvé qu’il pouvoil bien avoir le nombre de quatre vingt mille chevaux, avec très grand nombre de chariots et charrettes, menant artilleries, vivres et autres engins et habillements de guerre. Et quant aux seigneurs et capitaines, il y en avoit moult largement : entre lesquels y étoit le dauphin, premier fils du roi , le comte de Richemont , connétable de France , messire Charles d’Anjou, le comte d’Eu, le comte de Foy, le comte de Lomane, fils du comte d’Armagnac, le sire d’Albreth, le comte de Comminges, les deux maréchaux de France, qui avec le dessus dit connétable faisoient l avanl-garde : c’est à savoir le seigneur de Lohéac et de Valognes et le seigneur de Colivy, amiral de France, le seigneur de Yiliars, le seigneur de Mongascon, le seigneur de Saint- Prieth, le seigneur deChalençon, leseigneur de Saint Vallier, le seigneur de Videmont et plu-
sieurs autres grands seigneurs et capitaines et routiers de guerre, (leur de droites gens d’armes, qui par très long temps avoient suivi la guerre, comme La Hire, Polhon de Sainte- Treille, Antoine de Chabanncs, Olivier de Colivv, le seigneur de Blainville, et son frère messire Robert Blanchefort, Pentiesach, Floquet, Joachim Rohault, Pierre Roliault, Mathelin de l’Escouan, Dimenche de Court et moult d’autres nobles hommes de grand renom. Et lors le roi venu au dit lieu de Toulouse, fut averti par plusieurs seigneurs du pays et des marches de Gascogne que les Anglois n’éloient point puissants assez pour comparoir à la dite journée contre lui.
Et pour ce, après qu’il eut eu conseil avec les plus sages de sa compagnie, se disposa d’aller au dit lieu de Tartas atout une partie de scs gens, afin qu’il pût être pourvu et fourni de vivres plus abondamment. Si se partit du dit lieu de Toulouse atout environ seize rniUe chevaux, desquels étoient la plus grand’ partie des seigneurs et capitaines dessus nommés, et alla loger à deux lieues près de Tartas, en une petite ville nommée Mjlion, qui étoit au seigneur d’Albrelh, laquelle tenoit le comte de Foix ; et ses gens se logèrent assez prés tout à l’environ d’icelle ville. Etle lendemain, qui étoit le Jour pris entre les deux parties, alla le roi lui mellre en bataille devant la dite ville de Tartas, et y fut depuis le matin jusqu’entre dix et onze heures devant none. A laquelle heure vinrent devers lui les dessus dits seigneurs de Cognac et Enguerrant de Saint-Per, lesquels avoient icelle ville en garnison, comme dessus est déclaré; et emmenèrent avec eux le cadet Charles d’Albreth, qui étoit demeuré en otage. Si apportoient les clés de la ville, lesquelles ils rendirent et mirent ès mains du roi. Et avec ce fit le dit seigneur de Cognac serment au roi; et le dessus dit Enguerrant s’en alla en la cité d’Acques. Et adoncle dessus dit seigneur d’Albrelh enira dedans sa ville de Tartas, et le roi s’en alla au gîte à Cognac, qui est une petite bonne ville assise assez prés, environ deux lieues du dit lieu de Tartas, et là séjourna le jour de la Saint-Jean et le lendemain.