CHAPITRE LXXXIY
Comment le duc Jean de Bourgogne lit grand' assemblée de gens d’armes pour meure siège devant la ville de Ham, et J mena les Flamands.
Après que le duc Jean de Bourgogne fut véritablement acertené comment le duc d’Orléans et ses alliés se mettoient sus en grand’ puissance pour lui venir courre sus en ses pays, et que déjà avoit assis ses garnisons en plusieurs villes et forteresses appartenant à lui et aux siens , et aussi qu’icelles garnisons avoient couru et fait grands dommages en ses pays et de ceux qui tenoient son parti, il ne fut pas de ce bien content : et pour à ce résister, manda à tous scs pays , tant en Bourgogne , Flandre et Artois , comme ailleurs , tous les nobles et autres qui avoient accoutumé d’armer, à venir devers lui le plus hâtivement que faire le pourroienl, très bien habillés et bien armés , prêts pour aller en sa compagnie au mandement du roi, pour débouter ses ennemis et adversaires. Et d’autre part fit requête à ses bonnes villes du pays de Flandre qu’ils voulsisscnt servir à puissance en icelle exercitc ; lesquelles bonnes villes lui accordèrent assez bonnement et libéralement. Et se mirent bien sus jusqu’au nombre de quarante à cinquante mille combattants, très bien armés et embàtonnçs, selon la coutume et manière du pays ; et si avoient pour porter cl mener leurs harnois, vivres et habillements de guerre , environ douze mille que chariots que charrettes, et très grand nom¬
bre de ribaudequins i, auxquels falloit pour les mener à chacun un cheval ; et étoient iceux ribaudequins habillements qui se portoient sur deux roues ; et y avoient manteaux 2 de ais ; et sur le derrière, longues broches de fer, pour clorre une bataille si besoin étoit, et à chacun d’iceux étoit assis un gros veuglaire 5 ou deux.
Et outre, le dit duc de Bourgogne manda à y venir pareillement, à toute sa puissance , le duc Antoine de Brabant , son frère , lequel y vint à très belle compagnie ; et y vint aussi un vaillant chevalier anglois , nommé messire Guillaume Baldoc, lieutenant de Calais, atout environ trois cents combattants anglois. Et se firent toutes icelles assemblées environ les villes de Douai et d’Arras.
En après, le dit duc de Bourgogne parlant de la dite ville de Douai, avec lui son frère le duc de Brabant, et très grand’ multitude de nobles hommes, s’en vint logeren la ville de l’Ecluse, appartenant au comte de La Marche ; et le lendemain, qui étoit le premier jour de septembre, se délogea assez matin, et alla logeren une plaine aux champs emprès Marqnion ; et là fit tendre ses lentes et pavillons , et attendit tout son ost par deux jours, et par spécial les communes de Flandre, qui y vinrent en très grand appareil , et se logèrent par très belle ordonnance. Si sembloil, à voir leurs tentes, pour le grand nombre qu’il y avoit, que ce fussent grandes bonnes villes. Et pour vrai, quand tout fut assemblé en un seul ost , ils se trouvèrent de cinquante à soixante mille combattants, à compter les dites communes sans les varlets,et dont il y avoit sans nombre. Et relenlissoit tout le pays du bruit qu’ils faisoient. Et quant aux dessus dits Flamands , il leur sembloit que
• D’apres le dictionnaire dcHoquefort, le ribaudequin était un petit chariot ou machine de guerre en forme d’arc, de douze à quinze pieds de long, arreté sur un arbre large d'un pied, dans lequel était creusé un canal pour y mettre un javelot de cinq à six pieds de long, ferré, empenné, et fait quelquefois de corne. On le dressait sur les murailles des \illes,et, par le moyen d’un tour, les javelots étaient poussés avec tant de force qu’il n’en fallait qu’un pour tuer quatre hommes à la fuis.
® Machines ([ui niellaient les soldats à couvert.
^ Sorte de parapet qui servait à masquer les opérations Cl protéger ceux qui dirigeaient les machines,
nulles bonnes villes ni forteresses ne sc tiendroient contre eux, et avoil fallu que le dit duc de Bourgogne, à leur parlement, leur eût abandonné tout ce qu’ils pourroienl conquérir. El quand ils alloient do logis en autre, ils étoient cominunéincnt tous armés de pleins harnois de pieds , tous en ordre par compagnie, selon les bonnes villes et usages de leur pays de Flandre. El inémement, jà soit ce que ils allassent de pied , comme dit est, toutefois il y en avoit grand’ partie armés de harnois de jambes. El quant est à leur gouvernement en passant le pays, tout ce qu’ils pouvoienl atteindre éloil par eux pris et ravi , et mis sur leur charroi , puisque c’éloient choses portatives. El avec ce, pour la grand’ multitude de peuple qu’ils étoient, étoient si orgueilleux qu’ils ne faisoient compte de nuis nobles hommes, de quelque état qu’ils fussent ; et quand ce venoit au loger ou à prendre vivres , il advenoit souvent qu’ils chassoient hors les autres gens de guerre moult rudement , en spécial ceux qui n’étoient pas de leur pays ; et avec ce leur tolloient ce qu’ils avoient pourvu de vivres et autres besognes ; pour quoi sc mouvoient moult souvent de grands hutins, noises et débats entre les parties, et par spécial entre les Picards et eux, lesquels ne soutfroient pas bien patiemment leurs rudesses ; et avoit le duc de Bourgogne et aucuns de ses capitaines assez à besogner pour les tenir en paix et concorde l’un avec l’autre.
En outre , quand le dit duc de Bourgogne eut par aucuns jours attendu scs gens au dit lieu de Marquion, comme dit est, et qu’ils furent tous assemblés , il se partit de là en grand triomphe et appareil, et alla loger sur la rivière de l’Escaut, auprès d’une ville nommée Marcoing ; et le lendemain au malin parlant de là, vint loger à Mouchy-la-Gache , auquel lieu y eut un Flamand pendu et étranglé, pourcc qu’il avoit dérobé un calice qui éloit dedans une église , avec autres biens et richesses; et delà se retira versIIam-sur-Somme, où étoient ses ennemis et adversaires. Et en approchant la ville d’Athies, appartenant au comte Darnmarlin, qui éloit à lui contraire, furent ceux dedans icelle ville si ébahis et épouvantés, que tantôt atout les clefs de leur ville vinrent à l’encontre du dit duc ; auquel , eux, leur ville
et leurs clefs lui présentèrent , par convenant qu’il les garderoit de dommage et inconvénient. Lequel duc, pource qu’ils s’étoient de leur bon gré et bonne volonté humiliés et rendus à lui, leur octroya libéralement leur requête et tout ce qu’ils demandoient ; et leur bailla provision de ses gens pour les garder qu’on ne leur fît aucun dommage ou aucune vilenie.
Si chevaucha outre atout son ost jusqu’assez près de la dite ville de Ilam, devant laquelle il envoya plusieurs coureurs des plus experts de sa compagnie pour voir le gouvernement d’iceux. A l’encontre desquels saillirent hors les Orléanois. Et y eut très grand’ escarmouche, tant d’un côté comme d’autre ; mais en la fin , pour la grand’ multitude des Bourguignons, ils furent reboutés dedans. Et le lendemain le dit duc, qui chevauchoit en moult belle ordonnance, ayant avant-garde, bataille et arrière-garde, se logea devant la dite ville, et fit tendre ses tentes haut en une plaine au-devant de la porte, environ le jet d’un canon près. Et pareillement se logèrent les Flamands et toutes autres manières de gens, par ordre en l’art propice et convenable, ainsi qu’il leur étoit ordonné par les maréchaux et conducteurs de l’osl.
Durant lequel temps firent ceux de dedans aucunes saillies ; mais à chacune fois furent rebouiés par force , nonobstant qu’ils se y maintinrent très vaillamment; et en y eut de morts et de navrés d’un côté et d’autre. Et en après, le duc de Bourgogne, qui assiégea icelle ville d’un côté tant seulement, fit asseoir contre la porte et muraille plusieurs engins et habillements de guerre , pour icelle démolir et abattre. Et d’autre partie, les Flamands assirent grand’ planté de leurs ribaudequins, desquels ils jetoient jour et nuit dedans la ville, dont moult travaillèrent leurs adversaires. Et avec ce , les dits engins dérompirent en assez brefs jours la porte et muraille contre qui ils jetoient. Mais ceux de dedans, en grand’ diligence la réédifioient de bois et de fient au mieux que faire le pouvoient.
Toutefois, à un certain jour, les assiégeants en très grand nombre s’armèrent et allèrent assaillir vigoureusement à la porte sur intention d’entrer dedans ; et dura le dit assaut bien trois heures très âpre et cruel. Mais , à vérité
dire, ceux de dedans se défendirent très chevaleureuseinent et navrèrent plusieurs d’iceux assaillants ; et avec ce en tuèrent aucuns, pourquoi fallut qu’ils se trahissent arrière, et ce fut par un jeudi. Et le lendemain , qui fut le vendredi , le duc de Bourgogne, ne sais à quelle cause , fit crier que nul , de quelque état qu’il fût, n’assaillit ceux de dedans ; mais fit labourer à faire ponts et passages sur la rivière de Somme, afin de passer outre pour environner et assiéger la dite ville, et aussi pour la clorre de tous côtés. Mais il en advint tout autrement et au plus loin de sa pensée; car quand ce vint le lendemain au matin, qu’il avoit ordonné à livrer ledit assaut, ainsi qu’à huit heures au matin, fut su que ceux de la garnison et la plus grand’ partie des notables bourgeois s’en étoient fuis et avoient emporté grand’ partie de leurs biens ; et n’étoit demeuré dedans icelle sinon pauvres gens de commun et des villages qui s’étoient là retraits; lesquels, comme demi- vaincus, quand ils virent partir la dite garnison , n’eurent point grand’ puissance ni volonté d’eux défendre. Et par ainsi , sans grand péril , entrèrent dedans les gens du duc de Bourgogne, et premièrement les Picards.
Adonc les dits Flamands voyant la besogne dessus dite , y allèrent à si grand nombre et puissance pour y entrer, que les aucuns, pour la grand’ presse, furent morts et éteints; et quand ils furent dedans , si commencèrent à piller et rober tout ce qu’ils trouvèrent , en usant du droit que leur avoit donné leur seigneur le duc de Bourgogne ; car il avoit fallu à leur parlement , comme dit est dessus, qu’il leur eût abandonné tout ce qu’ils pourroient conquerre sur leurs ennemis. Et en y eut une partie qui se mirent à un lez et à l’autre de la rue vers la porte par oô les Picards dévoient retourner à leur ost. Lesquels Picards et tous ceux qui n’étoient pas de leur langue ils détroussoient de tout ce qu’ils avoient gagné, quand il les pouvoient atteindre, et n’épargnoient homme, de quelque état qu’il fût, nobles ni autres. Et en cette tribulation en y eut plusieurs morts et navrés.
Après entrèrent dedans l’abbaye qui étoit dedans la ville, si prirent et ravirent tout ce qu’ils y trouvèrent; et après emmenèrent de¬
hors plusieurs hommes et femmes et petits enfants, et les mirent en leurs tentes. Et au derrain, quand ils eurent ôté et vidé tout ce qu’ils pouvoient porter, ils boutèrent les feux en plusieurs et divers lieux dedans icelle ville. Et finablement et pour brève conclusion, toutes les églises et édifices d’icelle furent consommées et arses à grand’ destruction , et mêmement plusieurs hommeset femmes etpetits enfants, avec foison de bétail, qu’on avoit retraitèsboves étés celliers, furent péris piteusement. Mais, nonobstant les cruautés dessus dites, en échappèrent, à l’aide d’aucuns nobles hommes, six ou sept des religieux de la dite abbaye ; desquels l’un , c’est à savoir le prieur , tenoit en ses mains moult révéremment une croix ; et furent conduits jusqu’à la tente du duc de Bourgogne, où ils furent à sauveté.
Si fut le commencement des dits Flamands tel que vous oyez ; et pource qu’en plusieurs villes, outre la rivière de Somme, appartenant au duc d’Orléans et à ses alliés, ouïrent nouvelles de ce qu’ils avoient fait en la dite ville de Ilam, ne faut point douter qu’ils furent merveilleusement crémeus; et étoit peu de gens qui \ nuisissent conclure à les attendre, de peur d’être assiégés en quelque bonne ville ou forteresse que ce fût ; car déjà messire Clignet de Brabant et messire Manassès Quiéret avoient abandonné, comme dit est dessus, la dite ville de Ham, qui étoit assez forte et bien garnie de plusieurs vivres, et s’étoient retraits à Chauny et à Coucy. Et adonc ceux de la ville de Nesle, qui étoit au comte de Dammartin , quand ils virent la fumée et les feux d’icelle ville de Ham, furent en très grand doute : car leur garnison se partit incontinent. Et pour ce les bonnes gens de la ville, à l’exemple de ceux d’Athies, vinrent devers le duc de Bourgogne ; et tout en pleurant lui présentèrent les clefs de leur ville , en offrant du tout à eux mettre en sa subjection et merci. Lequel duc les reçut en grand’ révérence au nom du roi et de lui, par tel convenant qu’ils n’auroient plus de garnison , et jureroient que dorénavant ils seroient vrais sujets et obéissants au roi leur souverain seigneur ; lequel serment ils firent très volontiers. Et après qu’ils eurent regracié et remercié le dit duc, ils s’en retournèrent en leur ville , et par son ordonnance abattirent et dé-
iiiolirent on plusieurs lieux leurs portes et murailles. Derechef firent jurer tous les bourgeois et autres qui a voient le gouvernement en icelle ville d’entretenir et maintenir ce qu’ils avoienl traité, et par ainsi demeurèrent paisibles pour cette fois.
Et pareillement ceux de la ville de Roye, qui éloient nuement sujets au roi, envoyèrent devers le dit duc à son logis devant Ham , lui remontrèrent comment les Orléanois frauduleusement éloient entrés dedans leur ville , et leur avoient fait plusieurs violences, et depuis s’en éloient partis quand ils avoient su sa venue, en lui requérant qu’il fût content d’eux, et ils éloient prêts de le recevoir et faire son bon plaisir. Auxquels le dit duc fit réponse que d’eux il éloit assez content , moyennant qu’ils promeltroient et feroient serment solennel de ne plus recevoir son adverse partie, c’est à savoir les gens du duc d’Orléans ni ses alliés. Après laquelle réponse , remontrance et requête, et que le dit duc fut content d’eux , ils se départirent très joyeux de sa réponse et retournèrent en leur ville.
Et ce fait, le dit duc de Bourgogne fit passer son ost la rivière de Somme , tant par Ham comme par autres lieux ; laquelle ville de Ham il laissa tout désolée, et prit son chemin pour aller à Chauny-sur-Oise, appartenant au duc d’Orléans. Mais ceux de la garnison , sachant les nouvelles, se départirent hâtivement ; et pour ce, les bourgeois, atteints de peur, envoyèrent sans délai devers le dessus dit duc de Bourgogne lui présenter les clefs de la ville, en lui humblement suppliant en larmes et en pleurs qu’il eût pitié d’eux , disant comment les gens d’armes de leur seigneur s’en éloient fuis pour doute qu’ils avoient eu de lui et de sa venue. Lequel duc les reçut à merci et prit leur serment par tel convenant qu’ils obéiroient du tout au roi leur souverain seigneur, et à lui, et recevroient garnison de ses gens pour garder eux et leur ville.
Après lequel traité ainsi fait, ledit duc prit son chemin vers Roye en Vermandois ; et se logea dedans la ville, et tout son ost au pays ù l’environ ; duquel lieu de Roye il envoya messire Pierre des Essarls, chevalier et son conseiller, naguère prévôt de Paris, devers le roi cl le duc d’Aquitaine son gendre , et aussi de¬
vers les bourgeois et habitants d’icelle ville de Paris. El porloit nouvelles de la puissance et armée qu’avoit le duc de Bourgogne.
Lequel des Essarls , venu au dit lieu de Paris, fut du dit duc d’Aquitaine et des Parisiens reçu moult honorablement. Et en faveur du dit duc de Bourgogne fut présentement rétabli et remis en l’ollice de la dite prévôté, au lieu de messire Brunei de Saint-Cler ; lequel messire Brunei fut commis par autorité royale à être bailli de Senlis, en déboutant du dit bailliage messire Gastelin du Bois , pource qu’il éloit mécru de tenir la partie d’Orléans. Et après qu’icelui messire Pierre des Essarls eut besogné et fait à Paris ce pour quoi il y avoit été envoyé, se partit de Paris incontinent, et se tira vers Rélhel pour noncer et dire au comte de Nevers, qui déjà avoit assemblé grand nombre de gens d’armes , qu’il se tirât devers son frère le duc de Bourgogne vers la ville de Montdidier, et que là il auroit certaines nouvelles de lui. Lequel comte de Nevers , sachant les nouvelles de son dit frère le duc, fit derechef grand’ diligence d’assembler gens d’armes, et se mit à chemin pour venir devers son dit frère.
Et entre-temps, le duc d’Orléans , le comte d’Armagnac, le connétable de Erance et le maître des arbalétriers, avecque eux grand’ compagnie de gens d’armes et de combattants, vinrent en la ville de Melun, où étoient la reine de France et le duc de Berri, avecque lesquels ils eurent aucun parlement, et de là s’en allèrent à la Ferté-sur-Jouarre, qui étoil à messire Robert de Bar, à cause de sa femme, vicomtesse de Meaux ; et passèrent la rivière de Marne; et vinrent à Arsy-en-Mussien, en la comté de Valois, appartenant au dit duc d’Orléans. Et de là vint devers lui son frère le comte de Vertus, lequel avoit en sa compagnie grand’ quantité de combattants, c’est à savoir le duc de Bourbon, le comte d’Alençon, Jean, fils au duc de Bar, messire Guillaume de Couchy, Amé de Sallebruse, messire Hue de Hufalize, et aucuns Ardennois, Lorrains et Allemands , lesquels tous ensemble et mis en seul ost étoient bien six mille hommes de cheval, chevaliers et écuyers, sans les varlels armés et gens de traits ; lesquels de ce jour en avant furent appelés par les populaires et ceux
CHKOMQüLS D’ENGLUüIRANU DE MÜNSTKELET.
f-lVRE PREMIER.
de Paris, en commun langage, Armagnacs, comme dU est dessus. Lesquels tous et chacun d’eux porloient sur leurs harnois et vêtements pour enseignes bandes , comme autrefois avoient fait devant Paris.
Si se partit le duc d’Orléans avecque tout son exercite de son pays de Valois et s’en alla passer par devant Scnlis ; et puis prit son chemin à Beaumont, sa comté. Mais Enguerrand de Bournonville, qui étoit venu au dit lieu de Scnlis atout foison de gens de guerre pour icelle garder, se férit en ceux de derrière ; si en prit et détroussa plusieurs, avecque un chariot tout chargé de bonnes bagues, mais en ce faisant il y perdit aucuns de ses gens, qui y furent morts et pris. Si s’en retourna au dit lieu de Senlis, et le dit duc d’Orléans se logea en son châtel de Beaumont, et ses gens avecque les autres princes, tous assez près de lui au pays à l’environ.
Et entre-temps que ces besognes se faisoicnl, le comte deNcvers dessus dit, qui cuidoit venir devers son frère, le duc de Bourgogne, fut en partie contraint par les dits Orléanois, qui étoient plus forts et plus puissants que lui, d’aller à Paris avecque toute sa compagnie. Lequel duc de Bourgogne étoit jà venu atout son ost de la ville de Roye loger devant la ville de Montdidicr, et y avoit séjourné par aucuns jours. Quand il eut nouvelles de l’assemblée qu’y avoient fait ses adversaires, et comment ils étoient i grand’ puissance entour Beaumont et Clermont, si fit diligemment préparer son ost et mettre en ordonnance toutes manières de gens, afin de les recevoir et combattre au cas qu’ils viendroient pour lui courre sus, ou aussi pour aller envahir au lieu où ils étoient. si bon lui sembloit : mais à celle heure ses communes de Flandre, qui déjà se commençoient à tanner et désiroient moult fort de retourner en leur pays, lui demandèrent congé d’eux en r’aller, disant qu’ils avoient servi le terme et espace qu’il les avoit requis à leur partement du pays de Flandre.
Do laquelle requête le dit duc fut fort émerveillé et déplaisant, et ne leur voulut pas accorder le dit congé : mais leur requit bien Instamment qu’ils le vonlsissent servir encore huit jours tant seulement, disant à eux qu’il avoit ouï certaines nouvelles que ses ennemis
étoient ensemble à grand’ puissance assez prés de lui, près de le venir combattre, et que jamais à plus grand besoin ne le pouvoient servir. Et étoient à cette heure venus devers lui la plus grand’ partie des capitaines et gouverneurs d’icelles communes pour prendre congé, comme dit est. Lesquels, quand ils ouïrent la requête que leur faisoit si doucement le dit duc leur seigneur, et pour si peu d’espace, furent contents de retourner devers leurs gens , et promirent de faire leur devoir envers eux et les instruire, afin qu’ils voulsissent accorder la requête dessus dite.
Quand ils furent retournés en la tente de Gand, où se tenoient leurs conseils, là firent assembler très grand nombre de connétables t et dixainiers d’icelles communes, auxquels, quand ils furent assemblés, dirent la réponse, et aussi remontrèrent la requête que faisoit leur dessus dit duc, c’est à savoir qu’ils voulsissent demeurer huit jours, comme dit est, pour être avec lui et l’accompagner, et combattre ses adversaires, qu’il savoit être assez prés de lui en grand nombre, prêts pour ce faire.
Et adonc, quand ils eurent ouï la dite requête, furent par iceux mises avant plusieurs et diverses opinions, et vouloient les uns demeurer, et les autres n’en étoient pas contents, et disoient qu’ils avoient servi le temps et espace que leur seigneur leur avoit requis, et avec ce, que le temps d’hiver approchoit fort, pour quoi bonnement ne leur étoit pas possible de tenir les champs en si grand nombre qu’ils étoient, que ce ne fût à grand danger. Et pource qu’ils furent, comme dit est, de diverses opinions, et vouloient les uns demeurer et les autres non, ne se purent accorder ni prendre conclusion sur quoi les chefs et capitaines pussent rendre réponse au dit duc de Bourgogne. Et fut icelui conseil tenu le vingtième jour de sei)tcmbre, après dîner. Et quand ce vint après jour failli, ils firent, en plusieurs et divers lieux, très giands feux par leurs logis, du bois des maisons des faubourgs de Montdidier, qu’ils avoient démolies et abattues, et commencèrent à charger toutes leurs bagues sur leur charroi. Et avec ce s'armèrent commu-
* Chefs de connélablies ou compagnies.
nêmcnt. El quand ce vint droit à minuit, tous ensemble, par leurs logis, commencèrent à crier A haute voix : « Wap ! wap! » qui est à dire en françois : <> A l’arme ! à l’arme ! » et pour lequel cri tout l’ost fut fort ému; cl par spècial le duc de Bourgogne cul grand’ merveille quelle chose ils vouloient faire; et envoya aucuns seigneurs de leur langue devers eux pour savoir aucune chosede leur intention. IMais à tous ceux qui y alloient n’en vouloient rien découvrir, et leur répondoient tout au contraire de leur demande. Et entre-temps, la nuit se passa ; et au plus tôt qu’ils purent apercevoir le jour, firent atteler leur charroi et boutèrent le feu par tous leurs logis; et en criant derechef tous ensemble : <- Gau ! gau ! » se départirent et prirent leur chemin vers leurs pays.
Lequel cri et clameur ouï par les gens du duc de Bourgogne, qui éloit en ses tentes , ils lui allèrent tantôt noncer. Et adonc tout émerveillé monta à cheval , le duc de Brabant son frère en sa compagnie, et alla devers eux. El là, le chaperon ôté hors de la tête devant eux , leur pria à mains jointes très humblement qu’ils voulsissent demeurer avecque lui jusqu’ à quatre jours, en eux disant et appelant frères, compains et amis les plus féables qu’il eût au monde, et en eux promettant grands droits , et par spécial d’eux donner et quitter perpétuellement tout le collectage de la comté de Flandre, s’ils lui vouloient accorder sa requête. Auxquels aussi le duc de Brabant pria moult humblement que pour leur seigneur, qui les prioit si acerles pour si peu de chose, ils y voulsissent entendre : mais ce rien ne valut ; car, tous ensemble faisant la sourde oreille, passèrent outre, et n’en voulurent rien faire; ainçois, qui plus est, lui montrèrent les lettres et convenances que le dit duc leur avoil octroyées, lesquelles ils avoient apportées avecque eux, et en les lui remontrant, lui dirent que le contenu en icelles , qui étoicnl scellées de son scel , il accomplît, et qu’il les conduisît ou fît conduire outre la rivière de Somme jusqu’ en lieu sûr ; ou si non , son seul fils , comte de Charolois , lequel avoient à Gand , ils lui rendroient taillé en pièces. Et lors le dit duc de Bourgogne, voyant leur sotte et rude manière , et que ce qu’il disoit rien ne lui profi-
toit , par belles et douces paroles les commença à rapaiser, et en faisant sonner les trompettes, commanda à déloger avecque eux : mais ce ne fut pas sans qu’il y eût grand’ perle ; car le dit duc, tendant à rompre la volonté des dits Flamands, n’avoit pas fait détendre ses tentes ni charger ses charrois ; pour quoi grand’ partie des dites tentes et autres bagues furent arses par les dessus dits feux qu’ils avoient boutés en leurs logis : lequel feu saillit de logis en autre jusqu’ au propre lieu où le dit duc étoil logé; lequel duc étoit tant troublé , triste et ennuyé en cœur que plus ne pouvoit ; car, comme dit est, il savoil ses ennemis en grand triomphe et puissance à une journée près de lui, et avoit grand désir de les aller combattre, si véoitque par le moyen du délogement dessus dit il ne pouvoit venir à son intention. El qui pis étoit, il savoit véritablement que tantôt ils en seroient avertis et diroient qu’ils s’en seroient fuis sans les oser attendre. Néanmoins il lui convint souffrir et endurer, et prendre en patience ou autrement les choses dessus dites, parce qu’il ne les pouvoit avoir autres. Car quand nos maîtres Flamands furent mis en voie et qu’ils eurent retourné leur chère vers leur pays, ils s’en allèrent autant en un jour qu’ils étoient venus en trois; et tout ce qu’ils pouvoient prendre ni atteindre étoit par eux ravi et mis sur leur charroi, comme dit est dessus. El avec ce eurent durant ce voyage plusieurs rigueurs et débats contre les Picards et Anglois. Et advenoit souvent que, quand murmure s’y metloit, quand ils étoient trouvés à l’écart, il y en avoit toujours de morts et navrés. Et pareillement, quand ils étoient les plus forts, ne se feignoient pas de faire le pareil.
Et n’est pas oublier que ce voyage se fit au mois de septembre que les vendanges sont en point. Si se bouloient assez âprement parmi les vignes , et en prenoient tant dedans leur ventre que plusieurs en furent trouvés morts et crevés dedans les dites vignes. Et d’autre part, pour trop largement et outrageusement donner des biens qu’ils Irouvoient sur le pays à leurs bêles, chacun jour en mouroit grand’ planté de leurs chevaux et juments. En outre, quand le dit duc de Bourgogne et ses gens d’armes furent retournés jusqu’à Péronne, et que les dits Flamands étoient logés assez près
sur la rivière, lui-même en personne alla devers eux, el les remercia très humblement de leur service , et puis par son frère le duc de Brabant les fit conduire jusqu’ en Flandre, el de là s’en retourna chacun d’eux en son propre lieu.
Mais les gouverneurs des bonnes villes du dit pays de Flandre , quand ils surent la manière de leur retour, n’en furent pas bien contents, jà soit ce qu’ils n’en fissent à présent pas grand semblant, pource qu’ils étoient en trop grand nombre en armes.
Ainsi et par cette manière se départirent les dits Flamands outre la volonté du dit duc de Bourgogne, leur seigneur, de devant Montdidier, où il les avoit assemblés ; et ce propre jourd’icelui délogcment, environ quatre heures après, vint un chevalier, nommé messire Pierre des Quesnes, seigneur de Gauves, tenant le parti du duc d’Orléans , atout deux cents combattants, frapper dedans les dits logis, où il trouva encore grand nombre de gens, et par spécial marchands et gens du pays; desquels il prit et occit grand nombre, et y gagna lui et ses gens grand butin ; et puis s’en retourna devers Clermont en Beauvoisis, où étoient assemblés i)our lors les Orléanois, qui tous ensemble étoient venus de poursuivie le comte de Nevers, comme dit est ailleurs. Et quand ils surent le second parlement du dit de Bourgogne el des Flamands, si furent en conseil pour savoir s’ils les poursuivroient en son pays ; mais enfin fut conclu, par l’opinion de plusieurs sages , qu’ils s’en retourneroient vers Paris, en intention d’entrer dedans par certains moyens qu’ils enlendoienl avoir, el afin principalement qu’ils pussent avoir le roi de leur partie, car c’éloil tout leur désir.
Si se mirent à chemin et allèrent passer par un pont neuf, qu’il firent faire ès prés vers Beauvais,' et de là se tirèrent devers Paris; mais ceux qui avoienl le roi en gouvernement, et les Parisiens, ne furent pas contents de leur venue, ainçois leur firent résistance par toutes les manières que faire le purent, en leur faisant guerre ouverte très cruelle; el pour ce, iceux voyant que pour lors leur étoit impossible d entrer en la dite ville de Paris, firent tant par leur subtil engin que ceux de Saint-Denis furent contents de les recevoir; et se logèrent les princes dedans icol!.' v!!! '. , : ; .■■ms es
villages à l’environ. Et dès lors commencéren; à faire forte guerre tant à la ville de Paris comme à toutes autres tenant la partie du duc de Bourgogne; et couroient continuellement chacun jour par plusieurs et divers lieux jusqu’auprès des portes de Paris, desquelles ceux de dedans sailloienl moult souvent, et par spécial Enguerrand de Bournonville , qui étoit un des chefs de la garnison sous le comte Wdlcran de Sainl-Pol, qui adonc étoit gouverneur et capitaine de Paris. Et y avoit souvent de très dures escarmouches el de très grands aperlises d’armes faites tant d’un côté comme d’autre.